Un concert dans les airs.--Combat entre singes et fillette.--Les
fournisseurs quadrumanes.--L'arbre à pain.
La construction de la clôture avait pris tant de temps à la jeune fille
que sa provision de fruits commençait à s'épuiser. Il fallait se
remettre à la cueillette et remplir la cave vide, car la saison
pluvieuse était proche.
Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais par un chemin
autre que celui qu'elle prenait d'habitude. Là encore elle reconnut la
même végétation variée des tropiques, avec ses gigantesques arbres
séculaires enlacés de plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les
mêmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici
une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas songer à arriver
jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes.
Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ, lorsque,
non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes.
Elle appela «Petit ami» et se dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait
une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur
l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était
assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement
effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassemblés là pour une
lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait
pourtant une certaine consonance.
Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement ces
chanteurs bizarres. Brusquement toute la société qui siégeait sur
l'arbre se tut. Mais une minute ne s'était pas écoulée, que l'un des
chanteurs se mit de nouveau à hurler et, aussitôt après, tout le choeur
l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le
grognement du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs à
longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si posé et, en se
regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête avec une mine si sérieuse,
qu'Hélène n'y tint plus et éclata de rire.
Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent les nouveaux
arrivants, mais, une minute après, ne les jugeant plus dignes de leur
attention, ils se mirent à se régaler avec les fruits qui garnissaient
l'arbre.
Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain, dont les
fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart
des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle
savait que la pulpe tendre et sucrée de ces énormes fruits, grillée en
tranches épaisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui était
difficile de se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il
est vrai, par terre quelques fruits trop mûrs, mais ils se trouvaient
déjà gâtés. Quant à se contenter des restes jetés par les singes, Hélène
n'en avait nullement envie.
[Illustration: Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.]
Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hélène prit une grosse branche
et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas
plus tôt levé la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur
elle toute une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une
manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne sut que résoudre.
Mais une nouvelle grêle de projectiles la fit reculer en toute hâte. Une
de ces balles de pain avait atteint «Petit ami» et le pauvre chien se
jeta de côté en hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes,
Hélène s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme parfait,
sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler d'une nouvelle
décharge.
«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits des arbres
trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!...» disait
à part soi, en riant, Hélène.
Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en effet,
ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits. En très peu de
temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hélène en prit quatre
qu'elle emporta à la maison, mais ce fardeau se trouva être très lourd:
chaque fruit pesait près de dix livres. Pour en rendre le transport plus
facile, elle fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau
et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la
forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'étaient
cachés quelque part.
En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle et elle
alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain grillé à la façon
des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de brûler, la jeune fille coupa
le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au
bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfumée de pain
frais. Hélène retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte
carbonisée et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne
différait presque en rien de celui du pain de froment.
L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins
dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au
soleil. Elle se rappelait ce que son père lui avait raconté à ce sujet
sur les sauvages, qui préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte
qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et à
mesure de leurs besoins.
Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois qu'elle revenait
à la maison, le chevreau apprivoisé courait joyeusement à sa rencontre,
tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosité. Soit qu'elle
rentrât dans la caverne ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants
tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le
petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses qu'elle lui
offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment rassurée et elle
mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par
la jeune fille.