CHAPITRE III

Après le danger.--Cendres, soufre et ténèbres.--Les feux

Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.--La constellation du

Centaure.--Un Océan en feu.

Le lendemain matin, après une journée aussi pleine d'inquiétude, Hélène

et son père montèrent tard sur le pont. La matinée était magnifique. Ils

s'assirent sur l'arrière du pont et se disposèrent à lire.

--Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous ne voyions pas le

Vésuve; il est en éruption maintenant.

--Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les îles de

l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-être aurons-nous

l'occasion de voir ce phénomène terrible de la nature.

--Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan?

--Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout

présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa.

--Raconte-la-moi, père, je t'en prie.

--Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dépasser les

îles des Princes, je m'aperçus que la mer autour de nous avait pris une

teinte blanchâtre qui bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel

était presque sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable

d'étoiles. Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est,

s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le ciel s'éclaira soudain

d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube nous aperçûmes, dans le lointain,

le Krakatoa. Un énorme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos

longues-vues et nous nous mîmes à observer le volcan. Une heure s'était

à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement vers son sommet des

nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se

préparait là, évidemment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous

entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes

détonations et de chocs souterrains. La mer frémit et s'agita en vagues

irrégulières, comme une chaudière d'eau bouillonnante, en lançant le

navire de tous les côtés. La secousse était si forte, qu'au premier

moment, nous crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots

s'élancèrent pour carguer les voiles. Cependant les détonations du

volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis

obligé de transmettre mes ordres à l'aide du porte-voix. A peine les

voiles furent-elles repliées que le ciel s'obscurcit entièrement et une

nuit complète s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une

vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris de pierre

ponce. En très peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-même

se couvrirent d'une épaisse couche de cendres, à travers lesquelles il

avançait très difficilement. L'air était tellement imprégné de soufre,

qu'il devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce

tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables que

les autres et soudain, des ténèbres si épaisses nous enveloppèrent,

qu'il était impossible de distinguer sa propre main: au même moment, à

l'extrémité des mâts, brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce

phénomène imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines et

les détonations du volcan continuaient avec la même force, quand tout à

coup éclata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes

ses jointures et s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté

contre un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une vague

gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable vers les îles qui

apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entraînant tout

ce qui vivait à leur surface et toujours avec la même impétuosité

s'élança plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord à temps

et conjurer ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les

détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres

et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous. Nous dûmes faire de

grands efforts pour sortir de cette espèce de champ flottant qu'elles

formaient autour de nous. Mais dans quel état se trouvait notre navire!

les ponts et les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de

ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le même aspect.

Heureusement personne ne fut atteint.

--D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hélène.

--Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à un dégagement

abondant de l'électricité terrestre attirée par celle des nuages

orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets terminés en

pointe, tels que les extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois

j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles

des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour en France. Je m'en

souviens, comme si c'était à présent; je sortais de l'hôtel, pour

prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville

voisine. Au-dessus de nous était suspendu un nuage orageux, noir comme

la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés, j'aperçus, à ma

vive surprise, des étincelles sur les extrémités de leurs oreilles. Près

de là stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes

s'étaient soulevées et paraissaient également enveloppées de flammes. Le

fouet même du cocher répandait une lumière éclatante. Au premier moment

j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientôt le nuage

se dispersa et le phénomène disparut.

--Il m'est arrivé, à moi aussi, une fois, d'observer ce phénomène, fit

le capitaine en s'approchant d'eux et en se mêlant à leur conversation.

Je me promenais un jour sur une terrasse avec des camarades; la chaleur

était suffocante et nous avions ôté nos chapeaux. Tout à coup, à notre

grand étonnement, nous reconnûmes que la pointe de nos cheveux brillait

et quand nous eûmes touché nos têtes, des feux semblables scintillèrent

aux extrémités de nos doigts.

* * * * *

En ce moment Hélène s'aperçut qu'une troupe de dauphins s'approchait

rapidement du navire.

Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les images et regardait

maintenant avec une grande curiosité comme ils tournaient gaiement

autour du navire et avec quelle adresse surprenante ils bondissaient

hors de l'eau, en arquant leur beau corps brillant. Tous leurs

mouvements étaient extrêmement rapides et enjoués; ils semblaient rouler

ou courir sur les vagues plutôt qu'ils ne nageaient. Les matelots

eux-mêmes se groupèrent près du bord pour voir s'ébattre ces pétulants

animaux, qui tantôt s'élançaient, tantôt faisaient la culbute, tantôt

sautaient l'un par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau;

ou bien, s'approchant du navire, ils avançaient leur tête hors de l'eau,

comme pour mieux examiner l'équipage; puis, plongeant rapidement,

passaient en dessous du navire pour apparaître du côté opposé, et se

mettaient à nager en avant. Chaque fois qu'ils émergeaient à la surface,

ils s'ébrouaient sourdement et laissaient échapper un petit jet d'eau.

Le dos noir luisant de ces beaux animaux s'irisait au soleil de toutes

les couleurs de l'arc-en-ciel, tandis que le ventre avait la teinte

blanche et mate de la porcelaine. Après s'être ainsi divertie à son

aise, toute la troupe prit soudain une autre direction et disparut hors

de vue.

* * * * *

Plusieurs jours se passèrent. Une fois, en montant sur le pont, Hélène

fut surprise de la lenteur avec laquelle le navire s'avançait.

--Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au capitaine,

pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement? La brise semble même un

peu plus fraîche qu'hier et cependant voyez comme il se traîne!

--Nous sommes entrés dans la mer des Sargasses, répondit le capitaine;

le fond en est couvert d'innombrables espèces d'algues, qui occupent ici

un espace égal à celle de la France entière.

--Que dites-vous! s'écria Hélène. La mer est-elle si basse ici que les

algues arrivent à frôler la coque du navire?

--Non, ma fillette chérie, elle est ici d'une très grande profondeur.

Mais ces algues peuvent atteindre jusqu'à 100 toises de hauteur et leurs

touffes épaisses s'élèvent jusqu'à la surface. Les marins n'aiment guère

des endroits pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin, cette

végétation luxuriante a une importance extrême. Sans algues, la mer ne

serait qu'un steppe nu et désert, incapable de nourrir cette faune

infiniment riche qui remplit maintenant l'Océan. Ces forêts vierges, ces

bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance à tous

les habitants de la mer.

Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à examiner

attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux

s'offrit à ses regards: là-bas, en dessous d'elle, vivait et se

développait tout un monde mystérieux de plantes et d'animaux. Partout

s'étendaient des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de

larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au milieu de cette

forêt sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'étoiles de mer,

de méduses et d'autres animaux ignorés d'elle.

--Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins

connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle.

--Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens connaissaient

déjà une mer épaisse au delà des colonnes d'Hercule,--c'est-à-dire du

détroit de Gibraltar--où s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts

d'algues ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en voyant les navires

marcher si lentement, ses équipages prirent peur, et exigèrent le retour

immédiat.

Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on eût tendu une toile

au-dessus du pont, la chaleur de midi était insupportable. En revanche,

les nuits étaient splendides. A peine le soleil achevait-il de

disparaître à l'occident, qu'à l'orient l'horizon se couvrait de

milliers de points brillants. Immédiatement après tombait la douce nuit

des tropiques, et à l'oeil ébloui s'ouvrait le panorama majestueux du

ciel. A une hauteur vertigineuse, comme à travers les ouvertures d'un

château féerique illuminé, scintillait une multitude d'étoiles de toutes

les grandeurs. Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne

pouvait détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où

resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait

ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation de ces feux verts, bleus

et rouges, à reflets changeants, dispersés sur l'immense voûte des

cieux, jusqu'à ce qu'enfin son regard se noyât dans l'abîme rosé de la

voie lactée.

Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire part de ses

impressions à son père. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui

composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps

ces petites étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque en

rien des autres. En comparaison avec les deux énormes étoiles du

Centaure, elles paraissaient même insignifiantes. Mais plus elle les

observait et plus elle se trouvait charmée par leur éclat doux et

caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle

cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud

et, plus tard, après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se

mettait de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites étoiles,

devenues si chères pour elle.

Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène

extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan. La splendeur qui

accompagnait son coucher s'était éteinte. La nuit tombait. Les contours

du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La

mer, de bleue qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir

impénétrable... Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain,

toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne fut plus qu'une

masse continue de feu. Les crêtes écumeuses des vagues se distinguaient

par leur éclat particulièrement vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit

à tomber et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit

du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mât

le plus petit insecte.

Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène qui

apparemment leur était très familier. Seul un jeune mousse qui, pour la

première fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrêta,

stupéfait, près du bord.

Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier moment elle

n'en voulut point croire ses propres yeux.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine

qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer.

--C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le capitaine, comme s'il

eût voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient

d'animaux microscopiques, qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en

certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse.

Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougeâtre,

qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive

qu'elle permet même de lire un livre imprimé en petits caractères.

Hélène pria le mousse de puiser pour elle de cette eau flamboyante et

lorsque celui-ci, après avoir fait descendre le seau, se mit à le

retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient de toutes parts

éparpillèrent une vraie pluie de flamme. Dans le seau, l'eau scintillait

de milliers de petits feux, gros comme une tête d'épingle.

--C'est admirablement beau, s'écria la fillette, toute ravie.

La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte · 第 5 / 38 题