Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable.--Fatigue
inaccoutumée.--Traces effacées.
Hélène fut sur pied dès les premiers rayons du soleil qui illuminèrent
le berceau de verdure. Pour ne pas réveiller son père, elle sortit avec
précaution et se dirigea vers le lac, où elle se rafraîchit la figure.
Au retour, trouvant son père debout, elle courut à lui et lui offrit de
goûter au raisin succulent qu'elle venait de cueillir, mais il refusa et
demanda seulement un peu d'eau.
--Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble de l'autre
côté du lac. Tu me feras part de tout ce que tu apercevras et nous
déciderons sur place ce qu'il y aurait à faire. Mais je veux d'abord
visiter la caverne mystérieuse. Conduis-moi là-bas.
Après s'être réconfortés avec un déjeuner frugal, le père et la fille se
dirigèrent vers la caverne.
Là, Hélène lui décrivit en détail la forme des chiffres, gravés à
l'entrée ainsi que la situation exacte de l'endroit.
Après quelque temps de réflexion, le vieillard finit par se convaincre
qu'en ce moment l'île était inhabitée.
--Les traces, trouvées par toi, témoignent avec évidence que, dans des
temps très éloignés, un malheureux a demeuré ici, un malheureux que le
sort avait jeté dans cette île déserte, fit-il en terminant.
Hélène fit entrer son père dans la caverne et lui remit la lunette et la
flûte. Le vieux marin tâta et mesura longuement ces objets.
--Ce sont des instruments très anciens, dit-il finalement en rendant à
sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir vu de pareils dans ma
jeunesse.
Il approcha la flûte de ses lèvres et en tira des sons amples et
agréables.
--Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction dans mes
moments de tristesse, et occupera mes loisirs.
--Oui, oui, papa, ajouta Hélène. Et quand je m'en irai dans la forêt, tu
pourras, toujours à l'aide de cet instrument, me rappeler auprès de toi.
C'est une agréable trouvaille.
--Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route, interrompit
le vieillard: autrement, nous ne pourrons visiter grand'chose avant le
soir.
--Permets-moi seulement de voir d'abord où se jette ce petit ruisseau et
s'il ne coule pas vers l'endroit où se trouvent nos effets. Repose-toi
ici, en attendant. Il y fait si bon et si frais.
--Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement.
Quelque temps après, Hélène atteignait la cataracte, d'où les eaux du
ruisseau, en mugissant et en écumant, se précipitaient sur les rochers
du bord. D'un côté de la cataracte s'ouvrait un sentier pratiqué par la
nature même, et qui descendait jusque sur le rivage.
En suivant le courant du ruisseau, Hélène arriva bientôt à un endroit où
il se partageait en deux bras, dont le plus grand se jetait directement
dans la mer; tandis que l'autre, tournant de côté, coulait tout
doucement, en serpentant entre les rochers, jusqu'au point où ils
avaient abordé. Non loin de là gisaient les effets sauvés par elle.
Hélène se mit à marcher le long du rivage et, soudain, s'arrêta,
stupéfaite, devant des rochers où se trouvaient accrochés presque tous
les objets et vêtements emportés, quelque temps auparavant, par les
torrents des montagnes dans la mer.
Craignant que la marée ou la tempête ne la privât de nouveau de ces
trésors, elle les ramassa et les porta plus haut, vers le pied de la
montagne. Par surcroît de précaution, elle les attacha même à un arbre
avec des lianes solides, qui remplaçaient parfaitement les cordes.
Ce travail inaccoutumé fatiguait beaucoup Hélène, de sorte qu'elle se
voyait obligée de s'arrêter souvent, pour reprendre haleine. Mais aussi
avec quel plaisir s'assit-elle pour se reposer, une fois sa tâche finie!
De retour dans le berceau, elle trouva son père endormi: il était assis
près de la table, la tête appuyée contre le mur.
De peur de le déranger, elle se dirigea tout doucement vers la sortie.
Mais ce bruit léger réveilla le vieillard.
--Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il étonné.
Pourquoi ne m'as-tu pas éveillé?
--Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin de repos! Nous
avons beaucoup à marcher aujourd'hui.
Pour toute réponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance sa fille,
si remplie de sollicitude pour lui.
Ils descendirent dans la vallée et se dirigèrent, en longeant le lac,
vers le bois mystérieux.
Là, Hélène, à sa vive surprise, aperçut une grande quantité d'arbres,
disposés dans un ordre remarquable.
--La plupart des arbres, dit-elle à son père, sont ordonnés en rangées
symétriques, qui ont évidemment été plantées par une main d'homme. Les
uns sont couverts de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en
fleur!...
--Ne vois-tu pas à proximité une habitation quelconque? demanda
précipitamment le vieillard, en l'interrompant.
--Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux. Allons les
visiter.
--Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis nous jetterons un
coup d'oeil dans les berceaux.
Hélène conduisit son père plus loin en lui décrivant, avec les détails
les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient. Enfin elle déboucha
sur une clairière: au milieu se trouvait un champ, couvert d'une
végétation épaisse.
En s'approchant davantage, Hélène reconnut quelques-unes des plantes.
--Papa, papa, s'écria-t-elle soudain, figure-toi,... dans ce champ, au
milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y a des tiges de maïs et des
haricots... Mais comme ce champ paraît négligé!
--C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons seuls dans l'île! fit
observer le vieux marin.
Enfin ils arrivèrent à l'extrémité du bois et se trouvèrent devant une
montagne élevée et escarpée.
--Nous sommes en face d'un édifice bizarre! murmura craintivement
Hélène, en s'arrêtant tout d'un coup.
--N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer, conduis-moi.
--C'est, je crois, une grotte, dit Hélène quand ils se furent avancés.
Le toit léger de l'entrée s'appuie contre le roc perpendiculaire, et il
est soutenu par quatre colonnes. Il y a aussi une inscription au-dessus
de la grotte, seulement il est difficile de la lire à cette distance.
Hélène s'approcha encore plus de la grotte.
--«Albert Neuville, 1729», lut-elle enfin, déchiffrant avec peine
l'inscription à demi effacée par le temps. C'est la même date, père, qui
est gravée à l'entrée de la caverne auprès de la cataracte,
ajouta-t-elle en jetant un regard investigateur autour d'elle. Plus
loin, là-bas, appuyés contre la paroi de la montagne, je vois encore
plusieurs édifices semblables. Apparemment ce n'est pas un seul homme
qui a vécu ici, mais plusieurs.
--Conduis-moi, mon enfant, à la grotte la plus voisine. Je veux me
reposer un peu. Mais ne me quitte pas!
[Illustration: Hélène lut l'inscription.]