Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à col noir.--Les frayeurs
d'une petite exploratrice.--Les chiffres énigmatiques.--Une grotte
mystérieuse.
Avec une curiosité inquiète, Hélène descendait la pente de la montagne.
La variété de la végétation tropicale et la vie, le mouvement qui
régnaient autour d'elle la frappaient de surprise à chaque pas.
Quoiqu'elle n'eût jusqu'à présent aperçu aucun quadrupède, elle
tressaillait à chaque bruit qu'elle entendait dans les broussailles et
regardait attentivement autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et
les insectes fourmillaient: d'énormes papillons, des hannetons et des
milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres et les plus
variées resplendissaient au soleil de toutes sortes de couleurs
étincelantes. Dans le feuillage épais de chaque arbre semblait vivre,
remuer et frétiller tout un monde d'oiseaux qui faisaient retentir la
vallée de leurs gazouillements et de leurs cris.
Elle fut particulièrement frappée par la vue de papillons merveilleux
qui, avec un bourdonnement pareil à celui des abeilles, voltigeaient
avec une rapidité extraordinaire d'une fleur à une autre, rivalisant
avec celles-ci d'éclat et de fraîches couleurs. Mais quelle ne fut pas
sa surprise quand, en regardant de plus près, elle s'aperçut que ce
n'étaient pas des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux
passa avec la vivacité de l'éclair auprès de sa figure, l'effleurant
presque de son aile, et l'instant d'après il se balançait déjà au loin
sur une fleur. Ses plumes veloutées s'irisaient de toutes les couleurs
du prisme, se teintaient d'or, de topaze, de rubis et d'émeraude; il
semblait que la nature eût concentré sur ces oiselets toutes les
richesses qu'elle ne distribuait que séparément aux autres oiseaux.
Hélène comprit immédiatement que c'étaient des colibris. Le vol étrange
de ces êtres merveilleux la frappa. Ils ne volaient pas du tout comme
des oiseaux: leurs mouvements étaient inégaux et saccadés et
ressemblaient au vol des papillons nocturnes. Voilà que l'un d'eux
s'élança avec la rapidité d'une flèche vers la forêt; mais soudain, il
s'arrêta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant si vivement
les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement. Un instant plus tard il
revenait, tournait sur place et tantôt s'élevant, tantôt s'abaissant,
instantanément, comme lancé, prenait son essor et disparaissait.
Partout autour d'elle Hélène voyait une telle quantité de fruits
savoureux égayant le feuillage des arbres, que les appréhensions que lui
inspirait l'avenir se dissipèrent bientôt. Son imagination commençait
même à lui peindre le tableau d'une vie calme et douce en compagnie de
son père bien-aimé.
Une fois dans la vallée, elle prit le chemin qui côtoyait le pied de la
montagne et s'arrêta tout d'un coup, stupéfaite, devant un rocher à pic,
supportant une treille plantureuse, couverte de grandes grappes mûres de
raisin blanc et rouge. Quand elle en fut plus près, elle se recula,
épouvantée: plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens de tiges.
«Cela n'a pu être fait que par un homme», pensa-t-elle.
Et son visage se couvrit instantanément d'une pâleur mortelle. Un moment
elle demeura figée dans une sorte de stupeur devant ce mur mystérieux;
mais elle réprima bientôt sa crainte. A peine touché, le lien tomba en
poussière. Ayant regardé attentivement autour d'elle et ne voyant rien
qui lui rappelât la présence d'êtres humains, Hélène se rassura. Et un
instant après elle jugeait même que ce qu'elle avait aperçu n'était
qu'un jeu de la nature, un simple hasard.
Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre épaisse
sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre
étaient entrelacées de plantes grimpantes, formant ainsi de trois côtés
comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable
servait de plafond solide à cette légère habitation.
Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre
que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le
construire avec une telle symétrie.
Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à cette idée.
Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau énigmatique,
puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient
lentement et majestueusement plusieurs cygnes à cou noir et autres
oiseaux aquatiques. Les cygnes attirèrent son attention d'une façon
toute particulière: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et
savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes noirs; mais elle
n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs à cou et à tête noirs.
De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et à travers
l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert
de sable, tandis que du côté opposé s'élevait toute une forêt de
roseaux, derrière lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers,
apparaissaient des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la
plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre côté
du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt magnifique, mais elle
craignait que cette exploration ne lui prît trop de temps; c'est
pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y
prenait pas sa source.
Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le
petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de là. En cet endroit
s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde à parois perpendiculaires,
entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau.
Entouré de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux
limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans
la ravine profonde creusée dans la montagne.
La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément devant les
beautés de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation
de ce coin pittoresque.
En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt
l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue immense sur la mer.
En cet endroit, le ruisseau impétueux se transformait en une petite
cataracte qui, en se précipitant, se brisait avec bruit sur les rochers
du rivage et se perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte
croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait aux
regards le cours ultérieur du ruisseau.
Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut tout d'un
coup une caverne à l'entrée de laquelle se dressaient plusieurs cyprès.
Elle s'approcha. A la caverne menait un véritable escalier, taillé dans
le roc. Hélène en montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec
perplexité, les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que
ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles
avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperçut
avec terreur qu'à l'entrée de la caverne, dans le roc, était gravée une
date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se dérobèrent sous elle et
elle dut se retenir à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le
songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer...
Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne,
s'attendant à chaque instant à voir surgir un sauvage qui, avec un cri
de triomphe, se précipiterait sur elle.
Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse.
Autour d'elle retentissaient le même bruit monotone de la cataracte et
le murmure des arbres séculaires sur le sommet de la montagne.
Peu à peu, la jeune fille revint à elle et sa physionomie s'illumina
soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que les sauvages
n'employaient pas les chiffres européens.
--Il est probable que des Européens ont vécu ici, fit-elle presque en
criant. Et elle s'élança rapidement sur l'escalier.
Il n'y avait âme qui vive dans la caverne. La première chose qui frappa
sa vue fut une table faite avec des pierres superposées et un siège
pareil. Les parois inégales avaient évidemment été quelque peu nivelées
par la main de l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne
longue-vue et une flûte d'une forme particulière. Hélène prit ces objets
dans sa main et après les avoir examinés, les remit à la même place.
Elle désirait communiquer au plus vite à son père cette découverte
importante et le consulter sur ce qu'il y avait à faire. Ayant jeté
encore un coup d'oeil attentif sur la caverne, elle sortit et, longeant
de nouveau la rive gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de
verdure formé par le figuier. Maintenant elle était complètement
convaincue que ce berceau avait été façonné par une main d'homme,
quoique, depuis lors, il se fût écoulé évidemment beaucoup d'années.
Familiarisée avec l'idée qu'elle se trouvait dans un endroit habité
autrefois par des êtres humains, Hélène en aperçut bientôt d'autres
vestiges. Dans le tronc du figuier s'ouvrait une cavité, selon toute
apparence pratiquée au moyen d'une hache, et que le temps avait presque
complètement recouverte d'écorce.
[Illustration: Il n'y avait âme qui vive dans la caverne.]
Quand, au retour, Hélène s'approcha du rocher couvert de ceps de vigne,
elle put tout de suite se convaincre que ceux-ci avaient été également
plantés par un homme.
Après avoir cueilli quelques belles grappes de raisin, elle se remit en
route et aperçut bientôt, sur le sommet de la montagne, son père qui,
assis à l'ombre de l'arbre sacré, prêtait l'oreille au moindre bruit.
Hélène d'une voix joyeuse l'appela de loin et le vit se lever
brusquement, au premier son de sa voix.
--J'espère, papa, que tu ne t'es pas inquiété de moi? fit-elle gaîment,
en accourant vers lui toute essoufflée.
--Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon conseil et que tu
serais prudente.
Après avoir entendu le récit détaillé de sa fille, le vieux marin se mit
à réfléchir.
--Tu dis que tout ce qui se trouve là est dans l'abandon? demanda-t-il
après quelques instants de méditation.
--Oui, dans la caverne tout était recouvert d'une couche épaisse de
poussière et de sable; quant aux marches de l'escalier, elles sont
complètement dissimulées sous la terre et la mousse. Tout indique
qu'elles n'ont pas été foulées par le pied depuis un grand nombre
d'années.
--A en juger par la date gravée dans le roc, des hommes ont vécu ici il
y a plus de cent ans, fit observer le vieux marin. Si quelqu'un
demeurait ici en ce moment, tu trouverais des traces plus évidentes.
Peut-être, dans ce temps éloigné, un malheureux avait-il, comme nous,
fait naufrage sur cette rive et, si ma supposition était vraie, nous
tirerions beaucoup de profit de son séjour dans cette île. Il est
probable, que c'est lui qui avait planté le raisin et élevé le berceau
au bord du lac dont tu m'as parlé.
--Qu'il serait bon de nous établir dans le berceau, sous le figuier!
Tout y respire un calme et un apaisement que rien ne trouble.
--Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras, et demain tu
exploreras la rive opposée du lac.