CHAPITRE XI

Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.--Une lettre

étrange.--Pensées inquiètes.

Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et la fille,

après un court repos, commencèrent à descendre dans la vallée. Et quand

ils s'approchèrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts

palmiers de la vallée jetaient de grandes ombres, à chaque instant

accrues.

Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des feuilles sèches

et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant par-dessus une

couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque

le vieillard fut couché, elle voulut aller visiter la forêt voisine,

mais son père lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.

La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la

surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres;

seul, le bruit léger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres

oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette

soirée tropicale.

Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se balançaient

doucement les feuilles gigantesques des palmiers élancés. De loin

arrivait le murmure cadencé de la cataracte, et sur la rive opposée du

lac, dans la forêt sombre, retentissait le chant de deux rossignols du

Bengale qui, dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et

d'éclat.

La nature entière respirait une paix et un calme absolus. Hélène s'assit

sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de

palmier: sa verte surface lisse semblait avoir été façonnée pour

l'écriture par la nature elle-même. Se rappelant que les Hindous

écrivaient en effet sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard

des caractères avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces

traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire une

lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne tomberait jamais dans

les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait néanmoins surmonter

son désir invincible d'épancher dans ces lignes les sentiments qui

l'agitaient.

«O ma chère mère--ainsi commençait la lettre--il est probable que la

nouvelle de notre perte est déjà arrivée jusqu'à toi. En ce moment, tu

verses des larmes amères sur les morts chers à ton coeur, et dont la

tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait

des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Océan.

Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire me donnerait du

courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les

flots immenses de l'Océan nous séparent.

«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes

joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chérie, es-tu

toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas

oubliée? Te souviens-tu de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les

tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et

peut-être suis-je séparée de vous à jamais!»

Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale, qui éveilla

dans son âme tout un monde de souvenirs.

Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les faîtes des

montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule descendait sur la

vallée. La nuit tombait.

Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle avait écrit.

Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire entre elle et sa

mère et sa patrie. Elle la roula avec précaution, l'enfouit dans le

sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus

facilement à l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non

loin de son père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude,

Hélène ne put fermer l'oeil de longtemps: elle était très inquiète des

découvertes de la journée. La supposition de son père, relative au

séjour de l'homme dans cette île cent ans auparavant, était très

vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurât encore à

présent. Qu'arriverait-il alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que

l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse

à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac, où

l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir établi sa

demeure.

Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune

fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions, elle s'endormît

d'un sommeil agité.

[Illustration: La nature entière respirait un calme et une paix

absolues.]

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 13 / 38 题