CHAPITRE XIV

Journal de l'ancien habitant de l'île.

Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre la caverne

qu'elle s'était assignée pour demeure.

--Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont été laissées par

l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-être

trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous.

Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les feuilles de

palmier suivant les numéros dont elles étaient marquées, se mit en

devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait déchiffrer du premier coup,

elle le mettait de côté.

«Actuellement--ainsi débutaient les notes--je suis seul, perdu, dans

cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chère patrie et ma

mère bien-aimée, et c'est pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est

arrivé, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes

tomberont entre les mains de personnes qui apprendront à ma mère le sort

dont je fus victime.

«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune et partis

pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir des richesses et de

venir ainsi en aide à ma pauvre mère. Elle m'aimait tendrement, et

m'avait donné une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut

la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour les

sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais surtout

passionnément à l'architecture.

«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des

architectes habiles, et je résolus d'y chercher fortune. Pour me

perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans à Toulon,

sous la direction du célèbre architecte B.

«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma mère. Le coeur rempli

de crainte et versant d'amères larmes, elle laissait partir son fils

unique pour un pays inconnu et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce

voyage, elle avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager

d'avance pour une année sa petite pension. Après qu'elle m'eut fourni

tout ce qui m'était nécessaire, il ne lui resta presque rien. Je

l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer à

l'idée de me séparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait

bien plus longtemps encore à subir des privations à cause de moi.

«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier, qui était un parent

de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma

résolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui

commandait le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me délivra

un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté; grâce à ce brevet,

je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays

inconnu.

«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire et, me

présentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais

c'était, il faut croire, un homme sans coeur et méchant. Après les avoir

examinés, il me regarda d'un air sévère et malveillant.

«--Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il, d'une voix

qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du

service? Moi et d'autres officiers, nous avons dû acquérir, à l'aide

d'un labeur infatigable, et parfois même au péril de la vie, cette

expérience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous?

Avez-vous mérité d'une façon quelconque ce grade?

«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître mes

connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre pendant le voyage

les règles fondamentales du service maritime.

«--Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je en terminant.

«--Bien, nous verrons cela, répondit-il.

«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le navire, qui devait

prendre la mer le lendemain.

«--Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste et prendre

connaissance des devoirs que vous impose le service maritime!

conclut-il.

«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma cabine, on me remit

une lettre de ma mère, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents

souhaits de bonheur, et en même temps un billet de l'amiral, où il me

disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme.

«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis mon beau

costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'était rendu à

l'amirauté pour y prendre les instructions nécessaires.

«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme

neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mécontentement

se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les

matelots, causant à voix basse, se dire:

«--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette

est trop sévère.

«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus de ne plus

revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le navire.

«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine eûmes-nous doublé

le cap de Bonne-Espérance, qu'une tempête effroyable nous surprit et

entraîna notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine,

toujours d'une sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés,

avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout sentiment

humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet

des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit

que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les conséquences les

plus funestes.

«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs ouragans très

violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser; devant nous apparut

une petite île rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur

le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait

travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles, venait

de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât pour reprendre

haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de câble et, se

jetant sur le malheureux, se mit à le battre avec une telle violence que

le sang lui jaillit du nez et de la bouche.

«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta à mes pieds.

«--Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il! Je vous en

conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger les sujets de Sa

Majesté contre les violences et la brutalité. Je vous en conjure,

accomplissez votre devoir!

«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment le capitaine

s'empara du malheureux, qui s'était cramponné à mes genoux, et donna

ordre aux matelots de le lier.

«--Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en me regardant comme

s'il attendait mes instructions.

«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine Sernette,

d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre

immédiatement dans ma cabine.

«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai, et j'accablai le

capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses

subordonnés.

«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de sifflet du

capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla sur le pont.

«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour

de lui et tira son épée.

«--Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont préservés du naufrage,

prononça-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et

je ne réponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant,

je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la

discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me résister alors que je me

trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service

du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots!

j'ai le droit de le percer de mon épée ici même, sur place. Mais il est

trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui

fais grâce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on le

débarque dans l'île.

«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme sans coeur et je

résolus de subir fièrement mon sort.

«--Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote.

«--Non, répondit-il brièvement.

«--Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette.

[Illustration: Le navire s'éloigna du rivage.]

«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments

que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent

qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la

poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires.

Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.

«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait

d'en finir au plus vite.

«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je

descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une

douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.

«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments

qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez

de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait

envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et,

l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et

de lui apprendre mon sort.

«--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre,

à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre

intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un

jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et

maintenant, adieu.

«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra

encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage.

«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de

ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre.

«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et

de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais

la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force

de supporter avec résignation ma destinée.

«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la

connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai

très belle.

«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de

désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je

demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des

jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en

regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec

le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile

désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la

même mer déserte et immense.

«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement espéré mon salut, la

vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint

odieuse. Je descendis dans la vallée qui constitue la partie intérieure

de l'île et je me mis à me construire un berceau sous un énorme figuier.

«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse disparut

instantanément. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit

et les forces de l'homme.

«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes,

obstruées de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir

un abri plus sûr que le berceau sous le figuier, et sans hésiter je me

mis à l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins à en approprier

une pour mon habitation.

«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la richesse de l'île

satisfaisait abondamment à mes modestes besoins et c'est pourquoi

j'employai la plus grande partie de mon temps à orner ma nouvelle

demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des

arbres dans les bois.

«Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est déjà la quatrième ou la

cinquième que je passe ici,--l'idée me vint d'écrire ces notes.

«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prière suprême et

de les remettre à ma chère mère qui probablement verse encore des larmes

sur le sort de son malheureux fils...»

* * * * *

Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.

Hélène et son père furent profondément touchés de cette confession

écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la

destinée de leur malheureux prédécesseur et finalement ils commencèrent

à dresser des plans pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec

le temps ils s'installeraient commodément et que son père se résignerait

à sa nouvelle existence.

--Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de

la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre

signal. Si un navire passe devant notre île, ce signal fixera son

attention et nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes.

--Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène.

Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!

Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne

naviguaient que des navires européens.

La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs

plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa

fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les

cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta

lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes

montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui

reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue

des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la

vallée.

Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau

féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût

venu clore ses yeux fatigués.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 16 / 38 题