Histoire des deux jalouses.
Les divisions qui mirent la maîtresse ville du monde au rang des plus
malheureuses furent une semence qui s'epandit partout l'univers, et en
un temps où les hommes ne doivent avoir qu'une âme, comme au berceau de
l'eglise, puisqu'ils avoient l'honneur d'être les membres de ce sacré
corps. Mais elles ne laissèrent pas d'eclore celles des Guelfes et des
Gibelins, et, quelques années après, celles des Capelets et des
Montesches. Ces divisions, qui ne devoient point sortir de l'Italie, où
elles avoient eu leur origine, ne laissèrent pas de se dilater par tout
le monde, et notre France n'en a pas eté exempte; et il semble même que
c'est dans son sein où la pomme de discorde a plus fait eclater ses
funestes effets; ce qu'elle fait encore à present, car il n'y a ville,
bourg ni village où il n'y ait divers partis, d'où il arrive tous les
jours de sinistres accidens. Mon père, qui etoit conseiller au Parlement
de Rennes, et qui m'avoit destiné pour être, comme je suis, son
successeur, me mit au collége pour m'en rendre capable; mais, comme
j'etois dans ma patrie, il s'aperçut que je ne profitois pas, ce qui le
fit resoudre à m'envoyer à La Flèche (où est, comme vous sçavez, le plus
fameux college que les Jesuites aient dans ce royaume de France). Ce fut
dans cette petite ville-là où arriva ce que je vous vais apprendre, et
au même temps que j'y faisois mes etudes.
Il y avoit deux gentilshommes, qui etoient les plus qualifiés de la
ville, dejà avancés en âge, sans être pourtant mariés, comme il arrive
souvent aux personnes de condition, ce que l'on dit en proverbe: «Entre
qui nous veut et que nous ne voulons pas, nous demeurons sans nous
marier.» A la fin tous deux se marièrent. L'un, qu'on appeloit M. de
Fons-Blanche, prit une fille de Châteaudun, laquelle etoit de fort
petite noblesse, mais fort riche. L'autre, qu'on appeloit M. du Lac,
epousa une demoiselle de la ville de Chartres, qui n'etoit pas riche,
mais qui etoit très belle, et d'une si illustre maison qu'elle
appartenoit à des ducs et pairs et à des marechaux de France. Ces deux
gentilshommes, qui pouvoient partager la ville, furent toujours de fort
bonne intelligence; mais elle ne dura guère après leurs mariages: car
leurs deux femmes commencèrent à se regarder d'un oeil jaloux, l'une se
tenant fière de son extraction et l'autre de ses grands biens. Madame de
Fons-Blanche n'etoit pas belle de visage; mais elle avoit grand'mine,
bonne grâce et etoit fort propre; elle avoit beaucoup d'esprit et etoit
fort obligeante. Madame du Lac etoit très belle, comme j'ai dit, mais
sans grâce; elle avoit de l'esprit infiniment, mais si mal tourné que
c'etoit une artificieuse et dangereuse personne. Ces deux dames etoient
de l'humeur de la plupart des femmes de ce temps, qui ne croiroient pas
être du grand monde si elles n'avoient chacune une douzaine de
galans[429]; aussi elles faisoient tous leurs efforts et employoient
tous leurs soins pour faire des conquêtes, à quoi la du Lac reussissoit
beaucoup mieux que la Fons-Blanche: car elle tenoit sous son empire
toute la jeunesse de la ville et du voisinage; s'entend des personnes
très qualifiées, car elle n'en souffroit point d'autres. Mais cette
affectation causa des murmures sourds, qui eclatèrent enfin ouvertement
en medisance, sans que pour cela elle discontinuât de sa manière d'agir;
au contraire, il semble que ce lui fût un sujet pour prendre plus de
soin à faire des nouveaux galans. La Fons-Blanche n'etoit pas du tout si
soigneuse d'en avertir, et elle en avoit pourtant quelques-uns qu'elle
retenoit avec adresse, entre lesquels etoit un jeune gentilhomme très
bien fait, dont l'esprit correspondoit au sien, et qui etoit un des
braves du temps. Celui-là en etoit le plus favori: aussi son assiduité
causa des soupçons, et la medisance eclata hautement.
[Note 429: Ce n'est pas là une exagération aussi grande qu'on
pourroit croire. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir Tallemant des
Réaux, les Mémoires du chevalier de Grammont, et surtout l'Histoire
amoureuse des Gaules, de Bussy-Rabutin.]
Ce fut là la source de la rupture entre ces deux dames: car auparavant
elles se visitoient civilement, mais, comme j'ai dit, toujours avec une
jalouse envie. La du Lac commença à medire de la Fons-Blanche, fit epier
ses actions et fit mille pieces artificieuses pour la perdre de
reputation, notamment sur le sujet de ce gentilhomme, que l'on appeloit
M. du Val-Rocher; ce qui vint aux oreilles de la Fons-Blanche, qui ne
demeura pas muette: car elle disoit par raillerie que, si elle avoit des
galans, ce n'etoit pas par douzaines comme la du Lac, qui faisoit
toujours de nouvelles impostures. L'autre, en se defendant, lui bailloit
le change, si bien qu'elles vivoient comme deux demons. Quelques
personnes charitables essayèrent à les mettre d'accord; mais ce fut
inutilement, car elles ne les purent jamais obliger à se voir. La du
Lac, qui ne pensoit à autre chose qu'à causer du deplaisir à la
Fons-Blanche, crut que le plus sensible qu'elle pourroit lui faire
ressentir, ce seroit de lui ôter le plus favori de ses galans, ce du
Val-Rocher. Elle fit dire à M. de Fons-Blanche, par des gens qui lui
etoient affidés, que quand il etoit hors de sa maison (ce qui arrivoit
souvent, car il etoit continuellement à la chasse ou en visite chez des
gentilshommes voisins de la ville), que le du Val-Rocher couchoit avec
sa femme, et que des gens dignes de foi l'avoient vu sortir de son lit,
où elle etoit. M. de Fons-Blanche, qui n'en avoit jamais eu aucun
soupçon, fit quelque réflexion à ce discours, et ensuite fit connoître à
sa femme qu'elle l'obligeroit si elle faisoit cesser les visites du
Val-Rocher. Elle repliqua tant de choses et le paya de si fortes raisons
qu'il ne s'y opiniâtra pas, la laissant dans la liberté d'agir comme
auparavant. La du Lac, voyant que cette invention n'avoit pas eu l'effet
qu'elle desiroit, trouva moyen de parler à du Val-Rocher. Elle etoit
belle et accorte, qui sont deux fortes machines pour gagner la
forteresse d'un coeur le mieux muni; aussi, encore qu'il eût de grands
attachemens à la Fons-Blanche, la du Lac rompit tous ces liens et lui
donna des chaînes bien plus fortes; ce qui causa une sensible douleur à
la Fons-Blanche (surtout quand elle apprit que du Val-Rocher parloit
d'elle en des termes fort insolens), laquelle augmenta par la mort de
son mari, qui arriva quelques mois après. Elle en porta le deuil fort
austerement; mais la jalousie la surmonta et fut la plus forte. Il n'y
avoit que quinze jours que l'on avoit enterré son mari qu'elle pratiqua
une entrevue secrète avec du Val-Rocher. Je n'ai pas sçu quel fut leur
entretien, mais l'evenement le fit assez connoître, car une douzaine de
jours après leur mariage fut publié, quoi qu'ils l'eussent contracté
fort secretement, et ainsi dans moins d'un mois elle eut deux maris,
l'un qui mourut en l'espace de ce temps-là, et l'autre vivant. Voilà, ce
me semble, le plus violent effet de jalousie qu'on puisse imaginer, car
elle oublia la bienséance du veuvage et ne se soucia pas de tous les
insolens discours que du Val-Rocher avoit faits d'elle à la persuasion
de la du Lac; ce qui justifie assez ce que l'on dit, qu'une femme
hasarde tout quand il s'agit de se venger, mais vous le verrez encore
mieux par ce que je vous vais dire. La du Lac pensa enrager quand elle
apprit cette nouvelle, mais elle dissimula son ressentiment tant qu'elle
put, et qu'elle fut pourtant sur le point de faire eclater, ayant fait
dessein de le faire assassiner en un voyage qu'il devoit faire en
Bretagne; dont il fut averti par des personnes à qui elle s'en etoit
decouverte, ce qui l'obligea à se bien precautionner. D'ailleurs elle
considera que ce seroit mettre ses plus chers amis en grand hasard, ce
qui la fit penser à un moyen le plus etrange que la jalousie puisse
susciter, qui fut de brouiller son mari avec du Val-Rocher par ses
pernicieux artifices. Aussi ils se querellèrent furieusement plusieurs
fois, et en furent jusqu'au point de se battre en duel, à quoi la du Lac
poussa son mari (qui n'etoit pas des plus adroits du monde), jugeant
bien qu'il ne dureroit guère à du Val-Rocher, lequel, comme j'ai dit,
etoit un des braves du temps, se figurant qu'après la mort de son mari
elle le pourroit encore ôter à la Fons-Blanche, de laquelle elle se
pourroit facilement defaire ou par poison ou par le mauvais traitement
qu'elle lui feroit donner. Mais il en arriva tout autrement qu'elle
n'avoit projeté: car du Val-Rocher, se fiant en son adresse, meprisa du
Lac (qui au commencement se tenoit sur la defensive), ne croyant pas
qu'il osât lui porter; et ainsi il se negligeoit, en sorte que du Lac,
le voyant un peu hors de garde, lui porta si justement qu'il lui mit son
epée au travers du corps et le laissa sans vie, et s'en alla à sa
maison, où il trouva sa femme, à laquelle il raconta l'action, dont elle
fut bien etonnée et marrie tout ensemble de cet evenement si inopiné. Il
s'enfuit secretement et s'en alla dans la maison d'un des parens de sa
femme, lesquels, comme j'ai dit, etoient des grands et puissants
seigneurs, qui travaillèrent à obtenir sa grâce du roi. La Fons-Blanche
fut fort etonnée quand on lui annonça la mort de son mari, et qu'on lui
dit qu'il ne falloit pas s'amuser à verser d'inutiles larmes, mais qu'il
falloit le faire enterrer secretement, pour eviter que la justice n'y
mît pas la main, ce qui fut fait; et ainsi elle fut veuve en moins de
six semaines.
Cependant du Lac eut sa grâce, qui fut enterinée au Parlement de Paris,
nonobstant toutes les oppositions de la veuve du mort, qui vouloit faire
passer l'action pour un assassinat; ce qui la fit resoudre à la plus
étrange resolution qui puisse jamais entrer dans l'esprit d'une femme
irritée. Elle s'arma d'un poignard, et, passant une fois par devant du
Lac, qui se promenoit à la place avec quelques-uns de ses amis, elle
l'attaqua si furieusement et si inopinement qu'elle lui ôta le moyen de
se mettre en defense, et lui donna à même temps deux coups de poignard
dans le corps, dont il mourut trois jours après. Sa femme la fit
poursuivre et mettre en prison. On lui fit son procès, et la plupart des
juges opinèrent à la mort, à quoi elle fut condamnée. Mais l'execution
en fut retardée, car elle declara qu'elle étoit grosse, et, ce qui est à
remarquer, c'est qu'elle ne sçavoit duquel de ses deux maris. Elle
demeura donc prisonnière. Mais, comme c'etoit une personne fort
delicate, l'air renfermé et puant de la Conciergerie, avec les autres
incommodités que l'on y souffre, lui causèrent une maladie et sa
delivrance avant le terme, et ensuite sa mort; neanmoins le fruit eut
baptême, et après avoir vecu quelques heures il mourut aussi. La du Lac
fut touchée de Dieu; elle rentra en soi-même, fit reflexion sur tant de
sinistres accidens dont elle etoit cause, mit ordre aux affaires de sa
maison, et entra dans un monastère de religieuses reformées de l'ordre
de Saint-Benoît, au lieu d'Almenesche[430], au diocèse de Sées. Elle
voulut s'éloigner de sa patrie pour vivre avec plus de quietude et faire
plus facilement penitence de tant de maux qu'elle avoit causés. Elle est
encore dans ce monastère, où elle vit dans une grande austerité, si elle
n'est morte depuis quelques mois.
[Note 430: Bourg à 2 lieues S.-E. d'Argentan.]
Les comediens et comediennes ecoutoient encore, quoique M. de la
Garouffière ne dît plus mot, quand Roquebrune s'avanca pour dire à son
ordinaire que c'etoit là un beau sujet pour un poème grave, et qu'il en
vouloit composer une excellente tragedie, qu'il mettroit facilement dans
les règles d'un poème dramatique. L'on ne repondit pas à sa proposition;
mais tous admirèrent le caprice des femmes quand elles sont frappées de
jalousie, et comme elles se portent aux dernières extrémités. Ensuite de
quoi l'on discuta si c'etoit une passion; mais les sçavans conclurent
que c'etoit la destruction de la plus belle de toutes les passions, qui
est l'amour. Il y avoit encore beaucoup de temps jusqu'au souper, et
tous trouvèrent bon d'aller faire une promenade dans le parc, où etant
ils s'assirent sur l'herbe. Lors le Destin dit qu'il n'y avoit rien de
plus agreable que le recit des histoires. Leandre (qui n'avoit point
entré dans la belle conversation[431] depuis qu'il etoit dans la troupe,
y ayant toujours paru en qualité de valet) prit la parole, disant que,
puisque l'on avoit fini par le caprice des femmes, si la compagnie
agréoit, qu'il feroit le recit de ceux d'une fille qui ne demeuroit pas
loin d'une de ses maisons. Il en fut prié de tous, et, après avoir
toussé cinq ou six fois, il debuta comme vous allez voir.
[Note 431: C'est-à-dire dans la conversation raffinée, subtile et
galante. C'étoient là des façons de parler mises à la mode par l'hôtel
Rambouillet, et dont nous avons déjà vu plusieurs traces dans cet
ouvrage, par exemple l'illustre troupe, la bonne cabale, etc.]