Desespoir de Ragotin et fin du Roman comique.
La Rancune, se voyant hors d'esperance de reussir en l'amour qu'il
portoit à l'Etoile, aussi bien que Ragotin, se leva de bonne heure et
alla trouver le petit homme, qu'il trouva aussi levé et qui ecrivoit,
lequel lui dit qu'il faisoit sa propre epitaphe. «Eh quoi! dit la
Rancune, l'on n'en fait que pour les morts, et vous êtes encore en vie!
Et ce que je trouve le plus etrange, c'est que vous-même la
faites!--Oui, dit Ragotin, et je vous la veux faire voir.»
Il ouvrit le papier, qu'il avoit plié, et lui fit lire ces vers:
Ci gît le pauvre Ragotin,
Lequel fut amoureux d'une très belle Etoile
Que lui enleva le Destin,
Ce qui lui fit faire promptement voile
En l'autre monde, où il sera
Autant de temps qu'il durera.
Pour elle il fit la comedie
Qu'il achève aujourd'hui par la fin de sa vie.
«Voilà qui est magnifique, dit la Rancune, mais vous n'aurez pas la
satisfaction de la voir dessus votre sepulture: car l'on dit que les
morts ne voient ni n'entendent rien.--Ha! dit Ragotin, que vous êtes en
partie cause de mon desastre! car vous me donniez toujours de grandes
esperances de flechir cette belle, et vous sçaviez bien tout le secret.»
Alors la Rancune lui jura serieusement qu'il n'en sçavoit rien
positivement, mais qu'il s'en doutoit, comme il lui avoit dit, quand il
lui conseilloit d'etouffer cette passion, lui remontrant que c'etoit la
plus fière fille du monde. «Et il semble (ajouta-t-il) que la profession
qu'elle fait doive licencier les femmes et les filles de cet orgueil,
qui est ordinaire à celles d'autres condition. Mais il faut avouer qu'en
toutes les caravanes de comediens l'on n'en trouvera point une si
retenue et qui ait tant de vertu; et elle a mis Angelique à ce pli-là,
car de son naturel elle a une autre pente, et son enjouement le temoigne
assez. Mais enfin il faut que je vous decouvre une chose que je vous ai
tenue cachée jusqu'à present: c'est que j'etois aussi amoureux d'elle
que vous, et je ne sçais qui seroit l'homme qui, après l'avoir pratiquée
comme j'ai fait, s'en seroit pu empêcher. Mais, comme je me vois hors
d'esperance aussi bien que vous, je suis resolu de quitter la troupe,
d'autant qu'on y a reçu le frère de la Caverne. C'est un homme qui ne
sçauroit faire d'autres personnages que ceux que je représente, et ainsi
l'on me congediera sans doute; mais je ne veux pas attendre cela, je les
veux prevenir et m'en aller à Rennes trouver la troupe qui y est, où je
serai assurement reçu, puisqu'il y manque un acteur.» Alors Ragotin lui
dit: «Puisque vous etiez frappé d'un même trait, vous n'aviez garde de
parler pour moi à l'Etoile.» Mais la Rancune jura comme un demon qu'il
etoit homme d'honneur et qu'il n'avoit pas laissé de lui en faire des
ouvertures; mais, comme il lui avoit dejà dit, elle n'avoit jamais voulu
ecouter. «Eh bien! dit Ragotin, vous avez resolu de quitter la troupe,
et moi aussi. Mais je veux bien faire un plus grand abandonnement, car
je veux quitter tout à fait le monde.» La Rancune ne fit point de
reflexion sur son epitaphe, qu'il lui avoit baillée; il crut seulement
qu'il avoit fait resolution d'entrer dans un couvent, ce qui fut cause
qu'il ne prit point garde à lui, ni n'en avertit personne que le poète,
auquel il en bailla une copie.
Quand Ragotin fut seul, il songea au moyen qu'il pourroit tenir pour
sortir du monde. Il prit un pistolet, qu'il chargea, et y mit deux
balles pour s'en donner dans la tête; mais il jugea que cela feroit trop
de bruit. Ensuite il mit la pointe de son épée contre sa poitrine, dont
la piqûre lui fit mal, ce qui l'empêcha de l'enfoncer. Enfin il
descendit à l'ecurie cependant que les valets dejeunoient. Il prit des
cordes qui etoient attachées au bât d'un cheval de voiture et en
accommoda une au râtelier et la mit autour de son cou; mais, quand il
voulut se laisser aller, il n'en eut pas le courage et attendit que
quelqu'un entrât. Il y arriva un cavalier etranger, et alors il se
laissa aller, tenant toujours un pied sur le bord de la crèche.
Pourtant, s'il y fût demeuré long-temps, il se seroit enfin etranglé. Le
valet d'etable, qui etoit descendu pour prendre le cheval du cavalier,
voyant Ragotin ainsi pendu, le crut mort, et cria si fort que tous ceux
du logis descendirent. On lui ôta la corde du cou et on le fit revenir,
ce qui fut assez facile. On lui demanda quel sujet il avoit de prendre
une si etrange resolution; mais il ne le voulut pas dire. Alors la
Rancune tira à part mademoiselle de l'Etoile (que je pourrois appeler
mademoiselle du Destin, mais, etant si près de la fin de ce roman, je ne
suis point d'avis de lui changer de nom), à laquelle il decouvrit tout
le mystère, de quoi elle fut fort etonnée. Mais elle le fut bien
davantage quand ce mechant homme fut assez temeraire pour lui dire qu'il
etoit aux mêmes termes, mais qu'il ne prenoit pas une si sanglante
resolution, se contentant de demander son congé. A tout cela elle ne
repondit pas une parole, et le laissa.
Quelque peu de temps après, Ragotin declara à la troupe le dessein qu'il
avoit d'accompagner le lendemain M. de Verville et de se retirer au
Mans. Cette circonstance fit que tous y consentirent; ce qu'ils
n'eussent pas fait s'il eût voulu s'en aller seul, attendu ce qui etoit
arrivé. Ils partirent le lendemain de bon matin, après que monsieur de
Verville eut fait mille protestations de continuation d'amitié aux
comediens et comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa,
lui temoignant la joie qu'il avoit de voir l'accomplissement de ses
desirs. Ragotin fit un grand discours en forme de compliment, mais si
confus que je ne le mets point ici. Quand ils furent au point de partir,
Verville demanda si les chevaux avoient bu; le valet d'etable repondit
qu'il etoit trop matin, et qu'ils les pourroient faire boire en passant
la rivière. Ils montèrent à cheval après avoir pris congé de M. de la
Garouffière, lequel s'etoit aussi disposé à partir, et qui fut
civilement remercié par les nouveaux mariés de la peine qu'il s'etoit
donnée de venir de si loin pour honorer leurs noces de sa presence.
Après cent protestations de services reciproques, il monta à cheval, et
la Rancune le suivit, lequel, nonobstant son insensibilité, ne put pas
empêcher le cours de ses larmes, qui attirèrent celles du Destin, se
ressouvenant (nonobstant le naturel farouche de la Rancune) des services
qu'il lui avoit rendus, et principalement à Paris sur le Pont-Neuf,
lorsqu'il y fut attaqué et volé par la Rappinière. Quand Verville et
Ragotin eurent passé les ponts, ils descendirent à la rivière pour faire
boire leurs chevaux; Ragotin s'avança par un endroit où il y avoit une
rive taillée, où son cheval broncha si rudement, que le petit bout
d'homme perdit les etriers et sauta par dessus la tête du cheval dans la
rivière, qui etoit fort profonde en cet endroit-là. Il ne sçavoit pas
nager, et, quand il l'auroit sçu, l'embarras de sa carabine, de son epée
et de son manteau l'auroient fait demeurer au fond, comme il fit. Un des
valets de Verville etoit allé prendre le cheval de Ragotin, qui etoit
sorti de l'eau, et un autre se depouilla promptement et se jeta dans la
rivière au lieu où il etoit tombé; mais il le trouva mort. L'on appela
du monde, et on le sortit. Cependant Verville envoya avertir les
comediens de ce malheur, et à même temps son cheval. Tous y accoururent,
et, après avoir plaint son sort, ils le firent enterrer dans le
cimetière d'une chapelle de sainte Catherine, qui n'est guère eloignée
de la rivière.
Cet evenement funeste verifie bien le proverbe commun: Qui a pendre n'a
pas noyer. Ragotin n'avoit pas le premier, puisqu'il ne put s'etrangler;
mais il avoit le second, puisqu'il fut effectivement noyé.
Ainsi finit ce petit bout d'avocat comique, dont les aventures,
disgrâces, accidens, et la funeste mort, seront dans la memoire des
habitans du Mans et d'Alençon, aussi bien que les faits heroïques de
ceux qui composoient cette illustre troupe. Roquebrune, voyant le corps
mort de Ragotin, dit qu'il falloit changer deux vers à son epitaphe,
dont la Rancune lui avoit baillé une copie, comme je vous ai dejà dit,
et qu'il falloit la mettre comme il s'ensuit:
Ci gît le pauvre Ragotin,
Lequel fut amoureux d'une très belle Etoile
Que lui enleva le Destin,
Ce qui lui fit faire promptement voile
En l'autre monde sans bateau;
Pourtant il y alla par eau.
Pour elle il fit la comedie
Qu'il achève aujourd'hui par la fin de sa vie.
Les comediens et comediennes s'en retournèrent à leur logis, et
continuèrent leur exercice avec l'admiration ordinaire.