Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau.
Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de l'autre côté
de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt vierge où,
jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer toute seule. La
présence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de réaliser son
dessein.
S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil, Hélène pénétra
dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité mystérieuse, troublée
par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux.
Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son
compagnon fidèle, qui battait les buissons autour d'elle.
Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt commençait à
s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à travers le feuillage moins
touffu. S'étant dirigée de ce côté, Hélène se retrouva bientôt près du
talus d'où elle avait aperçu des chèvres pour la première fois.
Maintenant encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un
grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits
chevreaux pétulants. Les chèvres broutaient tranquillement l'herbe
succulente, tandis que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une
agilité et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers escarpés.
Rien n'était si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher,
s'en éloigner en courant à petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer
la distance, revenir plusieurs fois à la même place, s'en écarter de
nouveau et enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher.
Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme
une balle qu'on aurait lancée. L'adresse extraordinaire de ces beaux et
gais animaux ravissait la jeune fille.
Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le troupeau, et
les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre contre. Hélène comprit
bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et,
planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime.
Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et les chèvres
pointèrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de
posture suivant que l'ombre projetée par l'aigle leur indiquait où il se
trouvait. Hélène suivit longtemps les péripéties de cette lutte
intéressante, jusqu'à ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A
peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent
joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher avec
tendresse, en bêlant doucement comme pour calmer leurs inquiétudes.
Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant opposé, d'où
elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les
gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilité; ils
se mirent à renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes.
Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt
tout le troupeau se trouva hors de vue.
Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée, que «Petit
ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et
s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha de lui, mais n'aperçut rien de
suspect. Cependant «Petit ami» continuait à gronder et ne détachait pas
son regard de cet endroit.
«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en examinant
attentivement le roc.
Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille
aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait
à tel point avec celle du rocher qu'Hélène ne se serait jamais aperçue
de sa présence, si «Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert
son refuge.
Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit enfin à
saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher. L'animal effrayé
résistait, ruait et s'efforçait de lui échapper, mais Hélène le tenait
solidement. Elle espérait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle
résolut de le porter immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne.
Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager,
qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher, elle arracha
une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau,
comptant l'emmener ainsi chez elle.
Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de tous les côtés,
en essayant de se débarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout,
c'était la présence de «Petit ami». Fatigué, enfin, de cette lutte
inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hélène l'appelait-elle
doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle
attention et, dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau
à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le fit poursuivre
par «Petit ami». Ce moyen se trouva être efficace. Pour fuir l'animal
qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'élança en avant avec
une telle rapidité qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la
longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.
De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la plus proche où
elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une
coquille de noix de coco et posa le tout à l'entrée, devant son petit
prisonnier qui, à son approche, se fourra dans le coin le plus reculé.
Par précaution, Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous.
Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude, n'avait
pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y
rendit. C'était au moment de la marée basse. Au-dessus du banc de sable
tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient
d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée avait portés
là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide de sa longue-vue, Hélène
ramassa quelques huîtres et rappelant «Petit ami,» qui courait sur le
banc de sable après les oiseaux, elle revint à la maison.
En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement plaintif de
son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Le pauvre
animal n'avait même pas touché à la nourriture. Ayant barré l'entrée
avec soin, Hélène revint à son logis.
Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée, comme toujours,
de se coucher à la tombée de la nuit. Depuis longtemps déjà Hélène
rêvait à une sorte de lampe, dont la lumière lui permettrait de lire ou
de coudre pendant les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien
trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait
revenir dans trois semaines environ, et elle était heureuse de penser
qu'elle ne resterait plus seule des journées entières dans la caverne.
Elle espérait que, d'ici là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui
augmenterait encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle
s'endormit enfin.
Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement de «Petit
ami». Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie
du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au
secours. Elle accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec
une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit ami» l'avait
surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'où il était
tombé. Hélène releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, où
elle lui prépara une couchette d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau,
elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre.