CHAPITRE XXVIII

Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès.

Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie

continuait à tomber presque sans interruption. Dans les courts

intervalles qu'elle laissait, Hélène n'avait que le temps de courir

chercher de l'eau et elle était obligée de passer le reste de la journée

dans sa grotte; mais elle s'efforçait de l'employer utilement.

D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante. Le matin,

elle se levait de bonne heure, se débarbouillait et allait porter du

fourrage frais et de l'eau à ses chèvres. Puis, elle trayait la mère,

allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour

elle et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des fruits

secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé s'était tellement

familiarisé avec sa jeune maîtresse, que non seulement il l'accueillait

par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur

son épaule. En prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de

prédilection, le perroquet semblait écouter chaque mot de la jeune fille

avec une attention soutenue. Puis Hélène se mettait à coudre des

vêtements et à confectionner des chaussures, les siennes s'étant, dans

les derniers temps, complètement usées. Hélène, avait déjà pensé à cette

partie de sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait

provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et elle

commença maintenant à s'en préparer des sandales. Cette chaussure était

très peu compliquée. Après avoir bien poli un côté du gros morceau

d'écorce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les

bords et passait par les trous qu'elle y avait percés des filaments

d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très

peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène en

confectionna une dizaine de paires; elle devint à la longue si habile

que ses sandales, malgré leur simplicité, n'étaient pas dépourvues d'une

certaine élégance.

Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,--ainsi

avait-elle nommé le perroquet,--qu'elle tenait toujours attaché à côté

d'elle, ou bien se divertissait à regarder les gambades amusantes des

chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la

caverne, malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la

vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle en mâchant

le foin parfumé.

Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres, elle ne pouvait

les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles répandaient une odeur

désagréable; pour ne pas les priver de leur liberté pendant la nuit,

elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la présence de

«Petit ami», qu'elle faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les

premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres

s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit ami», qui

avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces

intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entrée

de la caverne où ils éveillaient leur jeune maîtresse en bêlant.

L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succès. Le bel

oiseau ne prononçait pas encore une seule parole et ne faisait entendre

que des cris aigus.

Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son sommeil les

bêlements des chèvres, et aussi une voix qui d'abord disait sévèrement:

«Arrière, Petit ami!» puis, tendrement: «Ah! mes chères petites

chèvres!» Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle

s'aperçut aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase

habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse.

Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait

souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si

habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait

qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son

doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette

position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il

prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il

jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois

de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps

répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises.

Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre

de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait

surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle

retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!--Bonne nuit,

Hélène!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami!

silence!--Ah, mes chères petites chèvres!--Bê...ê...ê...ê...!--Mon

gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chèvres ont faim?--Petit

ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet

intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa

maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre

dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous

êtes!--Mais vous m'empêchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des

dattes?--Bê...ê...ê...ê...--Maintenant, il est temps de vous en aller.»

Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais oeil. En l'entendant

aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère,

hérissait sa jolie huppe.

Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient

autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux,

«Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait

curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout

autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de

temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres

étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le

perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce

qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait

et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il

se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement

l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il

criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille

plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en

continuant pourtant sa surveillance.

A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne

et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe

improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et

d'histoire naturelle.

Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui

lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu

intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers

sa patrie, vers sa mère!...

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 30 / 38 题