Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril.--Le reflux.--Sur un
navire brisé.--La première nuit sur un rivage inconnu.
A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait
encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau
au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une
fois contre un écueil.
Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une
terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre.
La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la
remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux,
vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement
une foule de questions:
«Était-il habité, ou non?... Si cette terre était habitée par des
sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher père et le sien?
Peut-être des supplices, la mort!»
Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement
assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec
confiance, à la volonté du sort.
En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.
--Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le
navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons
tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur,
le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas
rapidement. Sommes-nous loin du rivage?
--Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en
rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie
d'eau.
Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu
l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant
avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager.
--Et de quel côté du navire se trouve la terre?
--Du côté droit, père.
--C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je
vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera
contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et
descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage.
Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur
nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement
tu pourrais te noyer.
--Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas
mieux attendre?
--Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte
contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement.
En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous
serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.
Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher
lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de
ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec
cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près.
Le coeur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du
salut prochain.
Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui
craquait; le navire s'arrêta net.
Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement
son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté
droit du navire.
--Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il
faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant
dans la mer avec sa fille.
En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la
ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur
précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements
et cela faillit les perdre.
A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire,
qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps
son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes.
Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père
faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager.
Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner
au fond comme une pierre.
En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague
arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait à
peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les
jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à
la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur
l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène
sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de
rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille,
quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.
Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait
ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la
vie s'écoulèrent... Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses
bras, il s'abandonna mentalement à la destinée...
Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua
que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne
reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille
n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que
faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras
et alla en avant, au hasard.
Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec
précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son coeur battait
encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à
elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand
malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui
arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré
complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment,
alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu
pitié d'eux.
Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux,
impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui
l'assaillaient.
S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut
qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la
végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment
de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la
terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard
sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin
du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient
furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux:
«Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?»
Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle
avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.
--Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.
L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en
lui le sentiment de sa joie primitive.
Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.
--Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant
avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler
pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici
belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à
subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!
Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il
l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières
éteintes.
Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des
tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on
apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait
de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on
voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des
troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à
l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient
les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.
En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable
qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit
qu'elle avait faim et soif.
Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux,
ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi
une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et,
bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène
se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se
succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle
mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très
dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et
des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la
maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.
[Illustration: Hélène se dirigea vers le banc de sable.]
Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites
vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière
avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit
banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on
voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur
l'écueil.
Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau
navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement
les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense.
Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le
refuge de toute sorte de coquillages marins.
Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls,
quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de
disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs
formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux,
qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler.
La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des
vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette
idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de
sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui
séparait le rivage du navire.
«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.
Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le
courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour
pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte,
elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent
avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger
sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec
qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il
semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait
à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle
aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se
souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra à l'idée de
leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant
sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné
heureusement le rivage.
Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur
le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses
yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des
débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres
objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le
coeur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit
courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles
traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les
fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient
complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables,
des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de
l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son
père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable
à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna
jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses
efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait
triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur
l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef
qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient
dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de
l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge
et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après
avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta
tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même.
Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le
rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva
auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet
à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler.
Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le
succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin
manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au
bout.
--Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de
dangereux dans cette promenade?
--Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un
coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te
résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en
exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi,
sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y
voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais,
Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par
amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu
es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il
se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et
tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose,
c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.
--Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène.
Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire;
peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour
bien avant le flux.
--Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la
fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en
rapporter encore bien des objets.
Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du
vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine
où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les
provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite
ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de
menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un
grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec
elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur
le banc de sable.
Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le
flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son
père aimait beaucoup les huîtres.
--Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en
entendant ses pas.
--J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de
fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un
peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer.
Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle
retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une
vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres
des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de
reconnaître des citrons.
Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de
son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin.
--Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est
probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire
qu'on trouve d'autres fruits par ici.
--Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger?
Ne sont-ils pas vénéneux?
--Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.
Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller
chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son
père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut
qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son
manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le
navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par
hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa
physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits,
à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le
moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage,
dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt
elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre
ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En
effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un
petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure
éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les
porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava
avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche.
Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux
escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait
sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à
faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille.
Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les
rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes
écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les
trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut
au jour qui les quittait.
Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une
attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du
spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la
miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour
faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et
les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui
tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et
elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un
vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le
coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance.
Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément,
sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel
s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus
en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son père lui
avait dit que c'était le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses
trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne.