Produced by Rénald Lévesque
A MON AMI
CAMILLE DE LA BOULIE
Directeur du Syndicat administratif de France.
M. E.-CHEVALIER
LA
TÊTE-PLATE
PAR
ÉMILE CHEVALIER
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1890
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE Ier. Les Captifs.
II. La Colombie
III. Poignet-d'Acier?
IV. Pad
V. L'Enlèvement
VI. Tonnerre
VII. Ouaskèma.
VIII. Merellum
IX. La Caverne de la Roche-Rouge
X. Combat
XI. Le Fort
XII. Trappeurs libres et de la Compagnie de la baie d'Hudson
XIII. La Fuite
XIV. Nick Whiffles et les Dompteur de Buffles.
XV. Pauvre Jacques
XVI. Pauvre Jacques (suite)
XVII. Le roi des mustangs
XVIII. L'amour d'une Clallome
XIX. La Chasse à la baleine
XX. Le Carcajou.
LA TÊTE PLATE
CHAPITRE PREMIER
LES CAPTIFS
--Les Chinouks sont des femmelettes. Ils ne savent pas plus vaincre
leurs ennemis que les torturer. Moi, j'ai tué deux fois quatre de leurs
guerriers.
--Tu as menti, Queue-de-Serpent, répliqua un des chefs, en frappant le
prisonnier de son tomahawk.
Un flot de sang jaillit de la blessure que celui-ci avait reçue au
visage. Sans pousser une plainte, il continua:
--Oui, dans ma cabane, pendent les chevelures de deux fois quatre de
ceux que les Chinooks appellent leurs braves sont morts en pleurant
comme des daims timides.
Un nouveau coup de tomahawk l'atteignit à la poitrine. Les muscles
frémirent, ses dents grincèrent et des gouttes de sueur perlèrent son
front, mais la douleur ne lui arracha aucun cri, aucun mouvement
convulsif.
--Les Chinouks, poursuivit-il stoïquement, ont le bras aussi faible que
l'esprit. C'est du sang de lièvre qui gonfle leur coeur. Comment
pourraient-ils triompher des vaillants Clallomes, eux qui ne peuvent les
renverser quand les Clallomes sont attachés? J'ai enlevé ta femme,
Oeil-de-Carcajou, et elle m'a servi comme esclave.
A ces mots, l'indien qu'il interpellait bondit de fureur. Tirant de sa
gaine un long couteau, il se précipita sur le captif pour l'en percer.
Un de ses compagnons l'arrêta.
--Non, ne le tue pas encore, lui dit-il; nous lui montrerons comment les
Chinooks traitent les hiboux de son espèce.
Et, saisissant un bâton enflammé qui se consumait sur un brasier voisin,
il flamba les jambes de sa victime, tandis que Oeil-de-Carcajou lui
faisait de larges entailles dans le ventre en vociférant:
--Si tu as rendu ma femme esclave, je rendrai la tienne veuve, et je
mangerai ta chair pour en jeter le reste aux chiens.
--Mange-la donc; car tu en as besoin pour te donner le courage qui te
manque, reprit froidement le Clallome.
Oeil-de-Carcajou lui enlevait, pendant ce temps, une large portion de la
cuisse et la dévorait sanglante.
Toujours insensible à ses horribles souffrances, le captif apostrophait
ses bourreaux.
--Dent-de-Loup, c'est moi qui ai tué ton père à la rivière Taouleh;
Griffe-de-Panthère, regarde ton dos, quand tu passeras près d'un
ruisseau, et tu y admireras la cicatrice qu'y ont laissée mes flèches à
la plaine des Buttes; Jambe-Croche, tu portes sur tes membres les
marques de mon casse-tête. Tous, je vous ai battus; tous, vous êtes des
lâches. Votre _jeesukaïn_ [1] est un fourbe qui ne connaît rien des
secrets de _Hias-soch-a-la-ti-yah_ [2]. Je vous méprise.
[Note 1: Sorcier.]
[Note 2: Le Chef suprême ou Grand Esprit.]
Pendant qu'il les invectivait de la sorte, les Chinouks lacéraient le
prisonnier, qui avec des haches, qui avec des lances, qui avec des
tisons ardents. Son corps ne présenta bientôt plus qu'une plaie hideuse,
que creusaient sans cesse de leurs ongles, et même de leurs dents, les
tourmenteurs sans réussir pourtant à arracher un gémissement à
l'infortuné Clallome. A leurs hurlements, il répondait par des insultes;
à leurs monstrueuses persécutions, par des sarcasmes.
Enfin, comme s'il eût voulu porter à son comble la rage des Chinouks, il
se tourna vers un guerrier accroupi sur une robe de buffle, et cria:
--Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes poltrons comme des loups?
Qui est-ce qui vous commande? Un misérable Bois-Brûlé! J'ai pris sa
mère, je l'ai emmené dans mon wigwam; elle a été l'esclave de mes
squaws, la femme de mes esclaves...
Cette injure fit tressaillir le Bois-Brûlé; il se leva brusquement,
s'élança sur le supplicié et lui asséna un coup de massue qui mit
immédiatement fin à ses peines terrestres.
Sa vengeance accomplie, le métis revint s'asseoir sur la peau de buffle,
alluma son calumet et examina silencieusement une jeune Indienne, fixée,
les mains derrière le dos, à un poteau, non loin de celui ou avait péri
le guerrier clallome.
--A moi la chevelure du chef! dit un Chinouk en détachant le cadavre.
--Elle appartient au Dompteur-de-Buffles, dit un autre.
Non, reprit le premier; elle doit être à moi, puisque c'est moi qui ai
fait prisonnier ce venimeux Clallome.
Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la
tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau
en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en
faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il
arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de
sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:
--Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!
A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette
scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le
reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser,
avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome.
Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île
Vancouver, et les montagnes Rocheuses.
Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin.
Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés
de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces,
affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient
que par la pratique de se malaxer le crâne.
Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français
et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il
occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer
aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en
lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il
comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le
jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les
Européens, et l'appelait, par dérision, _pasayouk_, ou visage blanc.
Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau
sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement,
qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore
que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait,
rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie.
Ils assuraient volontiers que c'était _Scoucoumé_, le Mauvais Génie, et
le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi
superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses.
Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et
flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les
tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures
du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical.
Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés
avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de
daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des
piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses
de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui
donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière
Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la
cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la
déviation de ses jambes,--vice commun à toute cette race et provenant
des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,--avait permis le
moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en
forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des
Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs
et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient
une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore.
Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes,
dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte
incessante, acharnée.
Contrairement à l'usage des Chinouks qui ont l'habitude de s'épiler, il
avait la lèvre supérieure ombragée par une petite moustache noire, fine
et soyeuse.
A sa ceinture de cuir de boeuf étaient passés des pistolets et un
coutelas; près de lui gisait une carabine à monture de cuivre, garnie de
plumes brillantes, et son tomahawk, sorte de massue longue de deux
pieds, figurant un croissant en os de cachalot, maculé de sang et des
débris du crâne du malheureux qu'il venait d'égorger.
Dans la matinée du jour où nous les présentons à nos lecteurs, le
Dompteur-de-Buffles et sa troupe avaient rencontré et battu un parti de
Clallomes, sur la rive septentrionale de la Colombie. Deux prisonniers
étaient restés entre leurs mains, un sachem et Ouaskèma, la
Belle-aux-cheveux-noirs. Le premier était mort en brave. Ouaskèma, fille
de Tanastic, chef fameux, parmi les Clallomes, attendait fièrement le
même sort, sachant bien que sa beauté, sa jeunesse et son rang étaient
plutôt faits pour exaspérer que pour toucher ses ravisseurs.
Le jeesukaïn chinouk, entre les mains de qui elle était tombée, avait
résolu de la brûler vive, pour se rendre propice à Scoucoumé, l'Esprit
du Mal.
Dès que les Indiens eurent cessé leurs chants et leurs danses, il
ordonna de préparer un bûcher.
Mais alors le métis lui dit:
Mon frère veut-il me céder cette squaw?
Le jeesukaïn, qui pétunait gravement, les regards tournés vers le soleil
couchant, ne répliqua point et le Dompteur-de-Buffles reprit:
--Si mon frère veut me livrer cette squaw, il recevra de moi en échange
deux fois vingt tiacomoshaks [3], trois fois trois couvertes de peaux de
cygne, un cornet de poudre et la grande hache dont les Kingors [4] m'ont
fait présent.
[Note 3: Pour calculer, les Indiens de la Colombie font usage du système
binaire. La _tiacomoshak_ est use coquille bleu qui sert de monnaie. Sa
valeur est proportionnée à sa longueur. On la pêche près du rio
Columbia.]
[Note 4: Corruption de _King Georges_. Les Indiens nomment ainsi; les
Anglais; les Américains, _Boston ou Longs-Couteaux_; les Canadiens,
_Franse_ ou _Pasayouk_.]
Le sorcier ne parut pas avoir entendu.
--J'ajouterai, dit Bois-Brûlé, une chaudière en fer et une pièce de drap
rouge.
--Le bûcher est-il prêt? demanda le devin aux Indiens.
--Il est prêt, répondirent-ils.
--Si mon frère m'abandonne cette squaw, je lui laisserai encore l'usage
de ma belle carabine pour deux neiges, insista le chef.
A cette nouvelle proposition, l'oeil du jeesukaïn s'alluma. Mais
l'éclair s'éteignit aussitôt sous le voile de ses paupières.
--Scoucoumé désire la vierge clallome; qu'on mette le feu au bûcher,
dit-il.
Alors le métis se leva, et faisant signe aux hommes de suspendre les
préparatifs du sacrifice, il s'approcha du magicien et lui dit:
--Que mon frère, le sage jeesukaïn m'entende! Qu'il dise ce qu'il veut
pour la femme clallome. Mes oreilles sont ouvertes.
--Chinamus, grand medawin des Chinouks, veut immoler cette vierge à
Scoucoumé. Ne l'arrête pas davantage, ou redoute le courroux du Mauvais
Esprit.
Les sourcils du Dompteur-de-Buffles se rapprochèrent. Il ne put
maîtriser un mouvement de colère.
Ouaskèma, la Belle-aux-cheveux-noirs, semblait tout à fait indifférente
à ce débat qui avait rassemblé les Chinooks autour de leurs chefs.
--Et si je te donnais cette carabine, plus deux fois deux livres de
plomb? demanda le Bois-Brûlé.
--Ce ne serait pas assez.
--Que te faudrait-il donc?
--Ce que mon frère ne voudrait pas me donner, repartit le magicien d'un
ton lent et en étudiant la physionomie de son interlocuteur.
--Chinamus, je t'ai dit que mes oreilles étaient ouvertes, mon esprit
l'est aussi. Parle.
--Tu promets de m'accorder ce que je te demanderai, en échange de cette
squaw?
--Si je l'ai, oui; quand ce serait la plus belle de mes femmes.
Tu l'as; mais ce n'est pas la plus belle de tes femmes. Ce que je veux,
Pasayouk... c'est le Tonnerre!
--Le Tonnerre s'écria le sachem avec un dédain mal déguisé; ah! c'est le
Tonnerre que tu veux, et tu crois que je le troquerais contre une squaw!
Une bête que j'ai élevée moi-même, qui devance le vent, qui met en fuite
nos ennemis, que nul autre que moi ne peut monter! Ah! tu voudrais le
Tonnerre! Non, jeesukaïn, tu ne l'auras pas!
--Mon frère est libre de garder le Tonnerre, mais moi je suis libre
aussi de brûler la vierge clallome répondit, froidement Chinamus.
--Elle doit être brûlée, clamèrent quelques Indiens en s'avançant vers
la captive avec des torches enflammées.
Le métis frappa violemment le sol de son mocassin.
--Je casse la tête à qui la touche! fit-il avec emportement.
Et se ravisant, il dit, d'un ton plus doux, au sorcier:
--Eh bien, mon frère, si tu y consens, je te joue mon Tonnerre contre ta
captive.
--Ton Tonnerre, la carabine et tout ce que tu avais promis auparavant,
dit Chinamus avec une expression de cupidité qui se refléta sur son
visage.
--Tout cela.
--Jouons.
--Au beullome?
--Au beullome.
A l'état primitif, autant sinon plus qu'à l'état civilisé, l'homme est
impatient d'interroger l'avenir. C'est peut-être la raison pour laquelle
les peuples sauvages apportent aux jeux de hasard un amour qui va
jusqu'à la frénésie. Ils y oublient la faim, la soif et le sommeil. Dès
qu'une partie est engagée, elle peut se prolonger pendant des journées
et des nuits entières sans que les intéressés et même les spectateurs
s'aperçoivent de la fuite du temps. Aussi, peine le mot beullome eut-il
été prononcé, que les Chinouks se rangèrent de chaque côté des deux
adversaires.
Ceux-ci taillèrent dix petits morceaux de bois, longs d'un pouce
environ, puis noircirent l'un d'eux à la fumée du feu. Ensuite ils
découpèrent, en menus filaments, une écorce de cèdre et en firent deux
bottes pouvant tenir, chacune, dans la paume de la main.
--Commence, mon frère, fit le Dompteur-de-Buffles au jeesukaïn.
--Au troisième coup, dit le sorcier, prenant une botte de chaque main et
mêlant adroitement les bâtons entre les filaments.
--Comme il te plaira, mon frère, répondit le Bois-Brûlé l'arrêtant et
ajoutant sur le champ: Le noir est dans ta main droite.
--C'est vrai, répliqua l'autre avec un dépit concentré.
Il ouvrit les doigts, et le morceau de bois noirci se trouva en effet
dans la paume de sa main droite. Le Dompteur-de-Buffles avait gagné la
première manche, si je puis me servir de ce terme, un peu bien policé
pour le pays et les gens dont je parle.
--Mon frère le Dompteur-de-Buffles est un grand chef! il vaincra notre
frère le medawin, dit Oeil-de-Carcajou, qui gardait une vieille rancune
au devin.
--Scoucoumé protégera son fidèle Chinamus, riposta Griffe-de-Panthère
avec un regard obséquieux au sorcier.
--Mêle les _loros_, Pasayouk, dit sèchement ce dernier au Bois-Brûlé. Et
quand il eut fini.
--Dans la droite, dit-il.
Il ne s'était pas trompé.
Les Indiens, qui ne, souhaitaient rien tant que de brûler Ouaskèma, se
mirent à entonner de leur voix discordante et gutturale, le
_he-hui-hie_, chant obligé de tous les jeux, parmi les Chinouks.
La captive ne soufflait mot, n'accordait aucune attention à cette partie
où sa destinée était en jeu. Elle contemplait mélancoliquement le soleil
dont les derniers rayons teignaient d'un rouge pourpre les ondes
paisibles de l'océan Pacifique.
Le sachem lui adressa un regard passionné, en reprenant les loros.
Ouaskèma ne le remarqua point.
--Dans la gauche, dit Chinamus.
--Non, il est dans la droite, repartit le Bois-Brûlé, en montrant
l'atout, placé dans sa main droite avec les fibrilles de cèdre.
Suivant les règles du beullome, le coup était nul.
--Donne-moi les paquets, dit le medawin, il mélangea rapidement les
bâtons et les écorces.
--Dans la droite! s'écria le Dompteur-de-Buffles.
--Non, répondit Chinamus, fermant les poings, et essayant d'escamoter le
morceau de bois noir.
Son antagoniste ne lui en laissa pas le temps, et, appliquant un coup de
son tomahawk sur la main droite du devin, il fit tomber le bâton.
Chinamus se releva, poussa un rugissement de rage, saisit une flèche et
en frappa le Dompteur-de-Buffles, en disant:
--La vierge chinouke est à moi. Elle sera brûlée! Le métis tomba roide
sur le sol.
Cet acte d'audace avait interdit les Chinouks, qui ne savaient trop
s'ils devaient approuver ou condamner la conduite du jeesukaïn, quand
cinq coups de feu, tirés simultanément et qui abattirent quatre des
leurs, apportèrent une foudroyante diversion dans les pensées de ceux
qui demeurèrent debout.
CHAPITRE II
LA COLOMBIE [5]
[Note 5: Je me fais un vrai plaisir de déclarer ici combien je suis
redevable, pour cet ouvrage, à l'admirable travail de M. Duflot de
Mofras, sur l'Orégon.]
Quelques détails topographiques et ethnographiques sur le théâtre de ce
drame me paraissent indispensables.
La Colombie, située entre les 46° et 50° de latitude, 40° et 47° de
longitude, est bornée au nord par l'île de Vancouver; au sud par la
rivière Umqua, découverte, en 1543, par les Espagnols; à l'est, par la
chaîne des montagnes Rocheuses; à l'ouest, par le Pacifique.
Un fleuve fort important, le rio Columbia, ou rivière Colombie, comme
l'ont appelé les Canadiens-Français, la partage en deux. Ce fleuve, qui
prend sa source dans les montagnes Rocheuses, entre les pics Browne et
Hooker, points culminants de l'Amérique septentrionale, part du 53° de
latitude environ, pour aller, après un cours de cinq cents lieues, se
jeter dans l'océan Pacifique par lat. 46° 49' nord.
Chose singulière, unique peut-être dans les annales de l'hydrographie,
le rio Columbia descend d'un petit lac, nommé lac du _Bol de punch du
Comité_, lequel donne naissance à un autre cours d'eau considérable,
l'Arthabasca, qui va se verser dans l'océan Atlantique, par la baie
d'Hudson...
Ce lac mesure à peine une lieue de circonférence!
Un capitaine espagnol, don Bruno de Heceta, reconnut le premier le
Columbia, le 17 août 1775. Il l'appela rio de San-Roque, et l'entrée qui
décrit une pointe très-basse, allongée, couverte de magnifiques
conifères semblant émerger des eaux, reçut le nom de cap Frondoso.
Treize ans plus tard, le 7 juillet 1788, le capitaine anglais Meares,
ayant navigué dans ces parages sans apercevoir le fleuve, déclara qu'il
ne se trouvait que dans l'imagination de don Bruno de Heceta.
Et, pour mieux le prouver, il baptisa l'endroit cap Désappointement.
Quatre années se passèrent encore sans que l'existence de ce roi des
eaux fut un fait acquis à la géographie. Enfin, le 13 mai 1792, le
capitaine américain Gray pénétra dans le fleuve avec le navire marchand
de Boston, _Columbia_, qui lui laissa son nom.
Le rio Columbia arrose une superficie de 196,500 milles carrés. Il suit
une marche irrégulière, plongeant vers le sud, pour remonter à l'ouest à
travers les contrées les plus différentes par leur climat leur sol, leur
production. Froid et glacial au pied des montagnes Rocheuses, il se
précipite avec furie entre des rives profondément escarpées, bondit sur
des roches volcaniques nues, hurle comme une bête fauve contre ses
inexorables barrières, écume, bouillonne, fait rage pour sortir de sa
prison, puis tombe avec un redoublement de fracas d'une cascade
formidable, et promène ensuite ses ondes limpides, bleues comme l'azur
céleste, au sein d'une prairie luxuriante où la nature a rassemblé, avec
amour, tous les trésors de sa fécondité. Alors le Columbia se fait
paisible, majestueux, comme pour admirer cette puissante végétation dont
il est le père nourricier. Ailleurs, il se recueille, se ramasse et
s'élance sous les arceaux d'une sombre forêt de pins géants; plus loin,
le voici qui joue parmi des aiguilles de basalte, hautes comme la nue et
qui réfléchissent leurs pointes effilées dans son miroir de cristal; au
delà il déploie impérialement son manteau liquide dans un lac immense,
enclavé entre des montagnes au front sourcilleux, éternellement drapé de
neige; ailleurs encore, vous le verrez diviser ses forces, envoyer les
unes au sud, les autres à l'ouest, puis se tordre, se rouler comme un
colossal serpent, tantôt entre des rives fleuries, parfumées des plus
suaves arômes, tantôt sur des masses de laves arides, chenues, ou au
milieu de marais fangeux, jusqu'à ce qu'il vienne enfin se marier à
l'océan.
L'estuaire de la Colombie a une largeur de trois lieues. Il est formé
par deux pointes en bec d'oiseau de proie, dont l'une, au sud, est
nommée pointe Adams ou cap Frondoso; l'autre, au nord, cap Rochon ou
Désappointement. Les abords de la pointe Adams sont parsemés d'îlots
charmants, où la faune et la flore des deux pôles se trouvent confondues
dans un heureux mélange. Quant au cap Désappointement, c'est une
montagne arrondie, élevée de cent vingt mètres au-dessus de la mer et
jadis couronnée de pins de la plus grande espèce. Ils atteignent
soixante pieds de circonférence et trois cents de hauteur. L'écorce a
plus d'un pied d'épaisseur. Les Anglais ont abattu les arbres qui
ombrageaient le cap Désappointement, à l'exception de trois, qui furent
élagués et conservés pour servir à guider les navires dans la passe,
extrêmement dangereuse à cause des bancs de sable flottants qui
l'encombrent sans cesse. Le mugissement des vagues contre la barre se
fait entendre à plusieurs lieues de distance. Cette barre occupe une
largeur de quinze cents mètres. Les énormes lames qui la balaient en
temps de tourmente, montent jusqu'à soixante pieds de hauteur. Aussi
l'entrée de la Colombie est-elle fort redoutée des marins; dans leur
langage métaphorique, ils l'ont dénommée _le Trou du Diable_.
A peine l'a-t-on franchie, cependant, que la scène change et prend une
physionomie ravissante. Des campagnes fertiles, un climat doux et
tempéré, réjouissent les yeux et le coeur. On sent que ce pays, encore
aux trois quarts sauvage, est destiné à devenir un des sièges les plus
florissants de la civilisation.
En 1822, époque de notre récit, les blancs étaient rares sur le littoral
de la Colombie, principalement habité par les Indiens Têtes-Plates.
Néanmoins, quelques établissements y avaient été fondés par les
Américains et les Anglais; mais les différends continuels des deux
nations et l'aversion des Peaux-Rouges pour les Visages-Pâles ne
permettaient guère à ces établissements de prospérer. Leur histoire est,
du reste, aussi brève que lugubre.
En 1809, un Américain d'une intelligence peu commune, d'une volonté de
fer, M. J. Astor fonda une association pour la traite des pelleteries.
Cette association se proposait de faire concurrence à la Compagnie de la
bale d'Hudson, dont les empiètements, par delà les montagnes Rocheuses,
commençaient à inquiéter les Yankees, qui réclamaient, comme leur
propriété, le territoire de la Colombie. La société de M. Astor prit le
titre de Compagnie des fourrures du Pacifique. Plusieurs agents de la
Compagnie canadienne du Nord-Ouest, établie à Montréal, se joignirent M.
Astor, en haine de la Compagnie anglaise de la baie d'Hudson. De ce
nombre fut M. Alexandre M'Kay, ancien compagnon du célèbre voyageur sir
Alexandre M'Kenzie, qui, le premier, chercha et découvrit une route pour
se rendre, par terre, des côtes occidentales de l'Atlantique à l'océan
Glacial.
En vertu de l'acte d'association de la nouvelle Compagnie, une seule
factorerie devait d'abord être établie à l'embouchure du rio Columbia.
Un navire de New-York porterait annuellement des approvisionnements aux
facteurs, se chargerait des pelleteries qu'ils auraient recueillies,
irait ensuite les vendre: à Canton, en Chine, et rapporterait les
produits au lieu d' embarquement.
Le _Tonquin_ inaugura les voyages. Il partit de New-York pendant
l'automne de 1810 et arriva à sa destination au milieu de l'hiver. Son
équipage se composait d'Américains et de Canadiens, tous gens hardis et
décidés à mener à bonne fin leur périlleuse entreprise.
A quelques lieues de l'embouchure du fleuve, ils élevèrent un fort qui
fut appelé Astoria.
Le 5 juillet 1811, le _Tonquin_ levait l'ancre avec une cargaison de
fourrures. Mais s'étant arrêté près de l'île Vancouver pour faire de
l'eau, il fut attaqué par les indigènes, qui massacrèrent tous ceux qui
se trouvaient à son bord.
Deux ans après, le 12 décembre 1813, la corvette de guerre anglaise le
_Racoon_, commandée par le capitaine Black, ruinait l'établissement
d'Astoria.
Il ne se releva point; mais l'impulsion était donnée. Des bandes ou
partis d'Américains, de Canadiens et d'Anglais, se livrèrent, soit
individuellement, soit en société, à la traite des pelleteries, sur les
côtes du Pacifique, en s'avançant dans l'intérieur des terres, par le
rio Columbia, jusqu'au moment où un aventurier anglais, le docteur
McLoughlin jeta, en 1824, les fondements d'une factorerie considérable
qui prit le nom de fort Vancouver.
Le fort Vancouver, bâti à trente lieues en amont du fleuve, fut compris
dans les possessions de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui, comme je
l'ai dit dans mes précédents ouvrages [6], monopolisa tout le commerce,
depuis le 45° de latitude jusqu'au cercle polaire, et de la baie
d'Hudson jusqu'au Pacifique.
[Note 6: Voir entre autres _la Huronne_ et les _Pieds-Noirs_.]
Dès le commencement du siècle, elle déclarait aux Compagnies rivales et
aux francs trappeurs une guerre à outrance. Mais, à partir de 1815, elle
ne recula devant aucun moyen pour les faire disparaître du territoire où
elle exerçait un pouvoir sans contrôle. Le vol, la dévastation et
l'assassinat furent impunément perpétrés par ses agents.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elle pressurait et décimait les
peuplades indiennes.
Ces peuplades étaient et sont encore, sur le versant occidental des
montagnes Rocheuses, et le long de la rive orientale de la Colombie, les
Têtes-Plates, proprement dites; les Nez-Percés, les Serpents et les
Chinouks; le long de la rive septentrionale, les Okanagans, les
Nesquallys, les Chinamus, les Clallomes.
Ceux qui vivent à la base des montagnes ressemblent assez par leurs
moeurs, leurs usages, leur langue et leur costume à la grande race
algonquine répandue entre le versant oriental, le lac Huron et la
factorerie d'York, sur la baie d'Hudson [7]. Mais les riverains du
Pacifique en diffèrent totalement. Ils portent peu ou point de
vêtements, se tatouent le corps, parlent un langage dur et mènent pour
la plupart une existence misérable.
[Note 7: Voir _la Huronne._]
La famille chinouke reconnaît deux divinités principales,
Hias-soch-a-la-ti-yah, le Grand Esprit ou chef suprême, et Scoucoumé,
l'Esprit du Mal. A ce dernier elle fait des sacrifices, lui immole des
victimes humaines. Sa genèse est étrange. L'homme fut créé par un Dieu,
Etalapas. Mais, à l'origine, l'homme était parfait. Le souffle de vie ne
l'animait pas. Sa bouche n'était pas divisée, ses yeux étaient fermés,
ses pieds et ses mains étaient rigides. C'était, une statue, rien de
plus. Le feu prométhéen lui manquait. Un autre dieu, non moins puissant,
mais plus charitable qu'Etalapas, eut pitié de ce triste état de
l'homme. Il lui ouvrit la bouche et les yeux, insuffla le mouvement dans
ses bras et ses jambes, puis il lui apprit à s'en servir pour fabriquer
des armes, des filets et toutes les choses nécessaire à son être.
La cosmogonie des Algonquins, par contre, a une analogie si remarquable
avec la tradition biblique que, quoiqu'elle s'éloigne de mon sujet, je
ne puis résister au désir de la citer.
«Au commencement, disent-ils, il y avait six hommes. Les femmes
n'existaient pas alors et les six hommes craignaient que leur race ne
s'éteignit avec eux. Ils délibéraient sur les moyens de la perpétuer,
quand ils apprirent qu'il y en avait une au ciel.
«On prolongea le conseil et il fut convenu que Hougoaho, l'un d'eux,
monterait.
«Ce qui parut d'abord impossible.
«Mais des oiseaux lui prêtèrent le secours de leurs ailes et le
portèrent dans les airs.
«Arrivé au ciel, il apprit que la femme avait coutume de venir puiser de
l'eau auprès d'un arbre, au pied duquel il attendit qu'elle vînt.
«Et la voici venir, en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un
présent de graisse d'ours.
«Une femme causeuse qui reçoit des présents n'est pas longtemps
victorieuse.
«Celle-ci fut faible dans le ciel même.
«Manitou s'en aperçut, et, dans sa colère, la précipita en bas. Mais une
tortue la reçut sur son dos, où la loutre et d'autres poissons
apportèrent du limon du fond de la mer et formèrent une petite île qui
s'étendit peu à peu et finit par constituer tout le globe.»
Cette légende, que j'ai souvent entendu raconter sur les bords du
Saint-Laurent, je l'abandonne aux commentaires des érudits et reviens
aux Chinouks.
Ils sont très-superstitieux, et, comme exemple, je citerai ce fait: ils
enlèvent et enterrent le coeur des saumons qu'ils ont pris; cela,
probablement, dans le but de se rendre favorable la divinité qui préside
aux tribus aquatiques.
Les sorciers jeesukaïns exercent une grande influence sur leur esprit.
Un Chinook tombe-t-il malade, on le place sur des nattes de jonc élevées
de quatre ou cinq pieds du sol et entourées par une pente en planche.
Deux jeesukaïns sont mandés. On leur fait force présents pour les
déterminer venir. Une fois arrivés, ils montent sur les nattes près du
patient, et commencent à psalmodier d'un ton bas et lent une sorte de
chant nasal. Chacun d'eux tient à la main un bâton long de quatre à cinq
pieds, emmailloté dans une peau de serpent, et marque la mesure. Au bout
de quelques minutes, la gamme hausse et s'accélère. Les magiciens
s'agitent, se démènent comme des énergumènes.
Bientôt le bruit devient assourdissant, et se continue jusqu'à ce que
les exorciseurs, trempés de sueur, à court d'haleine, s'affaissent, à
moitié morts, auprès de leur client.
Pendant tout le temps de l'opération, la famille vaque à ses travaux
journaliers comme si de rien n'était.
Un enfant meurt-il, le père s'en prend à la mère et la tue, parce que,
dit-il, elle lui a jeté un sort à sa naissance.
Un touriste canadien, M. Paul Kane, dont la relation a été élégamment
traduite par M. Edouard Delessert, rapporte la tragédie suivante:
Casanov (chef chinouk) perdit son fils unique et l'enterra dans
l'enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune
chez les Indiens et qui vient sans doute de ce qu'ils sont constamment
exposés aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande
pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans
le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle;
sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case où, le soir même, il
attenta à la vie de la mère de son enfant....
C'est une opinion répandue parmi les chefs qu'eux et leurs fils ont trop
d'importance pour mourir d'une manière naturelle; à quelque époque que
l'évènement arrive, ils l'attribuent à la mauvaise influence exercée par
quelque autre individu qu'ils désignent souvent de la manière la plus
capricieuse; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les
personnes qui leur sont les plus chères. Cette fois-là, Casanov prit
pour victime la mère affligée, quoique, pendant la maladie de son fils,
elle eut été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que, de ses
diverses femmes, elle fut celle qu'il aimât le plus. Mais c'est la
croyance générale des Indiens de l'ouest des montagnes que plus la perte
qu'ils s'infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur
douleur est agréable à l'âme du défunt. Casanov me fit connaître la
raison intime de son désir de tuer sa femme: elle avait été si bien
l'esclave de son fils, si nécessaire à son bien-être et à son bonheur
dans ce monde, qu'il devait l'envoyer près de lui pour qu'elle
l'accompagnât dans son long voyage, néanmoins, la pauvre mère parvint à
s'enfuir dans les Bois et à se rendre le lendemain au fort Vancouver, où
elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant
quelques jours jusqu'à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et
la sienne à la pointe Chinouke. En ce même temps, une femme fut trouvée
assassinée dans les bois; on attribue universellement ce meurtre à
Casanov ou à quelqu'un de ses émissaires.
Les Chinouks ne brûlent pas leurs morts, mais ils emplissent les narines
des cadavres d'une espèce de coquillages nommés aïqua, et ils fixent sur
les paupières des bandelettes de grains de verre ou d'étoffe. Le corps
est paré de ses vêtements de fête; puis enveloppé dans des peaux
d'animaux ou des couvertures de laine et enseveli, la face tournée vers
la terre et la tête suivant le cours d'une rivière, dans un canot formé
avec des écorces, élevé sur quatre poteaux et soutenu par des barres
transversales. Des branches d'arbres, lichees autour de ce sépulcre
aérien, supportent tous les ustensiles dont le défunt a fait usage
pendant sa vie. Les cérémonies funèbres se font au milieu des chants des
jeesukaïns et des hurlements des femmes et des parents du mort, qui le
pleurent pendant plusieurs semaines.
Les tombeaux sont sacrés. Malheur à l'imprudent qui toucherait à l'un
des objets qu'ils renferment!
Les Chinouks vivent en famille dans de grandes huttes d'écorce de cèdre,
où les lits sont disposés comme les cadres dans les cabines d'un navire.
Ils ne se vêtissent guère qu'en hiver; alors ils portent un manteau de
peaux de rats musqués ou de veau marin.
Une ceinture (kalaquarté) en filaments d'écorce de cèdre compose, pour
l'été, le costume ordinaire des femmes. Mais, quand la saison est
rigoureuse, elles se couvrent d'une tunique faite avec des peaux de
cygnes ou d'oies sauvages.
Le poisson, le gibier et des racines de kamassas (camassa esculenta) et
de ouappatou (sagitta folia commune), bulbes qui, par la saveur et la
forme, ressemblent assez à l'oignon, constituent la base de leur
alimentation. Leurs armes ont assez de rapport avec celles des autres
tribus sauvages de l'Amérique du Nord pour que je croie inutile de les
décrire spécialement ici.
Ces particularités données, je reprends, pour ne plus le quitter, le fil
de ma narration.
CHAPITRE III
POIGNET-D'ACIER
Le matin du jour où se passait la tragédie rapportée dans le premier
chapitre de ce livre, un homme se promenait, pensif, devant une cabane
grossièrement construite, près d'un monceau de ruines, le long de la
pointe Georges, sur la rive sud de la Colombie, quelques milles de son
embouchure.
L'homme était connu, dans le désert américain, sous le nom de
Poignet-d'Acier.
Les ruines étaient celles du fort Astoria.
Poignet-d'Acier avait atteint la maturité de l'âge. Sa taille était
élancée, sa musculature fine, souple, gracieuse dans son jeu; elle
annonçait la vigueur unie à l'agilité. Il avait les traits fortement
accusés, un peu secs, et sa physionomie eût été dure sans une barbe
noire qui la masquait en partie et en adoucissait les angles. Son oeil,
fréquemment voilé par quelque pensée amère, s'animait de lueurs
éblouissantes quand il voulait se fixer sur une personne ou un objet.
Son éclat devenait alors insoutenable. Il fascinait, faisait froid au
coeur. A la vue de ce personnage, on se sentait en présence d'une de ces
existences ravagées par les passions, dont la lave, toujours bouillante
dans leur sein, menace à tout instant de faire éruption.
Poignet-d'Acier portait le costume habituel des aventuriers du littoral
du Pacifique: chapeau de racines de cèdre à larges bords, chemise de
chasse en peau d'élan, une ceinture en cuir de veau marin, d'où
pendaient des pistolets, une hache et un large couteau de chasse. Des
culottes fabriquées avec le poil d'un grosses-cornes, et des bottes
molles, montant au-dessus du genou, lui tenaient lieu de mitas et de
mocassins, une grande poudrière et un étui de fer-blanc étaient passés
en sautoir derrière son dos. Un fusil à deux coups reposait négligemment
sur son avant-bras droit.
Le tableau qui se déroulait aux pieds du promeneur avait une de ces
magnificences prodigieuses que l'on ne trouve guère dans les pays
cultivés.
Au premier plan, la Colombie, qui, de l'indigo de ses ondes profondes,
formait un cadre, saisissant par le contraste, aux îles verdoyantes, aux
bancs de sable dorés dont elle est marquetée à cet endroit; au deuxième
plan, des rives escarpées, panachées de pins superbes, puis le mont
Sainte-Hélène, de forme conique, coiffé de neiges éternelles, et, dans
les derniers lointains, le ciel mêlant son azur avec l'émeraude des
incommensurables prairies.
Des phaétons du tropique au cri guttural, de grands albatros bruns, de
lourds cormorans égayaient le paysage en rasant la surface du fleuve,
tandis que des nuées de corneilles, planant au-dessus de la grève,
fondaient, de moment en moment, sur les coquillages que la marée y avait
apportés, les saisissaient entre leurs grilles, s'élevaient en l'air,
les laissaient retomber sur les rochers où ils se brisaient et où les
intelligents oiseaux descendaient pour dévorer le contenu.
Sur cette même grève, on voyait encore jouer ou se chauffer au soleil
des troupeaux de loups matins au blanc pelage. A quelques pas, des
souffleurs, sortant des eaux leur grosse tête noirâtre, lançaient dans
l'espace des guirlandes de pierreries liquides; au milieu d'eux, un banc
d'aloses faisait miroiter ses écailles diamantées en cherchant à happer
une proie parmi les essaims de mannes [8], si pressés qu'on eût dit
qu'une gaze grise était répandue sur les places qu'ils avaient Enfin,
deux faucons à tête jaune décrivaient des cercles concentriques
au-dessus du banc d'aloses. A tour de rôle l'un d'eux tombait, avec la
rapidité de la foudre, sur les poissons, en enlevait un et le portait,
en poussant des cris aigus, au sommet d'un rocher, sur une île voisine;
ensuite il revenait et continuait la pêche.
[Note 8: Sorte de grosse mouche grisâtre, très-abondante, qui suit bancs
d'aloses.]
Sur la côte où se tenait Poignet-d'Acier, le spectacle n'était pas moins
attrayant.
Une riche verdure émaillée de violettes, d'oeillets, de dents-de-lion,
d'angélique, la tapissait. Autour des décombres du fort, des sureaux et
des merisiers en fleurs remplissaient l'atmosphère de pénétrants parfums
tandis que des colibris, des oiseaux-mouches, empennés d'émeraudes et de
rubis, voltigeaient à la cime, mêlant leur pépiement aux notes
argentines de la fauvette et au cri aigrelet du goguelu.
Si captivants quo fussent ces charmes naturels, ils ne parlaient
toutefois ni à l'esprit ni au coeur de Poignet-d'Acier.
Il marchait distraitement, par mouvements saccadés, et ses yeux
demeuraient attachés au sol.
Des lambeaux de phrases s'échappaient par intervalle de ses lèvres.
Oui, disait-il, avec de l'or, quelques grains de cette poussière jaune
qu'on estime tant, je sauverais mon pays! Je l'arracherais à ces
misérables Anglais, dont l'implacable cruauté seule égale la perfidie...
Et après un instant de silence:
--A quoi bon cette ambition! Les hommes valent-ils la peine qu'on
s'occupe d'eux!... Non. Mais ma vengeance! Oh! ma vengeance, elle ne
sera assouvie que quand j'aurai chassé du Canada les usurpateurs qui
l'oppriment, qui portent le déshonneur...
Ses traits se contractèrent, sa main droite se crispa au canon de son
fusil.
Mais de l'or reprit-il au bout d'une minute, de l'or qui m'en donnera?
Où en trouver? Depuis six ans que je fais ici la traite des pelleteries,
à mes risques et périls, persécuté par les agents de cette infâme
Compagnie de la baie d'Hudson, traqué nuit et jour par les Indiens,
depuis six ans, qu'ai-je amassé?... rien, ou presque rien... On dit
cependant qu'il y a par-là, vers le nord, des mines aurifères! Ce
Chinouk m'avait promis de m'y conduire. La pépite qu'il m'a donnée est
bien en or... en or fin... Et cet Indien a disparu à l'heure de
partir!... Oh! la destinée, l'implacable destinée me poursuivra donc
toujours et partout... Oui, il est des hommes condamnés au malheur, du
berceau à la tombe, peut-être même au delà!... Si j'avais de l'or,
pourtant! Avec l'or, pas d'obstacles: la fatalité est vaincue!
Poignet-d'Acier s'arrêta, tira de son étui un grain d'or brut pesant
environ deux onces, l'examina, et, étendant sa main dans la direction du
mont Sainte-Hélène, il s'écria, avec l'accent d'une inébranlable
volonté:
--C'est là, là qu'est la mine. J'irai, je la découvrirai, ou... il
s'interrompit tout à coup, à l'aspect d'un trappeur qui sortait de la
cabane.
--Ah! tu viens me dire que le repas est prêt, mon bon Jacques; mais je
n'ai pas faim, fit-il en s'avançant vers le trappeur, vieillard blanchi
par les ans, quoique d'une apparence robuste et alerte.
--Voilà encore la tristesse qui vous prend, monsieur Villefranche...
--Jacques, répondit Poignet-d'Acier d'un ton qui voulait être sévère,
mais qui n'était que mélancolique, je t'ai déjà défendu de m'appeler par
ce nom.
--L'habitude, mon cher maître...
--N'en parlons plus. Pour te faire plaisir, je déjeunerai.
Ils entrèrent dans la cabane.
C'était une habitation primitive s'il en fut.
Elle ne différait de celle des Indiens chinouks que parce que le foyer
était placé dans un coin, au lieu d'être établi au centre. Des armes et
des filets étaient appendus aux parois de la muraille. Çà et là des
paquets de pelleterie servaient de siège on étaient empilés les uns sur
les autres. A des perches transversales, qui reliaient les quatre murs
de la hutte, on avait accroché des quartiers de venaison, des chapelets
de poissons boucanés et des bottes de plantes légumineuses.
Une table grossière occupait le milieu.
--Je vous ai, dit Jacques à Poignet-d'Acier, préparé un gâteau de
kamassas nouvelles. Il est aussi friand que s'il était fait avec de la
farine de froment. Goûtez-y, monsieur...
--Encore! tu es incorrigible!
--Puis-je oublier, monsieur Villefranche... Il s'arrêta court, et
l'aventurier se mit à rire.
--Continue, mon bon Jacques; tu n'as pas ton pareil ici-bas. Ah! si tous
les hommes étaient comme toi, ils ne feraient pas long séjour sur cette
terre.
--Vous servirai-je une tranche de saumon?
--Assieds-toi, d'abord, à côté de moi.
Jacques obéit en se découvrant respectueusement.
--Excellente nature, murmura Poignet-d'Acier. Puis il ajouta en aparté:
--Excellente, oui, mais sans initiative, bonne pour servir, voilà tout!
--Vous savez, monsieur, dit le domestique, que le navire ancré
au-dessous du cap Frondoso met à la voile demain matin pour New-York.
--Ah! fit l'aventurier en fronçant légèrement les sourcils, et il te
faut de l'argent pour ton protégé.
--Si monsieur...
--Oui, dit Poignet-d'Acier en tirant une bourse de cuir, voilà cent
piastres.
--Merci, monsieur, dit Jacques avec une expression de reconnaissance
intraduisible. On m'a écrit qu'il était si beau, qu'il vous ressemblait,
le petit Alfred!
--Jacques, s'écria le maître, pour la millième fois, je t'enjoins de ne
plus prononcer ce nom-là devant moi!
--Pardon, mon....
--Qu'il n'en soit plus question! Voudrais-tu donc me faire mourir? Ne
sais-tu pas que le remords me poursuit? Cette femme m'avait trahi? Mais
étais-je en droit de la faire périr de chagrin, lentement, à petit
feu... Et ma fille, car c'était ma fille Adèle, j'en suis sûr, mais ne
suis-je pas la cause de son empoisonnement? Elle s'est suicidée après sa
faute, parce qu'elle redoutait ma sévérité, parce que, peut-être, je
l'aurais tuée comme j'ai tué son amant, cet Hermisson [9].
[Note 9: Voir la _Huronne_.]
--Mais si monsieur voulait revoir les pauvres jumeaux, ses
petits-enfants? hasarda le vieux serviteur.
--Ses petits-enfants! tonna Poignet-d'Acier; ses petits-enfants! Que
veux-tu dire? Est-ce à moi que tu parles? Les enfants sont les enfants
d'un Anglais. Je nie qu'ils aient du sang français dans les veines! Ma
fille était une misérable!... une maudite, comme sa mère!
Après ces mots, articulés d'une voix strangulée, Villefranche se leva,
les yeux injectés de sang, le visage en feu et arpenta la cabane à
grands pas.
Ayant fait cinq ou six tours, il recomposa son visage, en homme habitué
depuis longtemps à refouler ses émotions les plus violentes, et,
s'asseyant de nouveau à la table, il tendit la main au vieillard, en lui
disant:
--Excuse mon emportement, Jacques. Tu enverras l'argent pour cet enfant;
qu'il soit bien soigné; je le reverrai... un jour... oui... Quant à la
fille, sa soeur, elle a été abandonnée, n'est-ce pas? Tu me l'as assuré.
Jacques baissa la tête sur sa poitrine sans répondre.
Villefranche prit, sans doute, ce signe pour une affirmation, car il
s'écria d'un ton dur:
--Tu es incapable de me mentir; mais si j'apprenais que cette fille
reçût, ne fût-ce qu'un schelling de moi, tu ne recevrais plus un sou,
plus un seul pour l'autre! Appuyant ses coudes sur la table, il
ensevelit son visage dans ses mains, en murmurant:
--Horrible destinée! Ma mère trompa mon père, ma femme m'a trompé! ma
fille était séduite à seize ans. Elle donnait le jour à deux enfants, un
garçon, une fille! Quelle malédiction pèse donc sur notre famille! Mais
cette petite fille, oh! je ne la verrai plus; j'aurais du l'étouffer de
mes propres mains! N'est-ce pas, Jacques, que tu l'as exposée sur la
voie publique?
Le domestique balbutia une réponse inintelligible. Il parut même si
embarrassé, que Poignet-d'Acier remarqua son trouble, et il allait le
questionner, quand on frappa à la porte.
--Faut-il ouvrir? demanda Jacques.
--Attends un peu.
L'aventurier remit sa bourse dans une poche de sa chemise de chasse,
tira ses pistolets de sa ceinture, examina l'amorce, les plaça sur la
table et dit:
--Ouvre!
Jacques, qui avait intérieurement fermé la porte avec une lourde barre
de bois, précaution très-utile à cette époque, s'en approcha; mais,
avant de tirer la barre, il demanda:
--Qui est là?
--Merellum, la Petite-Hirondelle, répliqua du dehors une voix enfantine.
--Merellum, dit Poignet-d'Acier, qu'elle entre! Je suis bien aise de la
voir!
Jacques avait déjà ouvert la porte; une petite fille de dix à douze ans
s'élança aussitôt vers Poignet-d'Acier, qui la prit dans ses bras, la
baisa au front et l'assit sur ses genoux.
Son teint avait une blancheur qui devait la faire considérer comme une
merveille dans les solitudes du Nord-Ouest, et qu'on eût remarquée même
en Europe. Elle n'était pas jolie, mais une intelligence vive et
précoce, éloquemment peinte, dans tous ses traits, suppléait à la beauté
qui lui manquait. Sa robe de peau d'antilope était déchirée, et ses
longs cheveux épars.
--Petit oncle [10], dit-elle à Poignet-d'Acier, grand, grand malheur!
[Note 10: «Mon frère», «mon cousin», «mon oncle», «ma tante» sont des
termes d'amitié fort usités par les Canadiens dans le désert américain.
Ils n'impliquent pas toujours une idée de parenté.]
--Un malheur! ma Petite-Hirondelle, comment cela? répliqua-t-il avec
intérêt, en s'apercevant du désordre de la toilette de l'enfant.
--Ma tante, Ouaskèma...
Et Merellum fondit en larmes.
--Eh bien, ta tante Ouaskèma?
La petite fille voulut parler, les sanglots l'en empêchèrent.
--Calme-toi, chère, dit le Vieux Jacques qui, après avoir refermé la
porte, était venu se rasseoir à la table.
--Allons, raconte-nous ce qui est arrivé à ta tante Ouaskèma, dit
Poignet-d'Acier.
Mais Merellum» tremblait de tous ses membres, en se serrant contre la
poitrine de l'aventurier, et balbutiant:
--Les Chinouks! les Chinouks!... J'ai peur... Défends-moi, défends-moi,
petit oncle!