Retour de Verville, accompagné de M. de la Garouffière; mariage des
comediens et comediennes, et autres aventures de Ragotin.
Tous ceux de la troupe furent etonnés de voir M. de la Garouffière; pour
Verville, il etoit attendu avec impatience, principalement de ceux et
celles qui se devoient marier. Ils lui demandèrent quels bons
affaires[427] il avoit en cette ville, et il leur repondit qu'il n'en
avoit aucuns, mais que, M. de Verville lui ayant communiqué quelque
chose d'importance, il avoit eté ravi de trouver une occasion si
favorable pour les revoir encore une fois, et leur offrit la
continuation de ses services. Verville lui fit signe qu'il n'en falloit
parler qu'en secret, et, pour lui en rompre les discours, il lui
presenta le prieur de Saint-Louis, avec lequel il avoit fait grande
amitié, lui disant que c'etoit un fort galant homme. Alors l'Etoile leur
dit qu'il venoit d'achever une histoire aussi agreable que l'on en pût
ouïr. Ces deux messieurs témoignèrent avoir du regret de n'être venus
plus tôt pour avoir eu la satisfaction de l'entendre. Alors Verville
passa dans une autre chambre, où le Destin le suivit, et, après y avoir
demeuré quelques momens, ils appelèrent l'Etoile et Angelique, et
ensuite Leandre et la Caverne, que M. de la Garouffière suivit. Quand
ils furent assemblés, Verville leur dit qu'etant à Rennes il avoit
communiqué au sieur de la Garouffière le dessein qu'ils avoient fait de
se marier, et qu'il devoit repasser par Alençon pour être de la noce, et
qu'il avoit temoigné vouloir être de la partie. Il en fût très
humblement remercié, et on lui temoigna de même l'obligation qu'on lui
avoit d'avoir voulu prendre cette peine. «Mais à propos, dit M. de
Verville, il faudroit faire monter cet honnête homme qui est en bas»; ce
que l'on fit. Quand il fut entré, la Caverne le regarda fixement, et la
force du sang fit un si merveilleux effet en elle qu'elle s'attendrit et
pleura sans en sçavoir la cause. On lui demanda si elle connoissoit cet
homme-là, et elle repondit qu'elle ne croyoit pas de l'avoir jamais vu.
On lui dit de le regarder avec attention, ce qu'elle fit, et pour lors
elle trouva sur son visage tant de traits du sien qu'elle s'ecria:
«Seroit-ce point mon frère?» Alors il s'approcha d'elle et l'embrassa,
l'assurant que c'etoit lui-même, que le malheur avoit eloigné si
longtemps de sa presence. Il salua sa nièce et tous ceux de la
compagnie, et assista à la conference secrète, où il fut conclu que l'on
celebreroit les deux mariages, sçavoir: du Destin avec l'Etoile et de
Leandre avec Angelique. Toute la difficulté consistoit à sçavoir quel
prêtre les epouseroit; alors le prieur de Saint-Louis (que l'on avoit
aussi appelé à la conference) leur dit qu'il se chargeoit de cela et
qu'il en parleroit aux curés des deux paroisses de la ville et à celui
du faubourg de Montfort; que, s'ils en faisoient quelque difficulté, il
retourneroit à Sées et qu'il en obtiendroit la permission du seigneur
evêque; que, s'il ne vouloit pas la lui accorder, il iroit trouver
monseigneur l'evêque du Mans, de qui il avoit l'honneur d'être connu,
d'autant que sa petite eglise etoit de sa juridiction, et qu'il ne
croyoit pas d'en être refusé. Il fut donc prié de prendre ce soin-là.
Cependant l'on fit secretement venir un notaire et l'on passa les
contrats de mariage. Je ne vous en dis point les clauses (car cette
particularité n'est pas venue à ma connoissance), oui bien qu'ils se
marièrent. MM. de Verville, de la Garouffière et de Saint-Louis furent
les temoins. Ce dernier alla parler aux curés, mais aucun d'eux ne
voulut les epouser, alleguant beaucoup de raisons que le prieur ne put
surmonter, parce qu'il n'en etoit peut-être pas capable, ce qui le fit
resoudre d'aller à Sées. Il prit le cheval de Leandre et un de ses
laquais, et alla trouver le seigneur evêque, lequel repugna un peu lui
accorder sa requête; mais le prieur lui remontra que ces gens-là
n'etoient veritablement de nulle paroisse, car ils etoient aujourd'hui
dans un lieu et demain dans un autre; que pourtant l'on ne pouvoit pas
les mettre au rang des vagabonds et gens sans aveu (qui etoit la plus
forte raison sur laquelle les curés avoient fondé leur refus), car ils
avoient bonne permission du roi et avoient leur menage, et par
consequent etoient censés sujets des evêques dans le diocèse desquels
ils se trouvoient lors de leur residence en quelque ville; que ceux pour
qui il demandoit la dispense etoient dans celle d'Alençon, où il avoit
juridiction, tant sur eux que sur les autres habitans, et que partant il
les pouvoit dispenser, comme il l'en supplioit très humblement, parce
que d'ailleurs ils etoient fort honnêtes gens. L'evêque donna les mains
et pouvoir au prieur de les epouser en quelle eglise qu'il voudroit; il
vouloit appeler son secretaire pour faire la dispense en forme, mais le
prieur lui dit qu'un mot de sa main suffisoit, ce que le bon seigneur
fit aussi agreablement qu'il lui donna à souper.
[Note 427: Affaire étoit quelquefois du masculin alors. Dans le Rôle
des présentations faites aux grands jours de l'éloquence françoise, de
Sorel, nous lisons: «S'est presenté un novice en poésie, requérant...
qu'il plaise à la compagnie déclarer quel genre sont les mots navire et
affaire.»]
Le lendemain il s'en retourna à Alençon, où il trouva les fiancés qui
preparoient tout ce qui etoit necessaire pour les noces. Les autres
comediens (qui n'avoient point eté du secret) ne sçavoient que penser de
tant d'appareil, et Ragotin en etoit le plus en peine. Ce qui les
obligeoit à tenir la chose ainsi secrète n'etoit que ce que vous avez
appris du Destin: car, pour Leandre et Angelique, cela etoit connu de
tous, et aussi la crainte de ne réussir pas à la dispense. Mais, quand
ils en furent assurés, l'on rendit la chose publique, et l'on recita les
contrats de mariage devant tous, et l'on prit jour pour epouser. Ce fut
un furieux coup de foudre pour le pauvre Ragotin, auquel la Rancune dit
tout bas: «Ne vous l'avois-je pas bien dit? Je m'en etois toujours
defié.» Le pauvre petit homme entra en la plus profonde melancolie que
l'on puisse imaginer, laquelle le precipita dans un furieux desespoir,
comme vous apprendrez au dernier chapitre de ce roman. Il devint si
troublé que, passant devant la grande eglise de Notre-Dame un jour de
fête que l'on carillonnoit, il tomba dans l'erreur de la plupart des
gens du vulgaire, qui croient que les cloches disent tout ce qu'ils
s'imaginent. Il s'arrêta pour les ecouter, et il se persuada facilement
qu'elles disoient:
Ragotin, ce matin,
A bu tant de pots de vin,
Qu'il branle, qu'il branle.
Il entra en une si furieuse colère contre le campanier qu'il cria tout
haut: «Tu as menti! je n'ai pas bu aujourd'hui extraordinairement! Je ne
me serois pas fâché si tu leur faisois dire:
Le mutin de Destin
A ravi à Ragotin
L'Etoile, l'Etoile[428],
*/
car j'aurois eu la consolation de voir les choses inanimées temoigner
avoir du ressentiment de ma douleur; mais de m'appeler ivrogne! ha! tu
la payeras!» Et aussitôt il enfonça son chapeau, et entra dans l'eglise
par une des portes où il y a un degré en vis par lequel il monta à
l'orgue. Quand il vit que cette montée n'alloit pas au clocher, il la
suivit jusqu'au plus haut, où il trouva une porte fort basse, par
laquelle il entra, et suivit sous le toit des chapelles, sous lequel il
faut que ceux qui y passent se baissent; mais lui y trouva un plancher
fort elevé. Il chemina jusqu'au bout, où il trouva une porte qui va au
clocher, où il monta. Quand il fut au lieu où les cloches sont pendues,
il trouva le campanier qui carillonnoit toujours, et qui ne regardoit
point derrière lui. Alors il se mit à lui crier des injures, l'appelant
insolent, impertinent, sot, brutal, maroufle, etc.; mais le bruit des
cloches l'empêchoit de l'entendre. Ragotin s'imagina qu'il le meprisoit,
ce qui le fit impatienter et s'approcher de lui, et à même temps lui
baillier un grand coup de poing sur le dos. Le campanier, se sentant
frappé, se tourna, et, voyant Ragotin, lui dit: «Hé! petit escargot! qui
diable t'a mené ici pour me frapper?» Ragotin se mit en devoir de lui en
dire le sujet et de lui faire ses plaintes; mais le campanier, qui
n'entendoit point de raillerie, sans le vouloir ecouter, le prit par un
bras, et à même temps lui bailla un coup de pied au cul, qui le fit
culbuter le long d'un petit degré de bois jusques sur le plancher d'où
l'on sonne les cloches à branle. Il tomba si rudement, la tête la
première, qu'il donna du visage contre une des boîtes par où l'on passe
les cordes, et se mit tout en sang. Il pesta comme un petit demon, et
descendit promptement; il passa au travers de l'eglise, d'où il alla
trouver le lieutenant criminel pour se plaindre à lui de l'excès que le
campanier avoit commis en sa personne. Ce magistrat, le voyant ainsi
sanglant, crut facilement ce qu'il disoit; mais après en avoir appris le
sujet, il ne put s'empêcher de rire, et connut bien que le petit homme
avoit le cerveau mal timbré. Pourtant, pour le contenter, il lui dit
qu'il feroit justice et envoya un laquais dire au campanier qu'il le
vînt trouver. Quand il fut venu, il lui demanda pourquoi il faisoit
injurier cet honnête homme par ses cloches? A quoi il lui repondit qu'il
ne le connoissoit point et qu'il carillonoit à son ordinaire:
Orléans, Beaugenci,
Notre-Dame de Cleri,
Vendôme, Vendôme;
mais qu'ayant eté frappé de lui et injurié, il l'avoit poussé, et
qu'ayant rencontré le haut de l'escalier, il en etoit tombé. Le
lieutenant criminel lui dit: «Une autre fois soyez plus avisé», et à
Ragotin: «Soyez plus sage et ne croyez pas votre imagination touchant le
son des cloches.» Ragotin s'en retourna à la maison, où il ne se vanta
pas de son accident. Mais les comediens, voyant son visage ecorché en
trois ou quatre endroits, lui en demandèrent la raison, ce qu'il ne
voulut pas dire; mais ils l'apprirent par la voix commune, car cette
disgrâce avoit eclaté, et dont ils rirent bien fort, aussi bien que MM.
de Verville et de La Garouffière.
[Note 428: Ce passage semble un ressouvenir de Rabelais et des
paroles que les cloches de Varennes prononcent aux oreilles de Panurge:
«Marie-toy, marie-toy; marie, marie; si tu te maries, maries, maries,
très bien t'en trouveras, veras, veras.» (Pantag., III, 26.) On raconte
semblable chose de Withington, qui entendit les cloches lui prédire
qu'il seroit maire de Londres.]
A propos de la chanson des cloches, M. Ed. Fournier veut bien nous
communiquer la note suivante, extraite d'un grand travail qu'il prépare
sur nos airs et chansons populaires:
«Cette chanson, que les cloches chantent seules aujourd'hui, est une
chanson historique. Elle date du temps où Charles VII n'avoit pour tout
royaume qu'un petit coin de la France. On n'en connoît qu'un seul
couplet, encore fut-on longtemps à n'en savoir que les derniers mots.
C'est Brazier qui le retrouva. Le voici, tel qu'il le donne dans sa
notice sur les sociétés chantantes, qui se trouve à la fin de son
Histoire des petits théâtres de Paris, 1838, in-12, t. 2, p. 192:
Mes amis, que reste-t-il
A ce dauphin si gentil?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme.
«Mon ami Adolphe Duchalais, qui s'occupoit d'une histoire de Beaugency,
sa ville natale, ayant eu connoissance de ce couplet, alla voir Brazier
pour savoir où il l'avoit trouvé. «Je le tiens de ma nourrice, qui étoit
de votre pays, lui répondit le chansonnier; elle me l'a tant chanté, en
me berçant, que je ne l'ai jamais oublié.» Duchalais n'eut plus de cesse
qu'il n'eût consulté toutes les paysannes des environs de Beaugency, et
il en découvrit enfin qui savoient le fameux couplet. M. Philipon de la
Madeleine avoit fait la même trouvaille; aussi, parlant de la détresse
de Charles VII dans son livre de l'Orléanois, p. 213, il cite la chanson
en note, en l'accompagnant de ces lignes: «Le souvenir de ses malheurs
et de l'affection du peuple se retrouve dans ce couplet, avec lequel nos
paysannes des hameaux de Villemarceaux et de Cravant bercent et
endorment leurs enfants.» L'air est resté; c'est, comme vous savez,
celui du Carillon de Vendôme.»
Le jour des epousailles des comediennes etant venu, le prieur de
Saint-Louis leur dit qu'il avoit fait choix de son eglise pour les
epouser. Ils y allèrent à petit bruit, et il benit les mariages après
avoir fait une très belle exhortation aux mariés, lesquels se retirèrent
à leur logis, où ils dînèrent. Après quoi l'on demanda à quoi l'on
passeroit le temps jusqu'au souper. La comedie, les ballets et les bals
leur etoient si ordinaires, que l'on trouva bon de faire le recit de
quelque histoire. Verville dit qu'il n'en sçavoit point. Si Ragotin
n'eût pas eté dans sa noire melancolie, il se fût sans doute offert à en
debiter quelqu'une; mais il etoit muet. L'on dit à la Rancune de
raconter celle du poète Roquebrune, puisqu'il l'avoit promis quand
l'occasion s'en presenteroit, et qu'il n'en pourroit jamais trouver de
plus belle, la compagnie etant beaucoup plus illustre que quand il la
vouloit commencer. Mais il repondit qu'il avoit quelque chose dans
l'esprit qui le troubloit, et que, quand il l'auroit assez libre, qu'il
ne vouloit pas rendre ce mauvais office au poète de faire son eloge,
dans lequel il faudroit comprendre sa maison, et qu'il etoit trop de ses
amis pour debiter une juste satire. Roquebrune pensa troubler la fête,
mais le respect qu'il eut pour les etrangers qui etoient dans la
compagnie calma tout cet orage. En suite de quoi M. de la Garouffière
dit qu'il sçavoit beaucoup d'aventures dont il avoit eté temoin
oculaire. On le pria d'en faire le recit; ce qu'il fit, comme vous
verrez au chapitre suivant.