CHAPITRE XXVI

Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre des voyageurs.»--Les

scarabées luisants.--Une nuit en pleine forêt vierge.--Le terre-neuve

conducteur.

Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore visiter le

bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de l'autre côté de la

forêt. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison

pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle résolut

de se mettre en route le lendemain même.

Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine avait-elle fait

un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant

l'entrée même était étendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant

plus attentivement, Hélène s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans

doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami»

l'avait tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à travers son

sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène souleva le serpent au

bout d'un bâton, le traîna loin de la caverne et l'enfouit dans le

sable.

Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé les

chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en route, accompagnée

de «Petit ami». Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant

la «Vallée des chèvres,»--c'est ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée

où elle avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois elle

était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De là se déroulait une

large vue sur le pays qui s'étendait à ses pieds. Comme on respirait

librement au milieu de cet espace découvert, après la sombre forêt!

Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu foncé et une brise légère

répandait une fraîcheur agréable.

Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds, s'étendait

une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait dans le lointain

le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore

la jeune fille ne s'était aventurée si loin. Pour atteindre le rivage,

il fallait traverser une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la

montagne.

Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même végétation

vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste éclatant avec le

feuillage sombre des géants séculaires. Chemin faisant, elle rencontra

divers palmiers, des fougères, des bananiers et des mimosas aux feuilles

si fines et si élégantes.

Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais à peine eut-elle

touché cette plante si délicate qu'elle se mit à replier pudiquement ses

feuilles et ses pétales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant

que les autres mimosas, même les plus éloignés du premier, avaient,

comme s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après l'autre

replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène eut bien des fois

l'occasion d'observer comment cette plante sensible dépliait ses

feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit.

Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait déjà

lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et «Petit ami» eurent

apaisé leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de

rencontrer à proximité un cocotier pour en boire le lait excellent.

En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit ruisseau. A une

cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, à

son grand chagrin, les fruits en étaient suspendus trop haut. Elle était

déjà sur le point de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par

plusieurs beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes feuilles

de deux toises de long disposées en forme d'éventail. Hélène examinait

curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler où elle en avait

vu le dessin.

«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie, la jeune fille,

en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu à son père une

description de cette espèce. Sachant que dans les grandes feuilles

enroulées de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau

excellente, qui plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs,

Hélène se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès d'elle,

gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié pourries. Elle

ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se

trouva prête. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et,

posant la tasse contre l'arbre, perça à la base le pétiole d'une

feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder

la tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et but avec

délice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces

feuilles énormes avec leurs longs pétioles servaient de filtre à ce

réservoir créé par la nature. Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire

à «Petit ami» et se remit en marche.

Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait déjà.

Des arbres gigantesques encadraient sur une très grande étendue ce

rivage pittoresque. Mais la mer était toujours le même désert immense se

confondant à l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans

l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait là-bas. Mais

lorsque, après une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que,

derrière le cap, le rivage s'étendait très au loin vers la droite. Aller

de l'avant, et revenir à la maison par le côté opposé à celui qu'elle

avait pris en partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en

aurait fallu au moins deux.

Hélène s'aperçut alors avec inquiétude que la nuit était prête à tomber

et qu'il était temps de s'en retourner. A pas rapides, elle se dirigea

vers l'endroit de la forêt d'où elle avait débouché sur la plage. En

s'en approchant, elle fut très alarmée en voyant que le soleil avait

déjà disparu, et qu'à l'horizon lointain s'éteignaient les dernières

lueurs du crépuscule, tandis que derrière la forêt mystérieuse les

ombres s'épaississaient rapidement.

[Illustration: Le jour baissait déjà.]

Hélène s'arrêta à la lisière: un silence sinistre régnait dans le bois.

Une sensation pénible de peur s'empara de la jeune fille, mais, ne

pouvant se résoudre à passer là la nuit, elle marcha vivement en avant.

Elle se trouva bientôt au milieu de la plus profonde obscurité. Ces

ténèbres impénétrables, où elle pouvait marcher sur quelque serpent,

remplissaient d'effroi le coeur de la jeune fille.

Elle était déjà sur le point de rebrousser chemin et de passer la nuit

sur le rivage, quand elle vit tout à coup briller à travers les arbres

de petits feux verts qu'elle connaissait bien et qui illuminaient par ci

par là les ténèbres. A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier

brillait comme enveloppé de flammes. La vue de ces magnifiques insectes

phosphorescents lui donna l'idée de s'en servir pour éclairer sa route.

Elle s'approcha avec précaution du buisson illuminé, saisit deux énormes

scarabées de trois pouces de long environ et, en tenant un dans chaque

main, se remit bravement en marche. Pourtant cette lumière lui parut

bientôt insuffisante: elle ne voyait pas bien où poser son pied et c'est

pourquoi, sans y réfléchir longtemps, elle attacha les deux scarabées à

ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle les porta dans

ses mains, en guise de lanternes. Maintenant la lumière était assez

intense pour lui permettre d'apercevoir le moindre brin d'herbe à ses

côtés. Hélène pressait le pas et marchait maintenant presque sans

crainte dans la forêt sombre, en regardant attentivement devant elle et

surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se passa. Rien ne troublait le

silence de la nuit qui l'entourait.

Mais tout à coup, comme sur un signal, retentit dans la forêt le

sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immédiatement après, toute la

forêt se remplit de hurlements tellement effroyables, qu'Hélène

tressaillit involontairement et s'arrêta. Jamais elle n'avait rien

entendu de pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se

réveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements les halliers de

la forêt. Au milieu de ces clameurs épouvantables se faisait entendre

parfois le cri sinistre du hibou. Pour comble de terreur, Hélène

s'aperçut qu'elle s'était égarée.

--«Petit ami», à la maison! A la maison, «Petit ami!» s'avisa-t-elle de

dire au chien, se fiant à son flair.

L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait. La tête

basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment retrouvé le chemin,

prit de côté et se mit à courir en avant. Hélène pouvait à peine le

suivre et était obligée de le rappeler de temps en temps.

Cependant le silence se fit dans la forêt, un silence que troublait seul

le bourdonnement des scarabées et d'autres insectes qui tournoyaient

autour de la jeune fille; Hélène s'aperçut plusieurs fois que «Petit

ami» s'élançait en avant en aboyant, et qu'immédiatement après quelque

chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans le fourré. Elle

était convaincue que c'étaient des serpents dont ils avaient troublé le

repos.

Mais la forêt vierge prit fin, et Hélène revit au-dessus de son front le

ciel sombre et étoilé. Devant elle se trouvait la montagne du haut de

laquelle, quelques heures auparavant, elle avait regardé la plage.

A partir de là elle se reconnaissait. Laissant de côté la montagne et la

vallée, la jeune fille pénétra dans l'autre forêt. Mais celle-ci lui

était familière, puisqu'elle y était venue plus d'une fois.

Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprès du lac, derrière

lequel on apercevait sa caverne. Le ciel était couvert de sombres

nuages, de derrière lesquels la lune jetait, de temps en temps, des

regards furtifs. La jeune fille posa avec précaution à terre les

scarabées qui lui avaient rendu un service si important, et se hâta de

revenir à la maison. Devant la clôture, les chevreaux l'accueillirent

avec des bêlements. La vieille chèvre se tenait à l'entrée de la caverne

et regardait tranquillement Hélène caresser ses petits. Voyant que les

pauvres animaux n'avaient plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en

dépit de l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de

l'eau.

Malgré sa grande fatigue, elle fut longtemps à s'endormir. Elle était

fortement préoccupée de l'idée d'une lampe dont la lueur lui permettrait

de lire et de coudre pendant les longues soirées de la saison pluvieuse.

Jusqu'alors elle devait se mettre au lit avec le coucher du soleil.

Maintenant elle avait la conviction que plusieurs scarabées

phosphorescents lui tiendraient très bien lieu d'une lampe. Ils ne

restait plus qu'à trouver pour eux un vase transparent et commode où ils

seraient à leur aise.

Après avoir longtemps réfléchi, Hélène résolut dès le lendemain

d'employer à cet effet une courge.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 28 / 38 题