Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès.
Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie
continuait à tomber presque sans interruption. Dans les courts
intervalles qu'elle laissait, Hélène n'avait que le temps de courir
chercher de l'eau et elle était obligée de passer le reste de la journée
dans sa grotte; mais elle s'efforçait de l'employer utilement.
D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante. Le matin,
elle se levait de bonne heure, se débarbouillait et allait porter du
fourrage frais et de l'eau à ses chèvres. Puis, elle trayait la mère,
allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour
elle et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des fruits
secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé s'était tellement
familiarisé avec sa jeune maîtresse, que non seulement il l'accueillait
par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur
son épaule. En prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de
prédilection, le perroquet semblait écouter chaque mot de la jeune fille
avec une attention soutenue. Puis Hélène se mettait à coudre des
vêtements et à confectionner des chaussures, les siennes s'étant, dans
les derniers temps, complètement usées. Hélène, avait déjà pensé à cette
partie de sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait
provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et elle
commença maintenant à s'en préparer des sandales. Cette chaussure était
très peu compliquée. Après avoir bien poli un côté du gros morceau
d'écorce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les
bords et passait par les trous qu'elle y avait percés des filaments
d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très
peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène en
confectionna une dizaine de paires; elle devint à la longue si habile
que ses sandales, malgré leur simplicité, n'étaient pas dépourvues d'une
certaine élégance.
Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,--ainsi
avait-elle nommé le perroquet,--qu'elle tenait toujours attaché à côté
d'elle, ou bien se divertissait à regarder les gambades amusantes des
chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la
caverne, malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la
vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle en mâchant
le foin parfumé.
Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres, elle ne pouvait
les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles répandaient une odeur
désagréable; pour ne pas les priver de leur liberté pendant la nuit,
elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la présence de
«Petit ami», qu'elle faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les
premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres
s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit ami», qui
avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces
intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entrée
de la caverne où ils éveillaient leur jeune maîtresse en bêlant.
L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succès. Le bel
oiseau ne prononçait pas encore une seule parole et ne faisait entendre
que des cris aigus.
Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son sommeil les
bêlements des chèvres, et aussi une voix qui d'abord disait sévèrement:
«Arrière, Petit ami!» puis, tendrement: «Ah! mes chères petites
chèvres!» Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle
s'aperçut aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase
habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse.
Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait
souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si
habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait
qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son
doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette
position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il
prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il
jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois
de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps
répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises.
Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre
de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait
surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle
retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!--Bonne nuit,
Hélène!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami!
silence!--Ah, mes chères petites chèvres!--Bê...ê...ê...ê...!--Mon
gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chèvres ont faim?--Petit
ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet
intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa
maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre
dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous
êtes!--Mais vous m'empêchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des
dattes?--Bê...ê...ê...ê...--Maintenant, il est temps de vous en aller.»
Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais oeil. En l'entendant
aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère,
hérissait sa jolie huppe.
Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient
autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux,
«Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait
curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout
autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de
temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres
étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le
perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce
qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait
et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il
se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement
l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il
criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille
plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en
continuant pourtant sa surveillance.
A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne
et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe
improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et
d'histoire naturelle.
Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui
lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu
intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers
sa patrie, vers sa mère!...