«Un homme à la mer».--Une chasse au requin.--Les protégés d'un brigand
des mers.--Les aéronautes.--Une pluie d'insectes.--La vitesse du
vent.--Le cap de Bonne-Espérance.--L'attaque d'un monstre marin.
Quelques jours plus tard Hélène, assise avec son père sur le pont, lui
faisait la lecture. Le vaisseau se balançait lentement en glissant sur
les flots, poussé par une brise légère.
Tout à coup un cri résonna sur l'avant: «Un homme à la mer!» Tous se
précipitèrent vers le bord. Le capitaine donna immédiatement l'ordre de
carguer les voiles et envoya trois matelots au secours de leur camarade
qui, en attendant, se démenait fort des bras et des jambes et se
maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent aussitôt un
canot à la mer et saisirent vigoureusement les rames. Mais en ce même
moment ils aperçurent avec terreur, au-dessus de l'eau, la tête et la
nageoire triangulaire d'un requin, qui filait avec une rapidité
incroyable vers le malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la
queue puissante du monstre, puis un cri épouvantable déchira l'air et le
matelot disparut sous les ondes.
A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les veines des
assistants et l'impression accablante qu'il produisit persista longtemps
dans leurs esprits.
Enfin les voiles furent déployées de nouveau et le navire continua son
chemin. Pour venger leur malheureux camarade, les matelots se mirent à
préparer un hameçon de dimensions énormes. Sur un grand croc en fer,
fixé à un gros câble, ils avaient piqué un bon morceau de viande grasse
et ils l'avaient jeté à la mer. Pendant quelque temps, ils observèrent
avec impatience si le hideux animal n'apparaîtrait pas quelque part;
puis, fatigués d'attendre, ils se remirent chacun à sa besogne.
Mais voilà que, trois heures environ après le douloureux accident, on
entendit, près du navire, comme un clapotement et on vit l'eau rejaillir
de toutes parts. Les matelots se précipitèrent et s'aperçurent que le
câble était très tendu.
--Le requin, le requin! s'écrièrent-ils tout d'une voix.
Et ils se mirent à tirer avec ensemble l'énorme hameçon. A leur grande
joie, apparut bientôt sur l'eau la tête de ce brigand de mer: le croc
avait pénétré profondément dans sa gueule.
Le requin se tordait horriblement et se débattait avec une telle rage
contre le flanc du navire, que les matelots craignaient à tout moment de
le voir se détacher du croc. Ils purent pourtant, avec de grands
efforts, le hisser sur le pont. Sa gueule énorme, garnie de plusieurs
rangées de dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec une
telle force que, quand l'un des matelots y enfonça une grosse bûche,
elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdâtres de chat brillaient
d'une fureur impuissante et, de temps en temps, il battait avec sa queue
le navire, avec une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul
coup. Afin d'éviter un malheur, un des matelots s'approcha de lui, avec
précaution, par derrière et, d'un coup de hache adroitement appliqué,
lui coupa la queue, après quoi l'animal mourut rapidement d'hémorragie.
[Illustration: Un homme à la mer!]
Cependant Hélène s'était aperçue qu'auprès du navire, à la surface de
l'eau, allaient et venaient deux poissons d'assez petite taille.
C'étaient les pilotes, amis et compagnons fidèles du requin pris. Hélène
savait par les livres que ces poissons accompagnent toujours les
requins, leur trouvent la proie et les amènent vers celle-ci, se
nourrissant eux-mêmes des miettes que leur laisse leur protecteur
puissant auprès duquel ils se sentent à l'abri des autres poissons
carnivores. Sur la prière d'Hélène, un matelot jeta l'hameçon et au bout
de quelques instants pêcha un pilote. Maintenant Hélène avait l'occasion
d'examiner de près ce fidèle compagnon du requin. C'était un très joli
poisson de couleur bleuâtre, au dos foncé et au ventre argenté.
* * * * *
De tous les animaux, dont Hélène avait fait connaissance pendant sa
navigation, ceux qui l'intéressaient le plus étaient les poissons
volants. Il arrivait que des troupes entières de ces poissons
entouraient le navire et s'élevant soudain hors de l'eau à une hauteur
de deux ou trois toises, parcouraient rapidement dans l'air, avec un
sifflement particulier, un espace d'une centaine de pas environ et
disparaissaient de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se répétait
plusieurs fois de suite.
Hélène apprit de son père que, quand les poissons volants prenaient
toujours une seule et même direction, c'était un indice qu'ils
cherchaient à se soustraire à la poursuite des poissons carnivores. Mais
elle eut aussi souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient
dans des directions différentes, passant l'un par-dessus l'autre,
s'amusant apparemment à ce jeu. Une fois, ce jeu des poissons volants
attira quelques pétrels, qui leur donnèrent la chasse. C'était un
spectacle éminemment curieux. Les poissons voltigeaient avec une
rapidité incroyable et disparaissaient dans l'eau en un clin d'oeil, de
sorte que les pétrels, en dépit de leur adresse surprenante, avaient
grand'peine à en saisir quelques-uns. Cette chasse dura très peu, parce
que les poissons plongèrent bientôt complètement dans les flots. L'un
d'eux tomba sur le pont et Hélène put ainsi l'examiner à loisir. Il
avait le dos d'un très joli roux clair, les flancs d'un rouge tendre à
reflets argentés et le ventre d'un rose foncé.
Un jour Hélène, selon son habitude, faisait la lecture à son père sur le
pont; ce soin l'absorbait à ce point qu'elle ne remarqua pas que le
soleil avait disparu sous un nuage et qu'un vent frais s'était mis à
souffler. Tout d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le
livre, des insectes inconnus. Stupéfaite, elle se leva brusquement de la
table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette grêle d'insectes
pleuvoir des nuages dans la mer et sur le pont.
[Illustration: Le requin.]
--Papa, papa, s'écria-t-elle enfin, il se passe autour de nous quelque
chose d'extraordinaire. Des insectes vivants tombent d'un nuage! Mais ce
sont des sauterelles, papa! comment peuvent-elles se trouver ici, au
milieu de l'Océan?
--C'est une pluie d'insectes, mon enfant, répondit le vieux marin,
tandis que les matelots balayaient les sauterelles dans la mer. Il est
probable que, quelque part sur le rivage, une trombe marine a rencontré
une troupe de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a
élevée dans les nuages où le vent l'a saisie et emportée dans la mer. Tu
sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches supérieures de l'air,
souffle avec plus de force que dans les couches inférieures, ce qui a eu
souvent pour conséquence que des sauterelles ont été emportées au loin,
pendant des centaines et des milliers de kilomètres, jusqu'à ce
qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme, elle se soient mises à
tomber en pluie sur la terre. Et non pas seulement des sauterelles, des
chenilles et des hannetons, mais mêmes différentes plantes, comme par
exemple, il y a quelques années, en Espagne, où tout d'un coup on vit
pleuvoir des graines de froment. Il se trouva que le vent les avait
apportées là de l'Afrique septentrionale, où la tempête avait balayé
auparavant plusieurs amas de grains de blé.
--C'est surprenant! Je l'entends dire pour la première fois. Mais
combien doit-elle être grande, la vitesse du vent, pour maintenir
là-haut un nuage aussi énorme de sauterelles sans le laisser retomber
sur la terre.
--Je crois que cette vitesse doit être de 12 à 14 toises par seconde.
--Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du vent en diverses
circonstances?
--Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intéresse. Par exemple,
la brise légère, qui agite à peine les feuilles sur les arbres, n'a
qu'une vitesse d'un mètre environ par seconde. Lorsque sa vitesse est de
7 à 8 toises par seconde, il soulève déjà la poussière et balance les
arbres. Mais quand il atteint celle de 12 à 14 toises, il se transforme
en tempête, et à 17 ou 20 toises par seconde, il devient un ouragan
formidable, qui déracine les arbres et enlève les toits des maisons.
Heureusement, sa vitesse ne va pas au delà. Si elle pouvait atteindre
quarante toises par seconde, ce vent balayerait instantanément des
villes entières, comme des tas de poussière.
Encore une semaine de navigation tranquille se passa. Dans le lointain
commença à se dessiner l'extrémité méridionale de l'Afrique. La mer, à
mesure qu'on se rapprochait de la côte devenait, de bleue qu'elle était,
d'une couleur brune verdâtre.
Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le cap de
Bonne-Espérance où, au dire des marins, le vent mène une lutte éternelle
contre une montagne gigantesque, où l'ouragan est à demeure. Ce n'est
pas pour rien que ce cap portait autrefois le nom de cap des Tempêtes.
Cette fois pourtant la mer était calme, à peine agitée d'une houle
légère.
Hélène se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait le rivage
peu hospitalier, sur lequel se dressaient trois montagnes énormes, tout
à fait différentes d'aspect, et de formes bizarres, comme elle n'en
avait jamais vu.
A gauche s'élevait une montagne longue, pas trop escarpée, avec un
enfoncement au milieu et le sommet en pente douce. A côté une autre,
également large à la base, et le sommet comme tronqué, s'étendait en un
large plateau. Elle avait l'aspect d'une énorme table ronde. Tout près,
s'élevait perpendiculairement une troisième, dont la forme rappelait une
tour inaccessible.
--C'est la montagne de la Table? demanda Hélène, en indiquant à un
matelot qui se tenait auprès d'elle, celle qui se trouvait au milieu.
--Oui.
--Et comment s'appelle l'autre, à droite?
--Le Pic du Diable.
--Et à gauche?
--La montagne des Lions.
Pareils à trois monstres, ces trois montagnes sombres montaient la garde
autour du rivage méridional de l'Afrique, le protégeant contre la fureur
des tempêtes et des ouragans.
La montagne de la Table servait aux habitants du Cap d'indicateur exact
du temps: lorsque son sommet s'enveloppait de nuages, une tempête était
imminente.
--Regardez donc par là! fit le capitaine en passant auprès d'Hélène, et
en lui désignant le large.
Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire s'agitaient un
grand nombre d'étranges animaux qui, semblables à de minuscules batelets
aux voiles déployées, nageaient avec une grande vitesse. En les
examinant avec plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes.
Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit tube, qui
rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges,
étaient dressés et gonflés, en guise de voiles. Avec sa longue-vue
Hélène put examiner à son aise ces élégantes barquettes.
Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels. Les
argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmèrent,
replièrent leurs voiles, serrèrent leurs tentacules et, renversant leur
coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si
prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de
la rapidité de cette manoeuvre.
* * * * *
Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance, lorsque
le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette,
aperçut à un mille à l'avant du navire un énorme animal, qui avançait
lentement dans la même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près
du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on
reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait à
naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui
s'approchait de lui. Hélène tressaillit involontairement à la vue de ce
monstre marin. Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les
huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis d'une grande
quantité de ventouses. Ses yeux énormes, à fleur de tête, épouvantaient
par leur vivacité. L'énorme gueule ressemblait à un bec de perroquet. En
dépit de la grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en
emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui.
Mais les balles et les harpons pénétraient dans son corps comme dans une
gelée. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau,
mais il revint bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les
matelots se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer des
harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer. Mais il n'y
restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de
nouveau et se mettait à fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules
monstrueux. La couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en
un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des hommes était
dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait
le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans
aucun résultat. Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre, avec
son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une sorte d'écume
bouillonnante, mêlée avec du sang, en même temps que se répandait dans
l'air une forte odeur de musc. Après bien des tentatives infructueuses,
les matelots parvinrent à jeter un noeud coulant sur le poulpe; mais ce
noeud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule.
Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent
à tirer en haut ce géant des mers, qui se débattait et frappait
furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin
émergèrent à la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps
du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient de toutes
leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils hissé hors de l'eau
la moitié de son corps, que le tentacule se détacha, et le mollusque
gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le
tentacule dont le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que
l'animal entier en pesait 2000.
Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable aux
conversations de tout l'équipage. A cette occasion on débita, il va sans
dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui
auraient enlevé des hommes du pont même des navires et noyé des
vaisseaux entiers.