Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.--Découverte d'un
journal.--Un ennemi emplumé.
Ils entrèrent dans la grotte. La voûte et les parois en avaient été
aplanis par-ci par-là, mais assez négligemment. Il y avait là une table
de pierre, et par-dessus un grand livre. Frémissante de curiosité,
Hélène se précipita sur ce livre et l'ouvrit si brusquement que la
reliure s'en détacha et, à sa grande surprise, lui resta dans les mains.
Il se trouvait que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses
feuilles se déchiraient et se détachaient au moindre contact imprudent.
Hélène conta, avec une expression de regret, cet insuccès à son père.
--Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il. Tourne les
feuilles avec précaution et alors on pourra lire le livre. Et voilà une
preuve de plus, que des êtres humains ne demeurent plus depuis longtemps
dans l'île. Par la volonté du sort, nous recueillons inopinément leur
héritage.
Hélène se mit à feuilleter le livre avec précaution et, à sa grande
joie, s'aperçut que c'était un exemplaire du Robinson Crusoé. Le
vieillard fut aussi très content de cette trouvaille: aucun livre
n'aurait pu le charmer davantage que celui-là, à cause des nombreux
points de ressemblance qu'offrait la destinée de son héros avec la leur
propre.
--Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer toute seule les
environs, fit le vieux marin. Je suis fatigué et je me reposerai ici.
Toi, si tu veux, poursuis tes investigations, va visiter les autres
grottes. Laisse-moi seulement la flûte. Quand j'aurai besoin de toi, je
t'appellerai. Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans inquiétude
errer aux alentours. Mais ne t'éloigne pas trop.
Hélène étendit une couverture sur le plancher obstrué de sable, posa une
tasse remplie d'eau à côté du vieux livre et sortit, en emportant avec
elle à tout hasard une petite hache.
La grotte qu'elle vit tout d'abord était vide et sans aucune trace de
travail humain. Il semblait que celui qui habitait l'île autrefois
n'avait pas eu assez de force pour la débarrasser des blocs de pierre
qui l'encombraient.
Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres et complètement
obstruées et finalement arriva auprès d'une autre qui sans doute avait
servi de logis à l'ancien habitant. Dans le coin se trouvait une
couchette garnie de feuilles qui tombaient en poussière et, à côté, une
table en pierre, chargée de toutes sortes d'ustensiles qui témoignaient
du genre de vie modeste et des besoins peu nombreux de celui qui avait
jadis demeuré là autrefois: haches, pelles, couteaux et autres
instruments semblables.
Hélène examina attentivement tous les recoins, dans l'espoir de
découvrir des papiers renfermant des renseignements sur l'existence et
le sort de l'ancien habitant. Mais elle ne trouva rien de semblable.
Dans une caverne voisine elle aperçut, à sa grande joie, plusieurs
livres disséminés en désordre sur une grande table de pierre, et, en
outre, une quantité de feuilles sèches de palmiers. Hélène allait déjà
les jeter par terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles étaient
entièrement revêtues de signes bleus. Il se trouva que le malheureux
habitant de l'île s'était servi du même moyen qu'elle pour exposer ses
impressions, à cette différence près, qu'il avait enduit son écriture
avec une espèce de couleur, qui permettait de la lire facilement.
Hélène prit avec précaution la feuille qui se trouvait au-dessus des
autres et se mit à la déchiffrer. Mais cette sorte de lettre était
écrite en ancien français et elle avait de la peine à lire. Peut-être
son excitation entrait-elle pour une bonne part dans cet insuccès. Elle
décida de remettre cette lecture à un autre moment, et sortit de la
grotte pour visiter les autres parties du bois.
Sous un figuier colossal, Hélène trouva un petit berceau, dont les
parois légères étaient faites de perches à demi pourries et couvertes
d'une luxuriante végétation de plantes grimpantes. Sur le toit était
étendue une couche épaisse de feuilles sèches. Un des murs et la moitié
du toit avaient été détruits par le temps. Sur la paroi du fond on
voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la poire à
poudre et des effets militaires, à ce qu'il semblait. Les armes étaient
couvertes de rouille et les effets si usés qu'il aurait manifestement
suffi du moindre contact pour les faire tomber en poussière.
A côté du berceau, entre deux arbres, on remarquait un petit foyer sur
lequel, au milieu des cendres et du charbon, étaient posés plusieurs
pots en argile, de fabrication grossière, qui avaient apparemment servi
pour la préparation de la nourriture.
Plus loin elle trouva encore un berceau à moitié ruiné et s'y arrêta,
songeuse.
--Dans quelle caverne faudra-t-il nous établir? Où mon père serait-il le
mieux?
Telles étaient les questions qu'elle se posait; enfin elle décida, à
part soi, que le mieux serait de s'installer dans la vallée, où existait
déjà une habitation toute faite. La dernière grotte surtout lui
paraissait le mieux adaptée à ce but, d'autant plus que, devant, se
trouvait un petit pré, dans lequel son père pourrait se promener tout
seul.
En ce moment des sons de flûte arrivèrent jusqu'à elle. Hélène
tressaillit et prêta l'oreille pour s'assurer si son père l'appelait.
Mais le vieillard jouait un air dont les sons cadencés se mariaient avec
le joyeux gazouillis des oiseaux.
Hélène résolut d'employer le reste de la journée à la cueillette des
fruits pour le dîner et à la lecture des notes qu'elle avait découvertes
et, dès le lendemain, de transporter les effets laissés sur le rivage.
De la pièce d'étoffe qu'elle avait trouvée elle voulait confectionner
des habits pour elle et pour son père.
La perspective des travaux qui l'attendaient l'animèrent quelque peu.
Elle pensait avec joie aux soins, à la tendre sollicitude dont elle
allait entourer son père âgé et aveugle.
Mais ces plans d'avenir étaient obscurcis par la tristesse que suscitait
en elle le souvenir de sa mère et de sa patrie lointaine. Son
imagination lui retraçait le tableau des jours sans nombre qu'elle
aurait à passer dans cette île déserte.
Mais en même temps une voix mystérieuse lui disait qu'elle ne devait pas
se laisser aller au découragement et perdre son temps dans des rêves
inutiles, quand elle avait le devoir sacré de prendre soin de son père
dont elle était l'unique soutien.
Longtemps elle demeura plongée dans une méditation profonde. Tout à coup
elle entendit derrière elle un bruit léger. Elle se leva brusquement,
saisie de peur, et aperçut devant elle, à travers les lianes qui
couvraient la paroi du berceau, un énorme cygne à cou noir, dont le nid
se trouvait à l'extérieur du berceau. Il paraissait très irrité. Hélène
voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva précipitamment de son
nid et fixa sur la jeune fille effrayée des yeux étincelants de fureur.
Hélène vit que le méchant oiseau avait l'intention de se jeter sur elle
et se rappela qu'un cygne avait ainsi attaqué autrefois une de ses amies
et avait failli la tuer.
Elle n'avait pas eu le temps de se reconnaître, que le cygne passait son
long cou à travers le feuillage, et, la saisissant par sa robe, en
arrachait un grand morceau.
Hélène fut prise d'une grande peur et s'élança hors du berceau, mais au
même moment elle sentit que l'oiseau, devenu furieux, avait attrapé le
volant de sa robe et le tirait fortement à lui. Hélène poussa un cri et,
sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se
trouvait à côté d'elle et en porta un coup sur la tête de son ennemi. Le
cygne la lâcha immédiatement: il était mort.
Au même instant retentit dans la grotte le cri du vieillard aveugle.
Hélène se précipita et vit de loin qu'il accourait à son secours, les
bras étendus, en s'accrochant aux branches et en trébuchant contre les
racines.
Hélène se hâta de venir à sa rencontre.
--C'est encore bien que tout se soit terminé d'une façon si heureuse,
lui dit-il après qu'elle lui eut conté son aventure. Maintenant tu
pourras facilement et sans danger apprivoiser les petits.
L'idée suggérée par son père d'élever de jeunes cygnes causa une grande
joie à la jeune fille.
--Et leur pauvre mère!... dit-elle avec un soupir. Elle est morte en
défendant ses petits.
--Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te défendais, lui dit son père
pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis l'oiseau. Dans ce
climat, il ne faut pas laisser longtemps à l'air les animaux tués: ils
commencent très vite à se décomposer. Ramène-moi seulement dans la
grotte avant de repartir.
Après avoir reconduit son père, Hélène revint vers le berceau, d'où
arrivaient jusqu'à elle les cris inquiets des oisillons, restés
orphelins. Dans le nid se trouvaient deux de ces petits qui commençaient
déjà à se couvrir de plumes. Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs
minces cous noirs vers leur mère morte, gisante à côté du nid.
Hélène ressentit une grande compassion pour le cygne tué. Pour calmer
les petits, elle emporta son corps loin du berceau, cueillit des baies
et se mit à leur donner la becquée; ils prenaient avidement de ses mains
les baies mûres et, quand ils furent rassasiés, Hélène creusa avec sa
pelle une fosse peu profonde où elle enfouit le malheureux cygne.