Journal de l'ancien habitant de l'île.
Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre la caverne
qu'elle s'était assignée pour demeure.
--Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont été laissées par
l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-être
trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous.
Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les feuilles de
palmier suivant les numéros dont elles étaient marquées, se mit en
devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait déchiffrer du premier coup,
elle le mettait de côté.
«Actuellement--ainsi débutaient les notes--je suis seul, perdu, dans
cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chère patrie et ma
mère bien-aimée, et c'est pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est
arrivé, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes
tomberont entre les mains de personnes qui apprendront à ma mère le sort
dont je fus victime.
«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune et partis
pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir des richesses et de
venir ainsi en aide à ma pauvre mère. Elle m'aimait tendrement, et
m'avait donné une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut
la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour les
sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais surtout
passionnément à l'architecture.
«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des
architectes habiles, et je résolus d'y chercher fortune. Pour me
perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans à Toulon,
sous la direction du célèbre architecte B.
«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma mère. Le coeur rempli
de crainte et versant d'amères larmes, elle laissait partir son fils
unique pour un pays inconnu et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce
voyage, elle avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager
d'avance pour une année sa petite pension. Après qu'elle m'eut fourni
tout ce qui m'était nécessaire, il ne lui resta presque rien. Je
l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer à
l'idée de me séparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait
bien plus longtemps encore à subir des privations à cause de moi.
«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier, qui était un parent
de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma
résolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui
commandait le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me délivra
un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté; grâce à ce brevet,
je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays
inconnu.
«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire et, me
présentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais
c'était, il faut croire, un homme sans coeur et méchant. Après les avoir
examinés, il me regarda d'un air sévère et malveillant.
«--Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il, d'une voix
qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du
service? Moi et d'autres officiers, nous avons dû acquérir, à l'aide
d'un labeur infatigable, et parfois même au péril de la vie, cette
expérience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous?
Avez-vous mérité d'une façon quelconque ce grade?
«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître mes
connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre pendant le voyage
les règles fondamentales du service maritime.
«--Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je en terminant.
«--Bien, nous verrons cela, répondit-il.
«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le navire, qui devait
prendre la mer le lendemain.
«--Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste et prendre
connaissance des devoirs que vous impose le service maritime!
conclut-il.
«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma cabine, on me remit
une lettre de ma mère, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents
souhaits de bonheur, et en même temps un billet de l'amiral, où il me
disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme.
«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis mon beau
costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'était rendu à
l'amirauté pour y prendre les instructions nécessaires.
«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme
neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mécontentement
se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les
matelots, causant à voix basse, se dire:
«--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette
est trop sévère.
«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus de ne plus
revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le navire.
«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine eûmes-nous doublé
le cap de Bonne-Espérance, qu'une tempête effroyable nous surprit et
entraîna notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine,
toujours d'une sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés,
avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout sentiment
humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet
des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit
que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les conséquences les
plus funestes.
«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs ouragans très
violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser; devant nous apparut
une petite île rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur
le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait
travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles, venait
de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât pour reprendre
haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de câble et, se
jetant sur le malheureux, se mit à le battre avec une telle violence que
le sang lui jaillit du nez et de la bouche.
«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta à mes pieds.
«--Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il! Je vous en
conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger les sujets de Sa
Majesté contre les violences et la brutalité. Je vous en conjure,
accomplissez votre devoir!
«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment le capitaine
s'empara du malheureux, qui s'était cramponné à mes genoux, et donna
ordre aux matelots de le lier.
«--Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en me regardant comme
s'il attendait mes instructions.
«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine Sernette,
d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre
immédiatement dans ma cabine.
«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai, et j'accablai le
capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses
subordonnés.
«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de sifflet du
capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla sur le pont.
«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour
de lui et tira son épée.
«--Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont préservés du naufrage,
prononça-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et
je ne réponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant,
je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la
discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me résister alors que je me
trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service
du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots!
j'ai le droit de le percer de mon épée ici même, sur place. Mais il est
trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui
fais grâce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on le
débarque dans l'île.
«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme sans coeur et je
résolus de subir fièrement mon sort.
«--Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote.
«--Non, répondit-il brièvement.
«--Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette.
[Illustration: Le navire s'éloigna du rivage.]
«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments
que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent
qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la
poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires.
Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.
«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait
d'en finir au plus vite.
«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je
descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une
douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.
«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments
qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez
de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait
envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et,
l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et
de lui apprendre mon sort.
«--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre,
à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre
intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un
jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et
maintenant, adieu.
«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra
encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage.
«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de
ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre.
«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et
de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais
la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force
de supporter avec résignation ma destinée.
«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la
connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai
très belle.
«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de
désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je
demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des
jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en
regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec
le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile
désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la
même mer déserte et immense.
«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement espéré mon salut, la
vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint
odieuse. Je descendis dans la vallée qui constitue la partie intérieure
de l'île et je me mis à me construire un berceau sous un énorme figuier.
«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse disparut
instantanément. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit
et les forces de l'homme.
«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes,
obstruées de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir
un abri plus sûr que le berceau sous le figuier, et sans hésiter je me
mis à l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins à en approprier
une pour mon habitation.
«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la richesse de l'île
satisfaisait abondamment à mes modestes besoins et c'est pourquoi
j'employai la plus grande partie de mon temps à orner ma nouvelle
demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des
arbres dans les bois.
«Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est déjà la quatrième ou la
cinquième que je passe ici,--l'idée me vint d'écrire ces notes.
«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prière suprême et
de les remettre à ma chère mère qui probablement verse encore des larmes
sur le sort de son malheureux fils...»
* * * * *
Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.
Hélène et son père furent profondément touchés de cette confession
écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la
destinée de leur malheureux prédécesseur et finalement ils commencèrent
à dresser des plans pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec
le temps ils s'installeraient commodément et que son père se résignerait
à sa nouvelle existence.
--Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de
la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre
signal. Si un navire passe devant notre île, ce signal fixera son
attention et nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes.
--Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène.
Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!
Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne
naviguaient que des navires européens.
La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs
plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa
fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les
cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta
lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes
montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui
reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue
des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la
vallée.
Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau
féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût
venu clore ses yeux fatigués.