Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.--Une lettre
étrange.--Pensées inquiètes.
Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et la fille,
après un court repos, commencèrent à descendre dans la vallée. Et quand
ils s'approchèrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts
palmiers de la vallée jetaient de grandes ombres, à chaque instant
accrues.
Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des feuilles sèches
et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant par-dessus une
couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque
le vieillard fut couché, elle voulut aller visiter la forêt voisine,
mais son père lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.
La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la
surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres;
seul, le bruit léger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres
oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette
soirée tropicale.
Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se balançaient
doucement les feuilles gigantesques des palmiers élancés. De loin
arrivait le murmure cadencé de la cataracte, et sur la rive opposée du
lac, dans la forêt sombre, retentissait le chant de deux rossignols du
Bengale qui, dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et
d'éclat.
La nature entière respirait une paix et un calme absolus. Hélène s'assit
sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de
palmier: sa verte surface lisse semblait avoir été façonnée pour
l'écriture par la nature elle-même. Se rappelant que les Hindous
écrivaient en effet sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard
des caractères avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces
traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire une
lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne tomberait jamais dans
les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait néanmoins surmonter
son désir invincible d'épancher dans ces lignes les sentiments qui
l'agitaient.
«O ma chère mère--ainsi commençait la lettre--il est probable que la
nouvelle de notre perte est déjà arrivée jusqu'à toi. En ce moment, tu
verses des larmes amères sur les morts chers à ton coeur, et dont la
tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait
des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Océan.
Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire me donnerait du
courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les
flots immenses de l'Océan nous séparent.
«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes
joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chérie, es-tu
toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas
oubliée? Te souviens-tu de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les
tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et
peut-être suis-je séparée de vous à jamais!»
Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale, qui éveilla
dans son âme tout un monde de souvenirs.
Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les faîtes des
montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule descendait sur la
vallée. La nuit tombait.
Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle avait écrit.
Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire entre elle et sa
mère et sa patrie. Elle la roula avec précaution, l'enfouit dans le
sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus
facilement à l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non
loin de son père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude,
Hélène ne put fermer l'oeil de longtemps: elle était très inquiète des
découvertes de la journée. La supposition de son père, relative au
séjour de l'homme dans cette île cent ans auparavant, était très
vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurât encore à
présent. Qu'arriverait-il alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que
l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse
à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac, où
l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir établi sa
demeure.
Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune
fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions, elle s'endormît
d'un sommeil agité.
[Illustration: La nature entière respirait un calme et une paix
absolues.]