Histoire de la capricieuse amante.
Il y avoit dans une petite ville de Bretagne qu'on appelle Vitré un
vieux gentilhomme, lequel avoit longtemps demeuré marié avec une très
vertueuse demoiselle sans avoir des enfans. Entre plusieurs domestiques
qui le servoient étoient un maître d'hôtel et une gouvernante, par les
mains desquels passoit tout le revenu de la maison. Ces deux
personnages, qui faisoient comme font la plupart des valets et servantes
(c'est-à-dire l'amour), se promirent mariage et tirèrent si bien chacun
de son côté que le bon vieux gentilhomme et sa femme moururent fort
incommodés, et les deux domestiques vecurent fort riches et mariés.
Quelques années après il arriva une si mauvaise affaire à ce maître
d'hôtel qu'il fut obligé de s'enfuir, et, pour être en assurance,
d'entrer dans une compagnie de cavalerie et de laisser sa femme seule et
sans enfans, laquelle ayant attendu environ deux ans sans avoir aucune
de ses nouvelles, elle fit courir le bruit de sa mort et en porta le
deuil. Quand il fut un peu passé, elle fut recherchée en mariage de
plusieurs personnes, entre lesquels se presenta un riche marchand,
lequel l'epousa, et au bout de l'année elle accoucha d'une fille,
laquelle pouvoit avoir quatre ans quand le premier mari de sa mère
arriva à la maison. De vous dire quels furent les plus etonnés des deux
maris ou de la femme, c'est ce que l'on ne peut sçavoir; mais, comme la
mauvaise affaire du premier subsistoit toujours, ce qui l'obligeoit à se
tenir caché, et d'ailleurs voyant une fille de l'autre mari, il se
contenta de quelque somme d'argent qu'on lui donna, et ceda librement sa
femme au second mari, sans lui donner aucun trouble. Il est vrai qu'il
venoit de temps en temps et toujours fort secretement querir de quoi
subsister, ce qu'on ne lui refusoit point.
Cependant la fille (que l'on appeloit Marguerite) se faisoit grande, et
avoit plus de bonne grâce que de beauté, et de l'esprit assez pour une
personne de sa condition. Mais, comme vous sçavez que le bien est depuis
longtemps ce que l'on considere le plus en fait de mariage, elle ne
manquoit pas de galans, entre lesquels etoit le fils d'un riche
marchand, qui ne vivoit pas comme tel, mais en demi-gentilhomme, car il
frequentoit les plus honorables compagnies, où il ne manquoit pas de
trouver sa Marguerite, qui y etoit reçue à cause de sa richesse. Ce
jeune homme (que l'on appeloit le sieur de Saint-Germain) avoit bonne
mine, et tant de coeur qu'il etoit souvent employé en des duels, qui en
ce temps-là etoient fort frequents[432]. Il dansoit de bonne grâce, et
jouoit dans les grandes compagnies, et etoit toujours bien vêtu. Dans
tant de rencontres qu'il eut avec cette fille, il ne manqua pas à lui
offrir ses services et à lui temoigner sa passion et le desir qu'il
avoit de la rechercher en mariage; à quoi elle ne repugna point, et même
lui permit de la voir chez elle; ce qu'il fit avec l'agrement de son
père et de sa mère, qui favorisoient sa recherche de tout leur pouvoir.
Mais, au temps qu'il se disposoit pour la leur demander en mariage, il
ne le voulut pas faire sans son consentement, croyant qu'elle n'y
apporteroit aucun obstacle; mais il fut fort etonné quand elle le rebuta
si furieusement de parole et d'action qu'il s'en alla le plus confus
homme du monde.
[Note 432: Cette histoire, comme on peut le voir à l'une des pages
suivantes, se passe à l'époque du siége de La Rochelle, c'est-à-dire en
1627. A cette époque, les duels, en effet, étoient des plus fréquents,
et souvent pour des motifs tout aussi futiles que celui qui est
mentionné plus loin; on se battoit pour un oui, pour un non, pour rien
du tout. Il y avoit encore de ces raffinés d'honneur qui avoient surtout
fleuri sous le règne de Henri IV, «gens, dit d'Aubigné, qui se vattent
pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur,
si le manteau d'un autre touche le lur, si on crache à quatre pieds
d'ux..., sur un rapport, vien qu'il se troube faux.» (Le Bar. de Fæn.,
éd. Jannet, I, 9.) Cela étoit devenu une affaire de mode et de bon ton,
tellement que les laquais même, dit Sauval, se portoient sur le pré. On
sait avec quelle rigueur Richelieu fut obligé de sévir contre ce cruel
et frénétique divertissement, et comment il punit Bouteville de lui
avoir désobéi. La fureur des duels étoit telle, d'après Savaron, qu'en
vingt ans huit mille lettres de grâce avoient été octroyées à des gens
qui avoient tué leurs adversaires en champ-clos (Traité contre les
duels, 1612). «Un gentilhomme, dit Sorel, n'estoit point prisé s'il ne
s'estoit battu en duel.» (Franc., VII.) Et quelques pages plus loin il
revient encore sur cet engouement des combats singuliers. Louis XIV
lui-même avoit eu velléité d'envoyer un cartel à l'empereur Léopold.
(Lettres de Pellisson.) V. aussi ce que dit de la même manie le cavalier
Marin dans sa Lettre sur les moeurs parisiennes. C'étoit un dernier
reste des usages de la chevalerie, entretenu par l'habitude des guerres
civiles.]
Il laissa passer quelques jours sans la voir, croyant de pouvoir
etouffer cette passion; mais elle avoit pris de trop profondes racines,
ce qui l'obligea à retourner la voir. Il ne fut pas plutôt entré dans la
maison qu'elle en sortit et alla se mettre en une compagnie de filles du
voisinage, où il la suivit, après avoir fait des plaintes au père et à
la mère du mauvais traitement que lui faisoit leur fille, sans lui en
avoir donné aucun sujet; de quoi ils temoignèrent être marris, et lui
promirent de la rendre plus sociable. Mais comme elle etoit fille
unique, ils n'osèrent lui contredire, ni la presser sur cette
matière-là, se contentant de lui remontrer doucement le tort qu'elle
avoit de traiter ce jeune homme avec tant de rigueur, après avoir
temoigné de l'aimer. A tout cela elle ne repondoit rien, et continuoit
dans sa mauvaise humeur: car, quand il vouloit approcher d'elle, elle
changeoit de place; et il la suivoit, mais elle le fuyoit toujours, en
sorte qu'un jour il fut obligé, pour l'arrêter, de la prendre par la
manche de son corps de jupe, dont elle cria, lui disant qu'il avoit
froissé ses bouts de manche, et que s'il y retournoit, qu'elle lui
donneroit un soufflet, et qu'il feroit beaucoup mieux de la laisser.
Enfin, tant plus il s'empressoit pour l'accoster, plus elle faisoit de
diligence pour le fuir; et quand on alloit à la promenade, elle aimoit
mieux aller seule que de lui donner la main. Si elle etoit dans un bal
et qu'il la voulût prendre pour la faire danser, elle lui faisoit
affront, disant qu'elle se trouvoit mal, et à même temps elle dansoit
avec un autre. Elle en vint jusqu'à lui susciter des querelles, et elle
fut cause que par quatre fois il se porta sur le pré, d'où il sortit
toujours glorieusement, ce qui la faisoit enrager, au moins en
apparence. Tous ces mauvais traitemens n'etoient que jeter de l'huile
sur la braise, car il en etoit toujours plus transporté et ne relâchoit
point du tout de ses visites. Un jour il crut que sa perseverance
l'avoit un peu adoucie, car elle se laissa approcher de lui et ecouta
attentivement les plaintes qu'il lui fit de son injuste procedé, en
telles ou semblables paroles: «Pourquoi fuyez-vous celui qui ne sçauroit
vivre sans vous? Si je n'ai pas assez de merite pour être souffert de
vous, au moins considerez l'excès de mon amour et la patience que j'ai à
endurer toutes les indignités dont vous usez envers moi, qui ne respire
qu'à vous faire paroître à quel point je suis à vous.--Eh bien! lui
repondit-elle, vous ne me le sçauriez mieux persuader qu'en vous
eloignant de moi; et, parceque vous ne le pourriez pas faire si vous
demeuriez en cette ville, s'il est vrai, comme vous dites, que j'aie
quelque pouvoir sur vous, je vous ordonne de prendre parti dans les
troupes qu'on lève; quand vous aurez fait quelques campagnes, peut-être
me trouverez-vous plus flexible à vos desirs. Ce peu d'esperance que je
vous donne vous y doit obliger; sinon, perdez-la tout à fait.» Alors
elle tira une bague de son doigt, la lui presenta en lui disant: «Gardez
cette bague, qui vous fera souvenir de moi, et je vous defends de me
venir dire adieu; en un mot ne me voyez plus.» Elle souffrit qu'il la
saluât d'un baiser, et le laissa, passant dans une autre chambre, dont
elle ferma la porte.
Ce miserable amant prit congé du père et de la mère, qui ne purent
contenir leurs larmes et qui l'assurèrent de lui être toujours
favorables pour ce qu'il souhaitoit. Le lendemain il se mit dans une
compagnie de cavalerie qu'on levoit pour le siége de La Rochelle. Comme
elle lui avoit defendu de la plus voir, il n'osa pas l'entreprendre;
mais, la nuit devant le jour de son depart, il lui donna des serenades,
à la fin desquelles il chanta cette complainte, qu'il accorda aux
tristes et doux accens de son luth, en cette sorte:
Iris, maîtresse inexorable,
Sans amour et sans amitié,
Helas! n'auras-tu point pitié
D'un si fidèle amant que tu rends miserable?
Seras-tu toujours inflexible?
Ton coeur sera-t-il de rocher?
Ne le pourrai-je point toucher?
Ne sera-t-il jamais à mon amour sensible?
Je t'obéis, fille cruelle;
Je te dis le dernier adieu;
Jamais, dedans ce triste lieu,
Tu ne verras de moi que mon coeur trop fidèle.
Lorsque mon corps sera sans ame,
Quelque mien ami l'ouvrira,
Et mon coeur il en sortira
Pour t'en faire un present où tu verras ma flamme.
Cette capricieuse fille s'etoit levée et avoit ouvert le volet d'une
fenêtre, n'ayant laissé que la vitre, au travers de laquelle elle se fit
ouïr, faisant un si grand eclat de rire que cela acheva de desesperer le
pauvre Saint-Germain, lequel voulut dire quelque chose; mais elle
referma le volet en disant tout haut: «Tenez votre promesse pour votre
profit»; ce qui l'obligea à se retirer. Il partit quelques jours après
avec la compagnie, qui se rendit au camp de La Rochelle, là où, comme
vous avez pu sçavoir, le siége fut fort opiniâtre, le roi à l'attaquer
et les assiegés à se defendre. Mais enfin il fallut se rendre à la
discretion d'un monarque auquel les vents et les elemens rendoient
obeissance.
Après que la ville fut rendue, on licencia plusieurs troupes, du nombre
desquelles fut la compagnie où etoit Saint-Germain, lequel s'en retourna
à Vitré, où il ne fut pas plutôt qu'il alla voir sa rigoureuse
Marguerite, laquelle souffrit d'en être saluée; mais ce ne fut que pour
lui dire que son retour etoit bien prompt, et qu'elle n'etoit pas encore
disposée à le souffrir, et qu'elle le prioit de ne la point voir. Il lui
repondit ces tristes paroles: «Il faut avouer que vous êtes une
dangereuse personne, et que vous ne desirez que la mort du plus fidèle
amant qui soit au monde: car vous m'avez par quatre fois procuré des
moyens d'eprouver sa rigueur, quoique glorieusement, mais qui eût
pourtant eté pour moi très funeste. Je la suis allé chercher là où des
plus malheureux que moi l'ont fatalement trouvée, sans que je l'aie
jamais pu rencontrer; mais, puisque vous la desirez avec tant d'ardeur,
je la chercherai en tant de lieux qu'à la fin elle sera obligée de me
satisfaire pour vous contenter; mais peut-être ne pourrez-vous pas vous
empêcher de vous repentir de me l'avoir causée, car elle sera d'un genre
si etrange que vous en serez touchée de pitié. Adieu donc, la plus
cruelle qui soit dans l'univers.» Il se leva et la vouloit laisser,
quand elle l'arrêta pour lui dire qu'elle ne souhaitoit du tout point sa
mort, et que, si elle lui avoit procuré des combats, ce n'avoit eté que
pour avoir des preuves certaines de sa valeur, et afin qu'il fût plus
digne de la posseder; mais qu'elle n'etoit pas encore en etat de
souffrir sa recherche; que peut-être le temps la pourroit adoucir. Et
elle le laissa sans lui en dire davantage. Ce peu d'esperance l'obligea
à user d'un moyen qui pensa tout gâter, qui fut de lui donner de la
jalousie. Il raisonnoit en lui-même que, puisqu'elle avoit encore
quelque bonne volonté pour lui, elle ne manqueroit pas d'en prendre s'il
lui en donnoit le sujet. Il avoit un camarade qui avoit une maîtresse
dont il etoit autant cheri que lui etoit maltraité de la sienne. Il le
pria de souffrir qu'il accostât cette bonne maîtresse, et que lui
pratiquât la sienne pour voir quelle mine elle tiendroit. Son camarade
ne voulut pas lui accorder sans en avoir averti sa maîtresse, laquelle y
consentit. La première conversation qu'ils eurent ensemble (car ces deux
filles n'etoient guère l'une sans l'autre), ces deux amans firent
echange: car Saint-Germain approcha de la maîtresse de son camarade,
lequel accosta cette fière Marguerite, laquelle le souffrit fort
agréablement. Mais, quand elle vit que les autres rioient, elle
s'imagina que ce changement etoit concerté, de quoi elle entra en de si
furieux transports qu'elle dit tout ce qu'une amante irritée peut dire
en cas pareil. Elle fut outrée à tel point qu'elle laissa la compagnie
en versant beaucoup de larmes; ce qui fit que cette obligeante maîtresse
alla auprès d'elle et lui remontra le tort qu'elle avoit d'en user de la
sorte; qu'elle ne pouvoit esperer plus de bonheur que la recherche d'un
si honnête homme et si passionné pour elle, et que sa politique etoit
tout à fait extraordinaire et inusitée entre des amans; qu'elle pouvoit
bien voir de quelle manière elle en usoit avec le sien; qu'elle
apprehendoit si fort de le desobliger qu'elle ne lui avoit jamais donné
aucun sujet de se rebuter. Tout cela ne fit aucun effet sur l'esprit de
cette bizarre Marguerite, ce qui jeta le malheureux Saint-Germain dans
un si furieux desespoir qu'il ne chercha depuis que des occasions de
faire paroître à cette cruelle la violence de son amour par quelque
sinistre mort, comme il la pensa trouver: car, un soir que lui et sept
de ses camarades sortoient d'un cabaret ayant tous l'epée au côté, ils
firent rencontre de quatre gentilshommes dont il y en avoit un qui etoit
capitaine de cavalerie, lesquels leur voulurent disputer le haut du pavé
dans une rue etroite où ils passoient; mais ils furent contraints de
ceder, en disant que leur nombre seroit bientôt egal, et du même pas
allèrent prendre quatre ou cinq autres gentilshommes, lesquels se mirent
à chercher ceux qui les avoient fait quitter le haut du pavé, et qu'ils
rencontrèrent dans la Grande-Rue. Comme Saint-Germain s'etoit le plus
avancé dans la dispute, il avoit eté remarqué par ce capitaine à son
chapeau bordé d'argent, qui brilloit dans l'obscurité; aussi, dès qu'il
l'eut remarqué, il s'adressa à lui en lui donnant un coup de coutelas
sur la tête qui lui coupa son chapeau et une partie du crâne. Ils
crurent qu'il etoit mort et qu'ils etoient assez vengés, ce qui les fit
retirer, et les compagnons de Saint-Germain songèrent moins à aller
après ces braves qu'à le relever. Il etoit sans pouls et sans mouvement,
ce qui les obligea à l'emporter à sa maison, où il fut visité par les
chirurgiens, qui lui trouvèrent encore de la vie. Ils le pansèrent,
remirent le crâne et mirent le premier appareil.
La première dispute avoit causé de la rumeur dans le voisinage; mais ce
coup fatal y en apporta bien davantage. Tous les voisins se levèrent, et
chacun en parloit diversement, mais tous concluoient que Saint-Germain
etoit mort. Le bruit en alla jusques à la maison de cette cruelle
Marguerite, laquelle se leva aussitôt du lit et s'en alla en deshabillé
chez son galant, qu'elle trouva en l'etat où je viens de vous le
representer. Quand elle vit la mort peinte sur son visage, elle tomba
evanouie, en telle sorte que l'on eut peine à la faire revenir. Quand
elle fut remise, tous ceux du voisinage l'accusèrent de ce desastre, et
lui representèrent que, si elle l'eût souffert auprès d'elle, elle
auroit evité cet accident. Alors elle se mit à arracher ses cheveux et à
faire des actions d'une personne touchée de douleur. Ensuite elle le
servit avec une telle assiduité (tout le temps qu'il fut hors de
connoissance) qu'elle ne se depouilla ni coucha pendant ce temps-là, et
ne permit pas à ses propres soeurs de lui rendre aucun service. Quand il
commença à connoître, l'on jugea que sa presence lui seroit plus
prejudiciable qu'utile, pour les raisons que vous pouvez entendre. Enfin
il guerit, et, quand il fut en parfaite convalescence, on le maria avec
sa Marguerite, au grand contentement des parens, et beaucoup plus des
mariés.
Après que Leandre eut fini son histoire, ils retournèrent à la ville, où
etant ils soupèrent, et, après avoir un peu veillé, l'on coucha les
epousés.
Ces mariages avoient eté faits à petit bruit, ce qui fut cause qu'ils
n'eurent point de visites ce jour-là, ni le lendemain; mais deux jours
après ils en furent tellement accablés qu'ils avoient peine à trouver
quelques momens de relâche pour etudier leurs rôles: car tout le beau
monde les vint feliciter, et durant huit jours ils reçurent des visites.
Après la fête passée, ils continuèrent leur exercice avec plus de
quietude, excepté Ragotin, lequel se precipita dans l'abîme du
desespoir, comme vous allez voir dans ce dernier chapitre.