CHAPITRE XXIII

Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau.

Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de l'autre côté

de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt vierge où,

jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer toute seule. La

présence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de réaliser son

dessein.

S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil, Hélène pénétra

dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité mystérieuse, troublée

par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux.

Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son

compagnon fidèle, qui battait les buissons autour d'elle.

Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt commençait à

s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à travers le feuillage moins

touffu. S'étant dirigée de ce côté, Hélène se retrouva bientôt près du

talus d'où elle avait aperçu des chèvres pour la première fois.

Maintenant encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un

grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits

chevreaux pétulants. Les chèvres broutaient tranquillement l'herbe

succulente, tandis que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une

agilité et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers escarpés.

Rien n'était si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher,

s'en éloigner en courant à petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer

la distance, revenir plusieurs fois à la même place, s'en écarter de

nouveau et enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher.

Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme

une balle qu'on aurait lancée. L'adresse extraordinaire de ces beaux et

gais animaux ravissait la jeune fille.

Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le troupeau, et

les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre contre. Hélène comprit

bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et,

planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime.

Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et les chèvres

pointèrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de

posture suivant que l'ombre projetée par l'aigle leur indiquait où il se

trouvait. Hélène suivit longtemps les péripéties de cette lutte

intéressante, jusqu'à ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A

peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent

joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher avec

tendresse, en bêlant doucement comme pour calmer leurs inquiétudes.

Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant opposé, d'où

elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les

gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilité; ils

se mirent à renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes.

Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt

tout le troupeau se trouva hors de vue.

Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée, que «Petit

ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et

s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha de lui, mais n'aperçut rien de

suspect. Cependant «Petit ami» continuait à gronder et ne détachait pas

son regard de cet endroit.

«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en examinant

attentivement le roc.

Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille

aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait

à tel point avec celle du rocher qu'Hélène ne se serait jamais aperçue

de sa présence, si «Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert

son refuge.

Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit enfin à

saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher. L'animal effrayé

résistait, ruait et s'efforçait de lui échapper, mais Hélène le tenait

solidement. Elle espérait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle

résolut de le porter immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne.

Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager,

qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher, elle arracha

une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau,

comptant l'emmener ainsi chez elle.

Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de tous les côtés,

en essayant de se débarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout,

c'était la présence de «Petit ami». Fatigué, enfin, de cette lutte

inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hélène l'appelait-elle

doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle

attention et, dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau

à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le fit poursuivre

par «Petit ami». Ce moyen se trouva être efficace. Pour fuir l'animal

qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'élança en avant avec

une telle rapidité qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la

longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.

De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la plus proche où

elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une

coquille de noix de coco et posa le tout à l'entrée, devant son petit

prisonnier qui, à son approche, se fourra dans le coin le plus reculé.

Par précaution, Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous.

Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude, n'avait

pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y

rendit. C'était au moment de la marée basse. Au-dessus du banc de sable

tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient

d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée avait portés

là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide de sa longue-vue, Hélène

ramassa quelques huîtres et rappelant «Petit ami,» qui courait sur le

banc de sable après les oiseaux, elle revint à la maison.

En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement plaintif de

son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Le pauvre

animal n'avait même pas touché à la nourriture. Ayant barré l'entrée

avec soin, Hélène revint à son logis.

Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée, comme toujours,

de se coucher à la tombée de la nuit. Depuis longtemps déjà Hélène

rêvait à une sorte de lampe, dont la lumière lui permettrait de lire ou

de coudre pendant les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien

trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait

revenir dans trois semaines environ, et elle était heureuse de penser

qu'elle ne resterait plus seule des journées entières dans la caverne.

Elle espérait que, d'ici là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui

augmenterait encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle

s'endormit enfin.

Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement de «Petit

ami». Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie

du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au

secours. Elle accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec

une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit ami» l'avait

surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'où il était

tombé. Hélène releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, où

elle lui prépara une couchette d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau,

elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 25 / 38 题