Une trouvaille précieuse.--Première étape.--Sur une île déserte.--Le
figuier du Bengale.--Au sommet d'une montagne.--Une riante vallée.
A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleuré le visage de
la jeune fille endormie, qu'elle s'éveilla et regarda avec surprise
autour d'elle. Il lui semblait presque miraculeux qu'elle eût pu
survivre à cette nuit, dont les terreurs revenaient maintenant à son
esprit comme un effroyable cauchemar. Son père dormait d'un sommeil
profond; sa tête blanche reposait sur la terre et les traits vénérables
de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme, même le
contentement. On aurait pu croire que devant son âme passaient les rêves
heureux de la patrie lointaine, de la famille chérie, ou peut-être ses
yeux fermés à ce monde s'extasiaient-ils à la vue d'images radieuses
d'un monde différent et supérieur.
Hélène regarda longuement ces traits si chers pour elle, puis elle se
leva doucement et alla vers le rivage pour voir ce qu'étaient devenus
ses effets.
Tout le sol était déjà sec et resplendissait d'une verdure fraîche et
luxuriante. La tempête, à ce qu'il semblait, avait produit un effet
bienfaisant sur la végétation. Tout autour d'Hélène se répandait le
parfum vivifiant des fleurs et de la verdure fraîche. Elle pensait avec
tristesse aux effets emportés par l'eau. Deux grands paquets de
vêtements avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur
quelques objets indispensables étaient demeurés sur le bord: entre
autres la hache, la pelle et les couteaux.
Hélène prit le chemin qui côtoyait le rivage, dans l'espoir de retrouver
quelques objets rejetés par la tempête; elle ne se trompait point: non
loin de là elle découvrit une grande partie du chargement du navire
brisé. Les coffres, les caisses, la vaisselle en grande partie cassée,
gisaient dispersés dans un désordre extrême sur le sable. Ce qui lui fit
le plus de plaisir, ce fut une grande pièce d'étoffe. Heureuse, elle la
saisit et avec de grands efforts la roula en haut sur le rivage, comme
si elle eût craint que la mer ne lui enlevât une seconde fois sa
précieuse trouvaille. Les autres objets lui parurent également si
inappréciables qu'elle se mit avec ardeur à les hisser sur les rochers
du bord.
Absorbée par ce travail, elle oubliait complètement le temps. S'étant
arrêtée pour reprendre haleine, elle pensa à son père et courut vers
lui.
Il était tranquillement assis sous un arbre, convaincu qu'elle se
trouvait non loin de lui. Après avoir raconté à son père l'histoire de
ses précieuses découvertes, elle retourna sur le rivage.
Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retiré la veille plusieurs
oeufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu, tandis qu'au-dessus
du rocher voletait un oiseau solitaire, en poussant des cris plaintifs.
[Illustration: Hélène puisa de l'eau douce à un ruisseau.]
Hélène ramassa quelques huîtres, puisa dans une tasse de l'eau douce à
un petit ruisseau qui coulait d'une montagne en pente et revint de
nouveau vers son père.
Après s'être réconfortés avec ce modeste déjeuner, le père et la fille
commencèrent à gravir la montagne. Le chemin était très fatigant. Toute
la pente de la montagne était couverte de broussailles et de plantes
grimpantes qui gênaient la marche. Par endroits, les rochers qui
faisaient saillie les obligeaient à des détours pénibles; parfois ils se
trouvaient dans la nécessité de chercher sous les arbres un abri contre
les rayons ardents du soleil.
Cette traversée leur prit près de deux heures, et presque toute la
provision d'eau qu'Hélène portait avec elle se trouva épuisée. Malgré la
soif qui la tourmentait, elle résolut de garder ce qui lui en restait
pour son père.
Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se présenta à la jeune
fille la consterna: de tous les côtés bleuissait une mer immense, qui se
confondait à l'horizon lointain avec le ciel.
--Père, nous nous trouvons dans une île. Aussi loin que l'oeil peut
porter, nous sommes entourés par l'eau! s'écria Hélène, avec l'accent
d'un espoir déçu dans la voix.
L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire son père à
l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime de la montagne, étendait ses
branches énormes. C'était le figuier de l'Inde ou plutôt du Bengale,
l'un des représentants les plus grandioses de la végétation tropicale.
Sous la voûte verdoyante de ces arbres, les Hindous établissent
ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses branches
retombaient, enfonçaient leurs extrémités dans la terre et, poussant des
racines, formaient autour de lui une rangée de colonnes, qui semblaient
un temple vivant, élevé par la nature même.
--Notre île est bordée d'une chaîne continue de montagnes, disait Hélène
à son père, et nous nous trouvons maintenant sur l'une des plus hautes.
En bas, on aperçoit une vallée verdoyante d'une beauté telle que tu ne
saurais te l'imaginer. Là, au fond de la vallée, je vois un petit lac;
c'est de là probablement que sort le ruisseau, où tantôt j'ai puisé de
l'eau sur le rivage.
--C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquiétudes. Il est
évident, que nous n'aurons pas à souffrir de la faim: le sol des volcans
éteints est d'ordinaire très fertile.
--Que dis-tu, père! Est-ce que nous sommes maintenant sur un volcan?
demanda Hélène effrayée.
--Oui, mais sur un volcan éteint, fit en souriant le vieillard, en la
rassurant. Tu viens de dire que dans la vallée se trouve un lac. Et
quelle en est la végétation? Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi
eux de grands et de vieux?
--Il y a là beaucoup d'arbres élevés, répondit la jeune fille dont
l'inquiétude s'était dissipée, et à droite on aperçoit une forêt entière
de palmiers. Je vois même d'ici, à leurs cimes, des noix de coco. Au bas
du lac, on découvre de grands arbres élevés, apparemment de la même
espèce que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantité des
bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la vallée! Oh! papa,
comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais cru qu'il pût exister au monde
une végétation aussi merveilleuse.
--Dis-moi, mon enfant, la vallée est-elle profonde? Les cimes des arbres
qui y croissent atteignent-elles les sommets des collines?
--Non, elles sont beaucoup plus basses.
--Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que celle-ci?
--Elles paraissent toutes de la même hauteur, mais il est probable que
nous nous trouvons sur la plus élevée, car on aperçoit d'ici la mer tout
autour.
--Par où peut donc s'écouler l'eau du lac, s'il est entouré de tous les
côtés par des hauteurs?
--Je ne sais, père, répondit Hélène. Il est vrai que d'ici il semble que
la chaîne de montagnes entoure l'île sans interruption; mais il faut
bien que le petit ruisseau sur le rivage ait sa source quelque part.
Peut-être aussi n'a-t-il rien de commun avec le lac. Maintenant, je
m'aperçois que là, entre les arbres, apparaît une petite bande argentée.
Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit autre chose
qu'une crique du lac.
Le vieux marin devint pensif.
--Si nous nous établissions dans la vallée!... fit Hélène, en
interrompant ses réflexions. Il semble que tout y soit si doux et si
calme! ajouta-t-elle d'une voix irrésolue, comme si elle craignait que
son père ne refusât d'accéder à son désir.
Le lac cristallin et la vallée verdoyante avec ses figuiers séculaires
attiraient invinciblement la jeune fille.
--Soyons prudents, mon enfant! répondit le vieillard. Si le lac n'a pas
d'écoulement, il n'est pas sans danger de nous établir dans son
voisinage. Nous pouvons être surpris par une inondation et alors que
deviendrions-nous! Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme
tu as pu le voir, il éclate fréquemment des orages qui inondent en
quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut bien être tout
bonnement un reste de la terrible averse qui, la nuit dernière, a
submergé la vallée. S'il en est ainsi, nous devons nous établir sur une
pente, d'où l'eau s'écoulerait rapidement.
Hélène écouta en silence les arguments de son père. Elle comprenait
qu'il avait raison, mais elle prévoyait en même temps qu'il lui serait
très difficile de s'établir avec son père aveugle sur un versant. Dans
la vallée on voyait verdir des prairies, dans lesquelles, à ce qu'elle
croyait, elle pourrait se promener souvent avec lui.
--Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois être bien fatiguée, ajouta le
vieillard avec sollicitude. Puis, descends dans la vallée et examine-la.
Nous n'avons pas besoin d'y aller tous les deux: je ne ferais que te
gêner. Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne goûte à
aucun fruit avant de me l'avoir décrit. Dans cette zone torride, on
rencontre beaucoup de produits vénéneux. Mais tout d'abord, sache si le
lac s'écoule dans la mer ou non.
--Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour en
faire le tour, dit Hélène.
--Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai patiemment.
Dis-moi seulement, dans combien de temps comptes-tu revenir à peu près?
--Dans une heure, tout au plus.
--C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard. Tu as
oublié qu'il nous a fallu plus de deux heures pour gravir la montagne.
Eh bien, va, ma chérie, je n'attendrai pas ton retour avant trois heures
d'ici, et je resterai là bien tranquille.
Hélène embrassa son père et se dirigea rapidement vers la vallée.