foyer, fit quelques pas en arrière, et dit:
--Mes frères les intrépides Clallomes se sont assemblés pour chanter le
chant de la chasse aux moz [13]; mais, avant, ils entendront la parole
d'un étranger.
[Note 13: Caribou]
--Ils l'entendront, répondirent les Clallomes.
Le guerrier fit alors signe à Pad de venir prendre place dans le cercle.
Ensuite, du bout de son calumet, il indiqua les quatre points cardinaux,
en commençant par l'est et finissant par le nord. Cela fait, il présenta
trois fois la pipe à Pad, et trois fois la retira, montra le ciel, le
feu, tira trois bouffées, les exhala vers le levant et offrit
définitivement la pipe à son hôte, qui, après avoir fumé un peu, la
passa aux autres assistants. Cette cérémonie terminée, le guerrier
reprit:
--Les oreilles des chefs clallomes sont ouvertes aux paroles de leur
frère Langue-de-Vipère.
L'irlandais éleva la voix.
--Le sang des nobles Clallomes s'échauffera, leur coeur se gonflera
d'une juste colère quand ils auront entendu mon discours, car les
ossements de leurs pères crient vengeance, et la mort de Ouaskèma ne
peut rester impunie.
Un murmure de surprise et d'indignation accueilli ce début. Pad, content
de l'effet qu'avait produit son exorde, continua:
--Poignet-d'Acier et sa bande ont tué la vierge clallome et le parti qui
l'accompagnait.
--Comment mon frère l'a-t-il appris? demanda un chef.
--Langue-de-Vipère a vu, répliqua Pad.
Et il raconta que les trappeurs, commandés par Poignet-d'Acier s'étaient
joints aux Chinouks pour attaquer et mettre à mort Ouaskèma, avec la
petite troupe qui l'aidait à faire une provision de ouappatous dans
l'île de Sable.
Ce mensonge fut débité avec une impudence dont les Indiens furent dupes.
L'absence prolongée de la jeune Tête-Plate donnait au surplus du poids
aux assertions de Pad. On le questionna. Il répondit sans hésiter,
fournissant des détails sur cette affaire, indiquant le lieu de
l'engagement et proposant aux Peaux-Rouges de les y conduire. Mais
ceux-ci craignirent un piège et déclinèrent sa proposition.
Un des chefs prit la parole:
--Mes frères Clallomes ont eu tort de faire alliance avec les
visages-pâles. Le courroux de Scoucoumé s'appesantit sur la valeureuse
tribu des Clallomes. Il faut l'apaiser. Pour l'apaiser, mes frères
doivent déterrer la hache de guerre, et ne rentrer dans leurs loges que
quand ils auront la chevelure du dernier des blancs qui trappent sur la
Grande-Rivière. J'ai dit.
--Mon frère le Petit-Nuage a sagement parlé, fit un autre. J'ai dit.
--Que la hache de guerre soit donc immédiatement déterrée, ajouta le
troisième. J'ai dit.
--Nous livrerons Poignet-d'Acier à nos squaws pour qu'elles le brûlent
lentement avec des tisons ardents. J'ai dit.
--Et nos esclaves mangeront sa chair. J'ai dit.
Les cinq chefs poussèrent un hurlement affreux, après quoi, le premier
reprit:
«Il y a dix hivers, alors que la première corne de la septième lune
pendait sur les vertex forêts des montagnes Bleues, moi et cinq autres
nous avons élevé une loge pour Hias-soch-a-la-ti-yah, sur les neiges de
la butte Blanche [14], et nous y avons porté nos aïquas, nos peaux de
loutre et le cuir d'un buffle blanc.
[Note 14: Le mont Sainte-Hélène, non loin du rio Columbia.]
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous les avons portés dans la loge de Hias-soch-a-la-ti-yah, et nous
nous sommes assis en silence jusqu'à ce que la lune ait descendu
derrière les montagnes de l'est, et nous avons songé au sang de nos
pères que les visages-pâles ont tués quand la lune était ronde et
penchée sur les plaines de l'ouest.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Mon père fut tué et les pères des cinq autres furent tués, et leurs
coeurs saignants furent dévorés par le loup.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous ne pouvions vivre, tandis que les loges de nos pères étaient
vides, et que les scalpes de leurs meurtriers n'étaient pas dans les
loges de nos mères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nos coeurs nous ont dit de faire des présents à Hias-soch-a-la-ti-yah
qui les a nourris sur les montagnes, et quand la lune fut basse, et
quand les ombres de la butte Blanche furent aussi sombres que le pelage
d'un ours, nous dîmes à Hias-soch-a-la-ti-yah: Nul homme ne peut faire
la guerre avec les flèches du carquois de tes tempêtes; nulle parole
d'homme ne peut être entendue quand ta voix parle dans les nuages; nulle
main d'homme n'est forte quand ta main déchaîne les vents. Le loup a
mangé la tête de nos pères et les scalpes des meurtriers ne pendent
point dans les loges de nos mères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Hias-soch-a-la-ti-yah, ne lâche pas ta colère, tiens dans ta main les
vents; que ta grande voix n'étouffe pas le hurlement des morts quand
nous chassons les meurtriers de nos pères.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Moi et les cinq autres nous établîmes alors dans la loge un feu, et,
par sa lumière brillante, vit les aïquas et la peau du buffle.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Cinq jours et cinq nuits, moi et les cinq autres nous avons dansé et
fumé, la médecine, et battu le sol avec des bâtons, et charmé le pouvoir
de Scoucoumé, afin qu'il ne soit pas mauvais pour nous, et ne nous
envoie pas la maladie dans nos os.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Alors, quand les étoiles furent brillantes dans le ciel clair, nous
avons juré, (je ne dois pas dire quoi car nos paroles sont allées dans
l'oreille de Hias-soch-a-la-ti-yah), et nous sommes partis de la loge
avec nos poitrines grosses de ressentiment contre les meurtriers de nos
pères dont les os étaient dans les griffes du loup.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Nous sommes allés chercher leurs scalpes pour les pendre dans les loges
de nos mères.
«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Voyez-moi frapper ce poteau, encore, encore et encore, deux fois six.
«Je commande les Clallomes je vengerai la mort de Ouaskèma.
«Deux fois six j'ai frappé; autant de visages-pâles j'ai tué, les
meurtriers de notre père! avant que la lune fût de nouveau ronde et
penchât sur la plaine occidentale.
«Je commande les Clallomes, je vengerai la mort de Ouaskèma.»
En récitant cette mélopée, du ton traînard et nasal particulier aux
Indiens, le chef s'accompagnait tambourin en peau d'elk, sur lequel il
frappait avec un petit bâton. A chaque strophe, il se livrait à des
contorsions frénétiques, que les autres imitaient en poussant des cris
assourdissants; à la dernière, les cris et les contorsions redoublèrent
pendant une demi-heure, puis ils cessèrent tout d'un coup, chaque
guerrier prit un tison dans le feu et sortit de la hutte en se dirigeant
vers un grand poteau dressé au milieu du village. Au pied du poteau, le
jeesukaïn qui avait reçu Pad se tenait agenouillé, réduisant en poudre
fine des écorces sèches dont il entourait le piquet.
L'un après l'autre, les chefs déposèrent leur tison sur cette poussière
et le sorcier souffla sur les charbons. La poussière s'étant enflammée,
celui-ci se releva et se joignit aux guerriers qui dansaient et
vociféraient autour du poteau, lequel bientôt prit feu, craqua et
s'abattit au milieu des hurlements de la foule attirée par ce spectacle.
Comme, dans sa chute, l'arbre n'avait atteint personne, les Clallomes en
conclurent que leur expédition contre les visages-pâles serait
favorable.
Le poteau à bas, les guerriers se jetèrent à l'envi sur les charbons,
qui, dans leurs croyances, devaient les rendre invincibles.
Tandis qu'ils se disputaient ces amulettes, leur jeesukaïn, déchaussant
avec un couteau sacré le tronçon du poteau resté dans le sol, enlevait
ce tronçon et retirait de dessous une hache en pierre.
Cette hache était la hache de guerre.
Il la remit au sachem principal des Clallomes, et ceux-ci se préparèrent
aussitôt à entrer en campagne.
Pad avait profité de la confusion qui accompagna l'exhumation de la
hache de guerre pour s'esquiver, et sortir de l'i-e-nush.
Son plan réussissait à souhait, aussi s'applaudissait-il de l'avoir mis
à exécution.
--Que je tire maintenant le secret de Merellum, et me voici riche,
murmurait-il en marchant à grands pas sur le bord de la Colombie. Et cet
imbécile de Joe qui s'imagine que, quand je connaîtrai le trésor, je
viendrai le chercher pour partager! Le plus souvent, by Jesus-Christ!
Pad n'est pas assez nigaud pour donner ce qu'il a gagné. L'affaire,
faite, je m'embarque et m'en vas dans les vieux pays, où les femmes sont
belles comme les anges du paradis dont me parlait mon père quand j'étais
petit. Seulement il y a une chose qui me contrarie, c'est cette poire
qui me sert de tête, non qu'elle ait moins d'esprit qu'une autre, Pad
n'est pas un sot; mais enfin ce n'est pas beau une boule aplatie comme
la mienne. Si je tenais cette sorcière de squaw qui m'a élevé et rendu
le mauvais service de me presser le crâne entre deux planches, je lui
ferais payer cher ses soins de nourrice! Mais bast! avec de la fortune,
avec de l'or, on se fait aisément pardonner les infirmités de la nature
ou autres; mon père me l'a dit. Tâchons seulement d'enlever la petite.
Voyons... voyons... ça n'est pas facile... Ah! j'y suis... Oui, c'est
cela. J'ai une cache près d'ici. Changeons de figure.
Le sentier que suivait Pad serpentait sur des rochers à pic, dominant le
fleuve d'une hauteur de vingt mètres au moins. Ces rochers étaient
tourmentés, coupés çà et là par d'effrayantes déchirures, des abîmes
insondables, dans lesquels les eaux de la Colombie se ruaient,
tournoyaient, et écumaient avec fracas.
Le faux Indien détacha une corde roulée sous son jupon autour de ses
reins, en fixa solidement un bout à une racine, au-dessus d'une
fondrière, et s'affala le long de la corde.
Parvenu à l'autre extrémité du câble, il mit le pied sur une saillie de
la roche et disparut dans un enfoncement.
Un quart d'heure après, il ressortait du gouffre, mais complètement
transformé. Il avait le visage et les mains blanches comme un Européen,
et un costume de trappeur dont le chapeau dissimulait parfaitement la
difformité de sa tête.
Seulement ce costume était lacéré en plusieurs places et ses doigts
ensanglantés portaient les traces de nombreuses éraflures.
--Voilà! dit-il en se remettant en marche. Du diable si les gens de
Poignet-d'Acier se doutent de mon stratagème! Heureusement que j'ai
comme ça, de côté et d'autre, des caches pour serrer mes petites
affaires! Si la fillette m'échappe, ce ne sera pas faute d'avoir fait
toilette et peau neuve pour la séduire.
Et il se prit à rire.
Un moment après il s'arrêta et se frappa le front.
--Bêta! j'oubliais l'essentiel.
Puis il déchargea sa carabine; la recharges, la déchargea encore,
enfouit dans une poche sa corne à poudre et se mit courir de toutes ses
forces.
Une heure avant le soleil couchant il arriva à la fumerie de la pointe
de la Langue.
Pad était essoufflé, trempé de sueur.
Il frappa résolument à la porte de la loge.
--Entrez! cria une voix forte de l'intérieur.
Pad entra et se trouva devant cinq trappeurs canadiens vigoureux et de
bonne mine, qui jouaient avec Merellum.
--Sois le bien venu, mon cousin, dit un des trappeurs à l'Irlandais.
Est-ce toi qui as tiré tout à l'heure? As-tu fait chasse?
--Non, répliqua Pad en mauvais français. J'ai rencontré, à deux milles
d'ici, une ourse avec ses oursons. Je l'ai blessée deux fois, mais la
poudre m'a manqué, et un peu plus l'ourse ne m'aurait pas manqué, elle!
Ce disant il montra ses mains saignantes.
--Combien d'oursons? dit le trappeur.
--Deux.
--Est-elle grosse?
--Elle pèse bien cinq cents livres, et les petits cent à cent cinquante.
--Baptême! ce serait un joli coup de fusil. Elle est à deux milles
d'ici, dis-tu, mon cousin?
--Un peu plus, un peu moins. Ah! si j'avais eu de la poudre!
--Ma foi, ça vaut la peine de se déranger. Qu'en pensez-vous, mes
frères?
--Bateau! faut y aller, répondit-on unanimement.
--Mais Merellum?...
--Oh! dit l'enfant, je resterai bien toute seule, je n'ai pas peur.
Pendant que vous serez là-bas je préparerai le souper, à une condition,
père Baptiste.
--Quoi donc?
--Vous me donnerez la peau de l'ourse pour m'en faire une couverte,
comme celle de ma bonne tante Ouaskèma.
--On te la donnera, chère, répliqua Baptiste en lui tapotant amicalement
la joue.
Et s'adressant aux autres:
--Allons! en route!
Ils quittèrent la fumerie en emmenant quatre chiens énormes.
Pad allait en tête.
Ils firent deux milles sans rien découvrir. Le crépuscule
s'épaississait. Mais tout à coup, par un de ces hasards communs dans la
vie, les chiens tombèrent sur une piste et s'élancèrent en aboyant
furieusement dans un fourré de mesquites.
--Ils ont flairé mon ourse, s'écria l'Irlandais en se précipitant après
eux.
Les trappeurs l'eurent bientôt perdu de vue. Pad alors opéra une
contre-marche et revint toutes jambes à la fumerie.
La porte était close.
--Ouvre! cria-t-il à Merellum.
--Que voulez-vous? demanda la petite fille.
--Un fusil Baptiste en a besoin. Il a cassé la crosse du sien.
L'enfant hésitait.
--Mais dépêche donc! lui cria Pad. Dépêche, si tu ne veux pas que
l'ourse dévore Baptiste.
L'imprudente ouvrit malgré les recommandations que lui avaient faites
les trappeurs en partant.
A peine la porte fut-elle entre-bâillée, que Pad se jeta dans la
fumerie, saisit brutalement Merellum, lui appliqua un morceau de
couverte sur la bouche pour l'empêcher de crier, et, l'enlevant comme
une plume dans ses bras, la transporta dans son canot, au fond duquel il
la déposa, avec cette menace:
--Si tu fais un mouvement, je te tue!
La pauvre petite, épouvantée, demeura immobile. L'irlandais s'éloigna de
la grève avec la plus grande célérité.
La nuit était venue, noire et sans souffle. On n'entendait que le son
lointain et assourdi des vagues de la Colombie sur la barre et les
ruissellements de la marée, semblables à des explosions de fusée.
Sans mot dire, Pad conduisit d'abord sa proie sur une île où il la
débarqua, après lui avoir ôté son bâillon.
--Maintenant, lui cria-t-il d'une voix tonnante, tu vas desserrer les
dents, la belle. Où est la cache de Poignet-d'Acier?
Merellum, toute glacée de frayeur, ne répliqua pas.
--Parleras-tu, petite louve? ajouta rudement l'Irlandais en la secouant
par le bras.
Et comme elle se taisait toujours:
--Si tu ne parles pas, je te brûle toute vive!
--Je ne sais pas où est la cache, balbutia la Petite-Hirondelle.
--Tu ne sais pas, tu ne sais pas! riposta Pad avec fureur. Ah! tu ne
sais pas! je t'apprendrai à ne pas savoir!
Il la souffleta violemment.
Merellum poussa un cri.
--Par le tonnerre! qui peut piailler comme ça? dit soudain quelqu'un
dans l'obscurité.
--By the Holy Virgin! marmotta l'Irlandais, ce que je redoutais arrive.
Joe a entendu cette poison. Il faudra partager!
--Est-ce toi, Pad?
--Oui, c'est moi, répondit celui-ci d'un accent dépité.
--Par le tonnerre! où es-tu? Je t'attends depuis trois heures au moins
sur la berge... Et les affaires?
--Elles vont bien, repartit sèchement Pad.
--Ah! tu es un fin matois! fit Joe en apparaissant dans l'ombre.
--Plus fin que toi, car j'ai, du même coup, lancé les Clallomes sur la
piste de Poignet-d'Acier et enlevé la petite.
--Merellum?
--Oui, by Jesus-Christ!
--Tu l'as amenée avec toi?
--Est-ce que tu ne la vois pas?
--Par le tonnerre, non!
--Tu as la berlue, dit dédaigneusement Pad en haussant les épaules.
Il se retourna pour montrer l'enfant qui était restée derrière lui. Mais
elle s'était éclipsée.
Au même instant, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau troubla le calme
de la nuit.
CHAPITRE VI
LE TONNERRE
Au moment où il saisit son tomahawk pour en frapper Ouaskèma, Chinamus,
déjà blessé par la balle d'un des assaillants, n'avait plus l'oeil juste
ni la main sûre.
Le coup destiné à fracasser le crâne atteignit l'épaule gauche.
La jeune Indienne frissonna sous l'étreinte de la douleur; son visage
pâlit, ses traits s'altérèrent, deux larmes jaillirent de ses yeux
démesurément tendus. Puis sa tête s'affaissa sur sa poitrine; mais elle
ne laissa échapper aucun gémissement.
Poignet-d'Acier s'élança vers elle, trancha d'un coup de hache les liens
qui l'attachaient au poteau et la reçut insensible dans ses bras.
Il la déposa doucement sur le gazon en criant
--De l'eau! qu'on m'en aille chercher, tout de suite!
Un des trappeurs descendit vivement le cap, tandis que Villefranche
versait quelques gouttes de spiritueux sur la paume de sa main pour en
fruiter les tempes de Ouaskèma.
Avant le retour du trappeur elle avait repris connaissance.
A la vue de Poignet-d'Acier penché sur elle et la soignant avec une
sollicitude paternelle, la jeune Clallome eut un éclair de joie
indicible.
--Le chef blanc, est un grand chef; Ouaskèma l'aime! dit-elle. Elle
voulut faire un mouvement pour se lever, mais la souffrance l'en
empêcha. Sa main droite se porta instinctivement à son épaule gauche,
celle qui avait été frappée par la massue du sorcier.
Contrairement aux usages de sa tribu, Ouaskèma, fille d'un grand chef et
jouissant elle-même du privilège rare de présider le conseil des sachems
Ouaskèma portait une tunique de peau qui couvrait sa gorge et descendait
jusqu'à ses genoux. Elle avait aussi les mitas et les mocassins des
Indiens de l'autre côté des montagnes Rocheuses.
--Tu as bien mal à ton épaule, ma soeur? lui dit Poignet-d'Acier avec un
accent sympathique.
La jeune Clallome ne répondit pas. Elle le regardait attentivement.
--Veux-tu que je panse ta blessure? reprit-il sans remarquer la fixité
avec laquelle la Tête-Plate le considérait.
--Ouaskèma veut tout ce que veut son frère blanc, répondit-elle
dolemment.
A cet instant le trappeur parti pour puiser de l'eau au fleuve revint
avec son casque de pelleterie plein jusqu'au bord.
--Diablesse de route pour monter de l'eau! fit-il. J'ai manqué de tout
renverser...
--Donne, donne, bavard de Baptiste! tu causeras demain, lui dit
Poignet-d'Acier.
--Voilà, bourgeois, dit celui-ci en déposant le vase improvisé près de
la patiente.
L'aventurier coupa la tunique de Ouaskèma, et, découvrant une épaule
d'un galbe parfait, séduisante au possible, malgré sa couleur rougeâtre.
Il examina la blessure.
L'inflammation commençait et envahissait déjà toute la jointure
supérieure du bras à l'omoplate. Une luxation ou tout au moins un
déboîtement des parties était à craindre.
Poignet-d'Acier avait certaines notions chirurgicales, comme tout homme
qui a passé plusieurs années de sa vie dans le désert. Il palpa les
chairs, et, après une étude de quelques minutes, il reconnut avec
plaisir que le coup n'avait heureusement produit qu'une contusion assez
forte et froissé les muscles.
Il se contenta donc de baigner d'eau de mer les meurtrissures et d'y
appliquer une compresse qu'il lia avec des racines de ouatap.
--Ah! tu me soulages, mon frère! dit Ouaskèma se sentant mieux.
--Baptême! dit un des trappeurs, poussant du pied le corps du
Dompteur-de-Buffles, une de ces vermines qui grouille encore! je m'en
vais l'achever.
--Achever qui? répliqua Baptiste; il est plus mort que ton dernier
grand-père, Jean. Laisse-le donc. Tu vois bien qu'il ne remue pas plus
qu'une pierre.
--Allez préparer le bateau, cria Poignet-d'Acier. Il est temps de
démarrer Voici la nuit qui tombe et les Chinouks pourraient bien arriver
avec elle.
--Oh les maudits, on ne les craint pas, nous autres, dit Baptiste.
--Va toujours, et dépêche-toi, répliqua l'aventurier.
--C'est bon, capitaine; nous y sommes.
--Toi, reprit-il en s'adressant à Jacques, tu m'aideras à transporter
cette jeune fille.
--Oui, monsieur Ville...
--Chut!
Pour se punir de son oubli, le vieux serviteur se donna un grand coup de
poing dans la poitrine.
--Ma soeur veut-elle venir avec moi dans ma cabane? demanda
Poignet-d'Acier à l'Indienne. Ouaskèma ira où son frère désire la
conduire!
--Nous allons te transporter au canot.
--Non, non, mon bon frère, Ouaskèma est forte. Elle peut marcher.
Elle fit un effort pour se dresser, mais ses membres étaient rigides, et
elle retomba.
Alors Villefranche, la prenant dans ses bras, l'enleva de terre, comme
il eût fait d'un enfant, et la descendit dans l'embarcation.
Jacques le suivit par derrière, en portant sa carabine.
Pendant le trajet, le coeur de la jeune fille battait si vivement, son
haleine exhalait des souffles si brûlants au visage de Poignet-d'Acier,
qu'il s'imagina que sa blessure était plus grave qu'il ne l'avait jugée
d'abord.
--Tu souffres donc beaucoup, ma soeur? dit-il avec intérêt.
--Oh! non, je suis bien, je voudrais rester toujours ainsi,
répliqua-t-elle languissamment. Le capitaine attribua cette réponse au
délire.
--Tu dois avoir soif? dit-il en tâchant de découvrir une source.
--Ouaskèma aime le grand chef blanc, repartit-elle.
Il ne prêta point d'attention à ces paroles, lesquelles, du reste,
pouvaient n'être qu'un témoignage de reconnaissance conforme aux
habitudes des Têtes-Plates, qui n'ont pas de mot propre pour exprimer un
remercîment.
Jacques avait deviné l'intention de Villefranche.
Il s'écarta un peu et revint avec de l'eau fraîche qu'il présenta à
Ouaskèma qui but avidement et dit:
--Le serviteur du brave chef blanc est bon.
Ils étaient arrivés sur la grève, près du canot, que les trappeurs
poussaient au large.
La nuit drapait ses ombres sur la campagne. Mais le ciel avait une
pureté transparente et de nombreuses étoiles scintillaient déjà à son
dôme.
Le rio Columbia était calme, uni comme une glace, et, malgré le vacarme
assourdissant que faisaient les vagues sur la barre, à une lieue de là,
on pouvait espérer une traversée facile jusqu'à l'autre rive du fleuve.
Ouaskèma fut placée sur une couche de joncs, dans le canot.
Poignet-d'Acier allait s'embarquer, quand un puissant mugissement,
longuement réverbéré par les échos de la côte, retentit en haut du cap
Désappointement.
Les trappeurs venaient de s'asseoir à leurs bancs pour ramer; ils se
levèrent surpris.
--Le taureau du Dompteur-de-Buffles, ce sont les Chinouks, filons vite!
dit le capitaine.
--Mon frère se trompe; le Bois-Brûlé est mort; il voulait m'avoir, et
Chinamus l'a percé d'une flèche, dit l'Indienne.
--Mais ça ne peut être que son taureau, car les buffles ne s'avancent
pas si près du littoral de la mer, reprit Villefranche un pied sur le
bord du canot, l'autre encore à terre.
--Part-on, bourgeois? demanda Baptiste.
--Attendez un peu. Jacques, mon fusil à deux coups.
--Quoi! monsieur...
--Pas de réflexion. Je le répète, c'est sans doute le taureau du métis.
Si ce dernier est mort, je ne vois pas pourquoi je laisserais aux
Chinouks la magnifique bête qu'il a domestiquée. Il y a longtemps que
j'en ai envie, au surplus. Donnez-moi aussi un lasso.
--Mon frère, ne retourne pas sur la montagne! fit Ouaskèma d'un ton
suppliant.
--Jean, s'écria Poignet-d'Acier, tu es leste, prends ta carabine et
viens avec moi. Vivant ou mort, nous aurons l'animal.
--Mon frère!... reprit l'Indienne avec un redoublement d'instances.
Mais Poignet-d'Acier ne l'entendait plus. Ses instincts de chasseur, une
fois éveillés, le dominaient despotiquement. Il était déjà à moitié de
la falaise qu'il gravissait avec la rapidité d'un daim, et Jean, malgré
sa réputation d'agilité, avait bien de la peine ne pas se laisser
distancer.
--Le grand chef blanc est intrépide, mais il est imprudent, murmura
Ouaskèma en se soulevant sur son coude droit, afin de le suivre des
yeux.
La lune se montra, pleine, radieuse, dissipant les molles brumes que le
crépuscule avait épanchées sur la Colombie. Poignet-d'Acier mettait le
pied sur le sommet du cap Désappointement. Un second mugissement, plus
formidable que le premier, salua son apparition.