CHAPITRE V

L'île enchantée.--Un nuage sinistre.--Le typhon.--L'équipage abandonne

le navire.--L'amour filial en face de la mort.--Noyés.

Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène

s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très

lentement.

Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.

--La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain au loin une

étroite bande à peine visible.

--Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit un matelot

qui travaillait près de là.

--Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le

capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une

tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est

pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour

les marins.

--Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des

constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée.

--Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très

nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces

bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces

vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres.

Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par

enchantement, du sein de l'Océan.

Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le

vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles

au plus.

--Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de

la mer! dit Hélène à son père.

Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit

immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la

mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement.

Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif

qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation

tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île

elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se

trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port

tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put

examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de

centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs

bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs

intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en

l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de

polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil

tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des

couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des

colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y

rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que

les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes

les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de

coquillages.

Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot,

et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations.

En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très

inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les

mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se

multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse.

Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de

l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage

sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil

resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à

Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées.

Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et

majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la

moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire

et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et

la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se

dressèrent menaçantes.

Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une

nuit noire et impénétrable s'établit.

--Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en

descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles.

Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la

lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit

des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en

une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre

ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.

Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des

vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la

mer des cercles énormes. Rester sur le pont,--impossible; c'eût été

s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés

dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence,

attendaient l'issue fatale.

Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous

croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose

d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement

l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup

formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les

mâts étaient emportés à la mer.

[Illustration: Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.]

Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine

remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement,

il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête,

avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient

encore à leurs débris.

La tempête reprit, quoique avec une force moindre.

Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le

soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient

avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses oeuvres vives.

Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe

paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le

dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de

forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner

autant que possible la mort.

Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le

navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!

Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick,

on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées

par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait

proche.

C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à

peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse,

où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots

se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si

proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.

Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête

instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de

toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent,

pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui

s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre

le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans

l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.

Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour

apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et

reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se

sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine

avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.

--Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui

cria-t-il, le vaisseau coule à fond.

Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au

capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement.

--Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.

--C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons

sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir

une personne de plus! Descendez au plus vite!

--Sans mon père!... jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la

seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père.

«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers

moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile... Non, je ne

quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!»

--Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père!

suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine.

--Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à

votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à

côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux.

--Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle

résolument.

Et elle se précipita dans la cabine.

Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais

sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant

abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment,

Hélène accourut auprès de lui.

Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était

déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.

Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour

toujours.

Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et

cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.

De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le

navire brisé, dans ce désert liquide.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 7 / 38 题