La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent et le perroquet.--Un
prisonnier emplumé.
Le lendemain, Hélène en se levant aperçut de gros nuages qui lui
rappelèrent que la saison pluvieuse arrivait. Sans perdre de temps, elle
se mit à ramasser de l'herbe et à la sécher au soleil, comme elle avait
vu faire dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la plus
proche caverne. En travaillant sans relâche, la jeune fille avait pu, le
soir venu, réunir une provision considérable de fourrage pour ses
prisonnières les chèvres. Il n'y avait plus qu'à se munir de leur
friandise préférée, le sel, et à compléter quelque peu ses vivres à elle
avec des dattes et d'autres fruits. Le soir même elle se rendit sur le
bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant placé sur le
traîneau, le transporta chez elle à l'aide de «Petit ami».
Le même jour, elle trouva une grosse courge, en coupa le haut, en enleva
la pulpe et y perça plusieurs petits trous pour l'entrée de l'air. Il ne
restait plus qu'à prendre les flambeaux vivants pour avoir une lampe
toute prête.
A la nuit, Hélène se rendit sur la lisière de la forêt où elle voyait
ordinairement une grande quantité d'insectes phosphorescents, et bientôt
elle revint avec plusieurs gros scarabées.
La lumière de cette lampe originale était si intense que la jeune fille
y voyait assez, non seulement pour coudre, mais même pour lire. Elle
était ravie et sautait presque de joie. Son rêve le plus cher se
trouvait réalisé. Elle ne se préoccupait pas de la nourriture qu'elle
aurait à fournir à sa lampe, car elle savait que les scarabées n'étaient
pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient, non
seulement des fruits, mais même du pain et des débris de bois pourri.
En se levant le lendemain, Hélène s'aperçut avec chagrin qu'il pleuvait
fortement. Mais en revanche, dès qu'elle eut fait un pas hors de la
caverne, les chevreaux accoururent au-devant d'elle. Ils eussent depuis
longtemps sans doute pénétré dans sa caverne, si «Petit ami» n'avait pas
été couché à l'entrée même. Hélène prit une grosse poignée de sel et
alla vers la chèvre. Cette fois, la craintive prisonnière l'accueillit
gracieusement. Non seulement elle la laissa s'approcher d'elle,
mais-elle lécha même tout le sel dans sa main. Cette première velléité
de rapprochement causa une grande joie à la jeune fille; elle vit que la
prisonnière s'apprivoisait, et elle conçut l'espérance de pouvoir
bientôt user de son lait.
[Illustration: Le serpent allait saisir sa victime.]
Cependant la pluie avait cessé et le soleil se montrait de nouveau de
derrière les nuages. Hélène voulut profiter de cette accalmie et,
prenant une longue perche de bambou, se rendit dans la forêt pour
chercher des dattes et d'autres fruits. Elle était si absorbée par sa
cueillette, qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet,
accompagnés des aboiements de «Petit ami»; le chien jappait rageusement,
la tête levée et les pattes de devant appuyées contre un tronc d'arbre.
Ayant enfin remarqué cette agitation insolite de «Petit ami», Hélène se
hâta de s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant,
qui fixait de ses yeux immobiles un petit et très gentil kakatoës:
celui-ci, les ailes étendues, manifestait par des cris perçants son
effroi du danger qui le menaçait.
Le serpent était déjà prêt à saisir sa victime, lorsque Hélène lui porta
vivement un coup sur la tête, en frôlant par mégarde le perroquet
lui-même qui tomba à ses pieds. Sans s'en apercevoir, elle porta un
second coup au serpent, et cette fois si bien asséné, que le reptile
demeura immobile, suspendu à la branche, semblable à une corde qu'on
aurait lancée par-dessus. C'est alors seulement qu'Hélène remarqua à ses
pieds le perroquet. «Petit ami» se tenait à côté, sans détacher ses yeux
de lui, prêt, évidemment, à le saisir à la moindre tentative de fuite,
tandis que le petit oiseau, les ailes étendues et le bec ouvert, se
préparait résolûment à la défense.
Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le perroquet.
Mais celui-ci, se voyant pris, se mit à la griffer et lui mordit le
doigt jusqu'au sang. Hélène était si contente de sa prise, qu'au premier
moment elle ne sentit même pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses
plus vifs désirs était réalisé: elle possédait maintenant un perroquet,
auquel elle pouvait apprendre à parler. Mais le prisonnier emplumé
continuait à se débattre et à mordre les mains de la jeune fille, de
sorte qu'elle fut obligé de le mettre dans un sac et de le porter
vivement à sa caverne, où elle l'attacha par le pied.
Hélène retourna dans la forêt pour la cueillette des fruits, et s'y
livra avec tant de zèle qu'elle ne s'aperçut pas que des nuages orageux
s'étaient peu à peu amoncelés au-dessus de la vallée. Mais un éclair
brilla et des roulements de tonnerre retentirent. La jeune fille avait à
peine regagné son logis, qu'une pluie torrentielle se mit à tomber.
La saison pluvieuse commençait. Mais elle trouva la jeune fille en
mesure de satisfaire à ses propres besoins et à ceux de ses animaux.
Elle n'avait qu'à aller chaque jour chercher de l'eau au bord du lac; le
reste du temps, elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle
avait maintenant, il est vrai, moins à travailler, encore ne
pouvait-elle rester inactive. Ses vêtements étaient complètement usés et
il fallait en confectionner de neufs. En outre, les soins à donner aux
chèvres devaient lui réclamer aussi pas mal de temps. Quant aux soirées,
elle voulut les consacrer au repos et les passer à lire, à la lueur de
sa nouvelle lampe, les livres laissés par le malheureux Français.
Quand, le jour suivant, Hélène jeta un regard au dehors, il pleuvait à
verse. Elle tira du coffre le ballot d'étoffe et se mit à en découper
des vêtements.
Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rasséréna quelque peu. Hélène se
hâta de s'approvisionner d'eau fraîche pour elle et ses animaux. Après
avoir donné du fourrage à ses chevreaux, elle tendit à la mère une main
remplie de sel, et se mit à la flatter et à la caresser avec l'autre. A
la grande joie de la jeune fille, la chèvre non seulement accueillit
avec calme ses caresses, mais elle lui permit même de la traire un peu.
Avec quel plaisir Hélène goûta de ce bon lait! Elle avait l'habitude,
dans sa patrie, d'en boire beaucoup et elle souffrait depuis longtemps
d'en être privée. Après avoir encore caressé ses chevreaux, elle les
amena dans sa caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hélène
avait réussi à apprivoiser non seulement les chevreaux, mais même la
vieille chèvre.
Lorsque l'averse recommença, Hélène prit place près du seuil et se remit
de nouveau à son ouvrage. «Petit ami» s'étendit à ses pieds. D'abord,
les chèvres le considéraient avec hostilité, mais voyant qu'il ne leur
accordait pas la moindre attention, elles se calmèrent. Les chevreaux se
mirent à jouer avec insouciance et la chèvre se coucha paisiblement
auprès de la jeune fille. Hélène vit avec plaisir que tous ses amis
commençaient à s'habituer les uns aux autres. Seul, le perroquet
continuait à témoigner de l'animosité envers tous. Hélène résolut de ne
lui donner à manger que de ses mains et de le tenir attaché, espérant
ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre à parler.