Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe dévastatrice.--Appréhensions.
Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit terrible. Autour
d'elle régnait une obscurité tellement profonde et impénétrable, qu'il
était impossible de distinguer même les objets les plus proches. Saisie
de terreur, elle se tourna instinctivement vers son père et, sentant sa
main dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui.
--Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit le vieillard
d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan violent.
A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les éblouit, et la
foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des
étincelles se mirent à pleuvoir de tous les côtés; puis elle tomba avec
un fracas assourdissant sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût
ébranlé par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent
avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immédiatement après
se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit étrange.
--C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair.
Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle force contre
les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux.
Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage devint
encore plus critique. L'averse avait inondé les gorges des montagnes et
roulait maintenant en large torrent impétueux vers la mer, submergeant
tout sur son passage.
--Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit le vieillard, d'une
voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas être entraînés
dans la mer.
Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant qu'Hélène
pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, tout ce qui se
passait autour d'eux.
Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus
en plus le rivage. Avec une rapidité et un bruit formidables, ils
arrivaient, semblables à des cataractes, et se brisant en écume contre
les rocs du rivage, entraînaient dans la mer mugissante les arbres
brisés et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas
épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient avec
une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient embrasés d'un
vaste incendie.
Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les
hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre, tandis que leurs feuilles
frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il
semblait que la dernière heure fût venue pour toute la nature.
Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva,
semblable à une tête de géant, une vague immense qui, tournoyant et
écumant, se mit à monter de plus en plus haut, comme si elle eût voulu
saisir le nuage noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage
paraissait également prêt à se mesurer avec l'élément marin, qui avait
osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans célestes:--de son
milieu commença lentement à descendre, vers la vague qui montait, une
mince colonne pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et
un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait que ces
deux éléments eussent, d'un commun accord, résolu de dévaster la terre.
Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui
descendait vers eux et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne
gigantesque, illuminée à tout moment par la lueur sanglante des éclairs.
Le coeur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait à son père ce
qui se passait, interrompue à chaque parole par la clameur sinistre de
l'ouragan.
--C'est un typhon, mon enfant... Une trombe marine! expliqua le
vieillard.
--Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de terreur. Elle
accourt vers nous... oh! avec quelle rapidité.
--O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous au sort.
Il aura pitié de nous, dit le vieillard d'une voix frémissante.
Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son père. L'enfant
tremblait comme une feuille.
Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit
terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes masses d'eau. Elle
atteignit le banc de sable, qu'Hélène avait parcouru il y avait si peu
de temps, s'avança vers le rivage et, lentement, se retourna vers le
navire brisé. Au bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir
des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la
trombe marine courait vers le cap qui s'avançait au loin dans la mer. Le
danger imminent s'éloignait et la pauvre fillette respira plus
librement.
Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à la vue de ce
terrible phénomène de la nature. Avec une attention fébrile, elle
suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et,
entraînant avec elle des pierres et des débris de rochers, labourait la
terre, déracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans
les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de
nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement du bord. Mais
voilà qu'elle s'arrêta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle.
Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible,
se déchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot
gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en était séparé
continuait toujours à chanceler. Le rayon aigu d'un éclair le poignarda
et le fendit dans toute sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute
cette énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et pour un
instant inonda tout le rivage.
Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation
allait l'emporter avec son père dans la mer. Mais le vieillard
s'accrocha fortement à l'arbre, sans lâcher sa fille.
Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir se dissipa, le
ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce
lieu de dévastation. Le vent commença à tomber et sur la haute voûte
céleste brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence régna
dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore en lançant au pied des
rochers d'énormes vagues écumantes.
Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où reposer, mais
partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul
point où l'on pût tant soit peu s'abriter, était précisément celui où
ils se trouvaient.
Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin où
elle avait placé les objets apportés du navire: ils avaient été emportés
dans la mer--tout son travail était perdu. La tempête les avait privés
de tout, et les mettait encore une fois dans la même situation critique
où ils se trouvaient en débarquant.
Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle éclata en
sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard
aveugle soupira profondément et l'attira contre lui avec tendresse.
--Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi loin du
rivage, derrière les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici!
Hélène était également désireuse de quitter ce rivage maudit.
--Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des gens qui nous
donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqué sur la côte ou sur
les arbres des traces quelconques de la présence des hommes? demanda le
vieillard.
Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question.
--Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes
perdus alors, ils nous tueront à coup sûr.
--N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent
sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive
alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais
tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?
--Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des
égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me
semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites
sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient
là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.
--Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison.
Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je
n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île
inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société
des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas
à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais
maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas
la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer
des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des
peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces
enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que
partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras
tant à souffrir à cause de moi!
Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement
de son amour.
--Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous
n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je
désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.
--Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le
vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette
contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce
qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne
élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De
là, il te serait facile d'examiner tout le pays.
--La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous
sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est
couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un
réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord,
j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des
objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en
attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces.
--Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous
deux besoin de repos.
Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hélène suivit
l'exemple de son père, mais les appréhensions que lui inspirait leur
avenir l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux.
Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle, après les
terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une paix si profondes que
la jeune fille, à son tour, se calma et s'assoupit.