Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un Terre-Neuve attelé.--L'enclos.--Les
nouveaux prisonniers.
Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune maîtresse, mais
bientôt il en vint à ne plus craindre son approche. Même l'aspect
menaçant de «Petit ami» ne lui causait plus de frayeur, et dès que le
chien faisait mine de s'approcher de lui, le chevreau bondissait et
pointait bravement ses petites cornes. Les soins empressés que lui
donnait la jeune fille l'eurent bientôt complètement familiarisé avec
elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa blessure, prenait
de ses mains les jeunes pousses, et non seulement accueillait
gracieusement ses caresses, mais parfois même frottait son petit museau
contre les mains d'Hélène.
L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier; elle se
creusa longtemps la tête pour trouver le moyen de l'apprivoiser si bien
qu'il ne la quittât plus après sa guérison. Le tenir toujours à
l'attache lui semblait trop cruel. Réflexion faite, Hélène résolut
d'édifier une sorte de clôture. Tout d'abord elle pensa que des buissons
à croissance rapide serviraient très bien à cet effet; mais elle ne put
se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables dans l'île.
Enfin, son choix s'arrêta sur le bambou dont on pouvait, croyait-elle,
faire facilement une clôture solide. Amener ces matériaux de la plage ne
présentait pas non plus de grandes difficultés. Hélène résolut de ne pas
remettre cet ouvrage à un autre temps, et se rendit immédiatement sur la
rive. Là, elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour les
pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait qu'à traîner
les perches au lieu de leur destination.
Mais après qu'elle eut apporté les premières perches, elle acquit la
conviction que ce travail fatigant lui prendrait à peu près trois jours.
Sans hésiter longtemps, elle se mit en devoir de construire un traîneau.
Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit à attacher
plusieurs traverses entre deux grosses perches et, au bout de deux
heures, le traîneau était prêt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux
et les traîna ainsi jusque chez elle. Mais le traîneau était lourd et
elle dut s'arrêter plus d'une fois, pour reprendre haleine. «Petit ami»
sautillait tout le temps à ses côtés en aboyant, et ne faisait que la
déranger dans sa besogne. Arrivée devant une petite colline, elle était
déjà sur le point de décharger la moitié de ses perches, lorsque l'idée
lui vint que «Petit ami» pouvait bien lui être utile dans cette
circonstance. L'ayant appelé auprès d'elle, elle passa à son collier une
forte liane qu'elle attacha au traîneau et de cette façon, tous deux, en
réunissant leurs efforts, réussirent à gravir la colline avec leur
lourde charge.
[Illustration: Le chevreau se laissait panser par Hélène.]
Hélène fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort, traînait la
charge comme un bon cheval de trait, en râlant seulement de temps à
autre, à cause du collier qui lui serrait la gorge. Lorsque la première
charretée fut apportée, Hélène modifia les harnais. Pliant en quatre un
morceau d'étoffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami et
attacha des lianes à ses extrémités. De cette façon, toute la charge
portait non sur le cou, mais sur la poitrine du chien. Sous son nouveau
harnais «Petit ami» marchait encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut
chargé encore une fois son traîneau, il le tira tout seul avec une telle
facilité qu'elle n'eut même pas à l'aider.
Vers le soir, la plus grande partie des perches était transportée, et le
lendemain matin Hélène se mit à élever la clôture. Elle creusa des
trous, y planta les gros pieux et les recouvrit solidement de terre. Le
soir tombait quand ce travail fut achevé.
Le lendemain, elle commença à poser les traverses, mais elle vit bientôt
que ce travail minutieux lui demanderait plusieurs jours. Pourtant elle
résolut de ne pas s'occuper d'autre chose avant d'avoir achevé cette
clôture, et de ne consacrer qu'une heure ou deux à la cueillette des
fruits.
En revenant de la forêt avec les fruits, elle aperçut de loin, auprès de
son prisonnier, une chèvre avec un autre chevreau. C'était évidemment la
mère qui avait retrouvé son petit. Hélène se cacha derrière un arbre et
rappela «Petit ami» auprès d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse
entrevue. La chèvre donnait tendrement à manger au chevreau prisonnier.
Hélène considéra cette scène touchante en cherchant dans son esprit le
moyen de s'emparer aussi de la mère, et enfin elle résolut de terminer
au plus vite la clôture, espérant d'une façon quelconque y surprendre la
chèvre et lui barrer le passage. Elle était convaincue que cette
première visite ne serait pas la dernière. Il fallait seulement ne pas
trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine venue, lui préparer en
guise d'appât la friandise préférée des chèvres, du sel.
Hélène sortit de son embuscade et se dirigea lentement vers la caverne
pour que la chèvre pût l'apercevoir à temps et s'enfuir. En effet, à
peine la jeune fille eut-elle fait quelques pas, que la chèvre avec le
chevreau qu'elle avait amené se jetèrent de côté et disparurent bientôt
dans le fourré. Le petit blessé qui était attaché, bondit aussi pour les
suivre. Hélène le calma avec ses caresses et se remit de nouveau à sa
construction.
Elle travailla ainsi sans relâche pendant quatre jours, et lorsque enfin
la clôture fut prête, elle y laissa le chevreau en liberté.
Hélène considérait son ouvrage avec un vif sentiment de satisfaction.
Maintenant son petit pupille avait un coin où il pouvait s'ébattre et
bondir librement. Mais la jambe du chevreau n'était pas encore tout à
fait guérie et il boitait fortement. Hélène était ravie de posséder ce
gentil animal qui la suivait partout comme un petit chien. Quant à
«Petit ami,» il continuait à le traiter toujours en ennemi.
Cependant Hélène remarqua que la chèvre, en son absence, rendait
journellement visite à son petit. Le sel qu'elle laissait se trouvait
toujours mangé.
Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne, la jeune fille
enleva d'abord de la clôture deux traverses, dans le but de fournir à la
chèvre le moyen d'entrer dans l'enceinte, attacha le chevreau tout près
de la caverne et se cacha elle-même avec «Petit ami» dans les buissons
du voisinage.
Au bout d'une heure à peu près, sur la lisière du bois apparut la chèvre
en compagnie de son petit.
L'animal soupçonneux regarda avec inquiétude autour de lui, en reniflant
l'air, comme s'il pressentait un malheur. Hélène retint son souffle.
«Petit ami» était couché à côté d'elle, suivant avidement des yeux la
chèvre, qui demeurait immobile à la même place. Quelques instants se
passèrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la chèvre
s'approcha avec précaution de la clôture et se mit à chercher l'entrée.
Hélène vit, de derrière son arbre, que la chèvre se rapprochait d'elle.
Mais tout à coup, à quelques pas de l'endroit où les traverses étaient
enlevées, la chèvre s'arrêta et, ayant reniflé de nouveau l'air,
s'éloigna avec effroi. Elle avait évidemment flairé la proximité
d'Hélène et de «Petit ami,» et elle se serait sans doute enfuie dans la
forêt si, en ce moment, le bêlement plaintif du prisonnier ne l'avait
arrêtée. Le sentiment maternel l'emporta sur sa frayeur; le nez au vent,
elle se rapprocha lentement de la clôture et, regardant avec inquiétude
autour d'elle, s'arrêta devant l'entrée. De nouveaux bêlements de son
petit la décidèrent à courir vers le chevreau, qui immédiatement se mit
à la téter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau.
Hélène ne voulut point empêcher la chèvre d'apaiser la faim de ses
petits et demeura sans bouger pendant quelques instants. Puis elle
sortit brusquement de derrière le buisson et courut vers la clôture. A
peine la chèvre se fut-elle aperçue du danger, qu'elle se précipita vers
l'entrée. Encore un moment et elle était en liberté; mais «Petit ami»
lui barra à temps le chemin. Il s'élança en avant et montrant les dents,
s'arrêta à l'entrée, tandis que l'animal effrayé se précipitait à la
recherche d'une autre issue. Pendant ce temps, Hélène put arriver et
remettre les traverses en place. La chèvre apeurée courait de tous les
côtés et, ne trouvant pas de sortie, cherchait même à sauter par-dessus
les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clôture était
solide et trop élevée.
Laissant «Petit ami» en dehors, Hélène détacha le chevreau blessé qui
courut aussitôt auprès de sa mère. Mais la chèvre ne faisait plus
attention aux chevreaux qui la suivaient avec des bêlements plaintifs et
courait, comme une folle, le long de la palissade en cherchant une
issue.
[Illustration: La chèvre apparut, en compagnie de son petit.]
Hélène plaça auprès de la clôture une coquille de noix de coco remplie
d'eau, mit du sel à côté et s'assit tranquillement à l'entrée de la
caverne pour voir ce qui se passerait. La chèvre, après avoir couru
jusqu'à ce qu'elle fût à bout de forces, se calma enfin, laissa venir à
elle les chevreaux et même les lécha. Plusieurs fois, elle s'approcha de
l'eau, la flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y
prêtait nulle attention, et dès qu'Hélène faisait un mouvement, elle se
remettait de nouveau à courir.
Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser avec son
nouveau milieu, Hélène résolut de laisser les animaux seuls pendant
quelques heures; elle se rendit sur la plage et ne revint que vers le
soir. La chèvre était tranquillement couchée à l'ombre d'un arbre et les
chevreaux folâtraient joyeusement autour d'elle. En apercevant Hélène,
elle se leva apeurée et courut se réfugier dans le coin le plus éloigné,
tandis que le petit chevreau apprivoisé s'approchait bravement de sa
maîtresse et lui prenait des mains une brassée de pousses fraîches. Le
second chevreau le suivit avec curiosité, mais il s'arrêta, craintif, à
quelques pas de la jeune fille. Hélène caressa son pupille et, pour ne
pas effaroucher la chèvre, rentra dans la caverne, en laissant «Petit
ami» en dehors de la clôture.
La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient à l'oreille de
la jeune fille les bêlements plaintifs de la chèvre.
Le lendemain, Hélène se leva de bonne heure et son premier soin fut de
porter à ses prisonniers de l'eau fraîche et du fourrage. La vieille
chèvre manifestait toujours une grande appréhension à son égard, mais
Hélène faisait semblant de ne pas la voir, et, caressant son chevreau,
essayait en même temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage.