CHAPITRE VI

Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril.--Le reflux.--Sur un

navire brisé.--La première nuit sur un rivage inconnu.

A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait

encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau

au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une

fois contre un écueil.

Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une

terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre.

La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la

remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux,

vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement

une foule de questions:

«Était-il habité, ou non?... Si cette terre était habitée par des

sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher père et le sien?

Peut-être des supplices, la mort!»

Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement

assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec

confiance, à la volonté du sort.

En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.

--Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le

navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons

tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur,

le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas

rapidement. Sommes-nous loin du rivage?

--Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en

rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie

d'eau.

Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu

l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant

avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager.

--Et de quel côté du navire se trouve la terre?

--Du côté droit, père.

--C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je

vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera

contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et

descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage.

Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur

nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement

tu pourrais te noyer.

--Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas

mieux attendre?

--Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte

contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement.

En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous

serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.

Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher

lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de

ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec

cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près.

Le coeur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du

salut prochain.

Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui

craquait; le navire s'arrêta net.

Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement

son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté

droit du navire.

--Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il

faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant

dans la mer avec sa fille.

En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la

ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur

précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements

et cela faillit les perdre.

A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire,

qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps

son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes.

Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père

faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager.

Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner

au fond comme une pierre.

En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague

arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait à

peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les

jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à

la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur

l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène

sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de

rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille,

quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.

Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait

ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la

vie s'écoulèrent... Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses

bras, il s'abandonna mentalement à la destinée...

Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua

que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne

reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille

n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que

faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras

et alla en avant, au hasard.

Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec

précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son coeur battait

encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à

elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand

malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui

arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré

complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment,

alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu

pitié d'eux.

Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux,

impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui

l'assaillaient.

S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut

qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la

végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment

de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la

terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard

sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin

du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient

furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux:

«Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?»

Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle

avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.

--Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.

L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en

lui le sentiment de sa joie primitive.

Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.

--Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant

avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler

pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici

belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à

subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!

Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il

l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières

éteintes.

Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des

tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on

apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait

de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on

voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des

troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à

l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient

les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.

En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable

qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit

qu'elle avait faim et soif.

Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux,

ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi

une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et,

bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène

se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se

succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle

mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très

dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et

des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la

maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.

[Illustration: Hélène se dirigea vers le banc de sable.]

Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites

vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière

avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit

banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on

voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur

l'écueil.

Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau

navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement

les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense.

Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le

refuge de toute sorte de coquillages marins.

Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls,

quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de

disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs

formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux,

qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler.

La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des

vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette

idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de

sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui

séparait le rivage du navire.

«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.

Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le

courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour

pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte,

elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent

avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger

sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec

qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il

semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait

à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle

aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se

souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra à l'idée de

leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant

sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné

heureusement le rivage.

Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur

le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses

yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des

débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres

objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le

coeur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit

courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles

traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les

fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient

complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables,

des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de

l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son

père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable

à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna

jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses

efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait

triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur

l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef

qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient

dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de

l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge

et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après

avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta

tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même.

Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le

rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva

auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet

à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler.

Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le

succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin

manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au

bout.

--Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de

dangereux dans cette promenade?

--Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un

coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te

résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en

exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi,

sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y

voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais,

Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par

amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu

es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il

se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et

tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose,

c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.

--Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène.

Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire;

peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour

bien avant le flux.

--Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la

fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en

rapporter encore bien des objets.

Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du

vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine

où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les

provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite

ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de

menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un

grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec

elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur

le banc de sable.

Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le

flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son

père aimait beaucoup les huîtres.

--Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en

entendant ses pas.

--J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de

fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un

peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer.

Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle

retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une

vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres

des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de

reconnaître des citrons.

Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de

son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin.

--Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est

probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire

qu'on trouve d'autres fruits par ici.

--Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger?

Ne sont-ils pas vénéneux?

--Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.

Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller

chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son

père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut

qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son

manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le

navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par

hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa

physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits,

à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le

moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage,

dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt

elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre

ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En

effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un

petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure

éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les

porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava

avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche.

Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux

escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait

sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à

faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille.

Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les

rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes

écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les

trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut

au jour qui les quittait.

Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une

attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du

spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la

miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour

faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et

les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui

tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et

elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un

vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le

coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance.

Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément,

sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel

s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus

en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son père lui

avait dit que c'était le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses

trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 8 / 38 题