Suite et fin de l'histoire du prieur de Saint-Louis.
Si le commencement de cette histoire (où vous n'avez vu que de la joie
et des contentemens) vous a eté ennuyeux, ce que vous allez ouïr le sera
bien davantage, puisque vous n'y verrez que des revers de la fortune,
des douleurs et des desespoirs qui suivront les plaisirs et les
satisfactions où vous me verrez encore, mais pour fort peu de temps.
Pour donc reprendre au même lieu où je finis le recit, après que mes
camarades et moi eûmes appris nos rôles et exercé plusieurs fois, un
jour de dimanche au soir nous representâmes notre pièce dans la maison
du sieur du Fresne, ce qui fit un grand bruit dans le voisinage; quoique
nous eussions pris tous les soins de faire tenir les portes du parc bien
fermées, nous fûmes accablés de tant de monde, qui avoit passé le
château ou escaladé les murailles, que nous eûmes toutes les peines
imaginables à gagner le theâtre, que nous avions fait dresser dans une
salle de mediocre grandeur; aussi il resta les deux tiers du monde
dehors. Pour obliger ces gens-là à se retirer, nous leur fîmes promesse
que le dimanche suivant nous la representerions dans la ville et dans
une plus grande salle. Nous fîmes passablement bien pour des apprentis,
excepté un de nos acteurs qui faisoit le personnage du secretaire du roi
Darius (la mort de ce monarque etoit le sujet de notre pièce[396]): car
il n'avoit que huit vers à dire, ce qu'il faisoit assez bien entre nous;
mais, quand il fallut representer tout à bon, il le fallut pousser sur
la scène par force, et ainsi il fut obligé de parler, mais si mal que
nous eûmes beaucoup de peine à faire cesser les éclats de rire.
[Note 396: Il s'agit probablement de La Mort de Daire, tragédie de
Hardy (1619), où Masoee, qui peut passer en effet pour le secrétaire de
Darius, a non pas huit vers, mais dix en tout à prononcer, dans la 1re
scène du 2e acte.]
La tragedie etant finie, je commençai le bal avec la du Lys, et qui dura
jusqu'à minuit. Nous prîmes goût à cet exercice, et sans en rien dire à
personne nous etudiâmes une autre pièce. Cependant je ne desistois point
de mes visites ordinaires. Or, un jour que nous etions assis auprès du
feu, il arriva un jeune homme auquel l'on y fit prendre place; après un
quart d'heure d'entretien, il sortit de sa poche une boîte dans laquelle
il y avoit un portrait de cire en relief, très bien fait, qu'il dit être
celui de sa maîtresse. Après que toutes les demoiselles l'eurent vu et
dit qu'elle etoit fort belle, je le pris à mon tour, et, en le
considerant avec attention, je m'imaginai qu'il ressembloit à la du Lys,
et que ce galant-là avoit quelque pensée pour elle. Je ne marchandai
point à jeter cette boîte dans le feu, où la petite statue se fondit
bientôt: car, quand il se mit en devoir de l'en tirer, je l'arrêtai et
le menaçai de le jeter par la fenêtre. M. du Fresne (qui m'aimoit autant
alors comme il m'a haï depuis) jura qu'il lui feroit sauter l'escalier,
ce qui obligea ce malheureux à sortir confusement. Je le suivis sans que
personne de la compagnie m'en pût empêcher, et je lui dis que, s'il
avoit quelque chose sur le coeur, que nous avions chacun une epée et que
nous etions en beau lieu pour se satisfaire; mais il n'en eut pas le
courage. Or le dimanche suivant nous jouâmes la même tragedie que nous
avions dejà representée, mais dans la salle d'un de nos voisins qui
etoit assez grande, et par ce moyen nous eûmes quinze jours pour étudier
l'autre pièce. Je m'avisai de l'accompagner de quelques entrées de
ballet[397], et je fis choix de six de mes camarades qui dansoient le
mieux, et je fis le septième. Le sujet du ballet etoit les bergers et
les bergères soumis à l'Amour: car à la première entrée paroissoit un
Cupidon, et aux autres des bergers et des bergères, tous vêtus de blanc,
et leurs habits tout parsemés de noeuds de petit ruban bleu, qui etoit
la couleur de la du Lys, et que j'ai aussi toujours portée depuis; il
est vrai que j'y ai ajouté la feuille[398] morte, pour les raisons que
je vous dirai à la fin de cette histoire. Ces bergers et bergères
faisoient deux à deux chacun une entrée, et, quand ils paroissoient tous
ensemble, ils formoient les lettres du nom de la du Lys, et l'amour
decochoit une flèche à chaque berger et jetoit des flammes de feu aux
bergères, et tous en signe de soumission flechissoient le genou. J'avois
composé quelques vers sur le sujet du ballet, que nous recitâmes; mais
la longueur du temps me les a fait oublier, et, quand je m'en
souviendrois encore, je n'aurois garde de vous les dire, car je suis
assuré qu'ils ne vous agréeroient pas, à présent que la poësie françoise
est au plus haut degré où elle puisse monter. Comme nous avions tenu la
chose secrète, il nous fut facile de n'avoir que de nos amis
particuliers, qui insensiblement et sans que l'on s'en aperçût entrèrent
dans le parc, où nous representâmes à notre aise les Amours d'Angelique
et de Sacripant, roi de Circassie, sujet tiré de l'Arioste[399]; ensuite
nous dansâmes notre ballet.
[Note 397: Le ballet, que Benserade devoit élever à un si haut point
de gloire, et que Molière même ne dédaigna pas de cultiver, étoit déjà,
à cette époque, en grande faveur. V. le Mercure du temps et les Mémoires
de Marolles, passim. En 1630, le fameux ballet préparé par le comte de
Soissons pour le retour de Louis XIII à Paris mit la cour et la ville en
émoi et préoccupa les esprits plus encore que le procès du maréchal de
Marillac. Les ballets de Maître Galimathias, des Goutteux (1630), du
Monde, de la Prospérité des armes de France, du Triomphe de la beauté
(1640), etc., n'excitoient guère moins l'attention publique. Déjà, même
sous Henri IV, il y avoit eu à la cour plus de 80 ballets.]
[Note 398: On peut consulter le Jeu du galant (Maison des jeux, 3e
p.) pour la signification attachée alors à la couleur des rubans. Voici
d'abord pour le bleu: «Doriclas, commençant, dit qu'il choisissoit le
bleu à cause qu'etant une couleur attribuée au ciel, elle temoignoit que
l'on ne vouloit avoir que des affections celestes.» Quant à la couleur
feuille morte, elle signifioit la mort de l'espérance, ou au moins d'une
espérance.]
[Note 399: Encore un sujet emprunté au Roland furieux, qui étoit
alors mis à contribution par le théâtre presque autant que l'Astrée. Je
serois assez porté à croire que l'auteur a commis une erreur dans la
désignation de cette pièce, car l'Arioste nous montre bien Sacripant
amoureux d'Angélique, mais non Angélique amoureuse de Sacripant;
d'ailleurs, je ne connois pas, dans notre ancien théâtre, de pièce
intitulée ainsi. Il y en a deux, l'une publiée à Troyes, chez Noël
Laudereau, l'autre probablement de Ch. Bauter, dit Méliglosse, publiée
chez Oudot (1614), qui portent ce titre: Tragédie françoise des amours
d'Angelique et de Medor, avec les furies de Rolland et la mort de
Sacripant, etc. Peut-être l'auteur a-t-il fait une confusion
involontaire.]
Je voulus commencer le bal à l'ordinaire, mais M. du Fresne ne le voulut
pas permettre, disant que nous etions assez fatigués de la comedie et du
ballet; il nous donna congé et nous nous retirâmes. Nous resolûmes de
rendre cette comedie publique et de la representer dans la ville, ce que
nous fîmes le dimanche gras, dans la salle de mon parrain, et en plein
jour. La du Lys me dit que, si je commençois le bal, que ce fût avec une
fille de notre voisinage qui etoit vêtue de taffetas bleu tout de même
qu'elle, ce que je fis. Mais il s'eleva un murmure sourd dans la
compagnie, et il y en eut qui dirent assez haut: «Il se trompe, il se
manque», ce qui excita le rire à la du Lys et à moi; de quoi la fille
s'etant aperçue, me dit: «Ces gens ont raison, car vous avez pris l'une
pour l'autre.» Je lui repondis succinctement: «Pardonnez-moi, je sçais
fort bien ce que je fais.» Le soir je me masquai avec trois de mes
camarades, et je portois le flambeau, croyant que par ce moyen je ne
serois pas connu[400], et nous allâmes dans le parc. Quand nous fûmes
entrés dans la maison, la du Lys regarda attentivement les trois
masques, et, ayant reconnu que je n'y etois pas, elle s'approcha de moi
à la porte où je m'etois arrêté avec le flambeau, et, me prenant par la
main, me dit ces obligeantes paroles: «Deguise-toi de toutes les façons
que tu pourras t'imaginer, je te connoîtrai toujours facilement.» Après
avoir eteint le flambeau, je m'approchai de la table, sur laquelle nous
posâmes nos boîtes de dragées et jetâmes les dés. La du Lys me demanda à
qui j'en voulois, et je lui fis signe que c'etoit à elle; elle me
repliqua qu'est-ce que je voulois qu'elle mît au jeu, et je lui montrai
un noeud de ruban que l'on appelle à present galant[401], et un bracelet
de corail qu'elle avoit au bras gauche. Sa mère ne vouloit pas qu'elle
le hasardât; mais elle eclata de rire, en disant qu'elle n'apprehendoit
pas de me le laisser. Nous jouâmes et je gagnai, et je lui fis un
present de mes dragées. Autant en firent mes compagnons avec la fille
aînée et d'autres demoiselles qui y etoient venues passer la veillée.
Après quoi nous prîmes congé. Mais, comme nous allions sortir, la du Lys
s'approcha de moi, et mit la main aux cordons qui tenoient mon masque
attaché, qu'elle denoua promptement, en disant: «Est-ce ainsi que l'on
fait de s'en aller si vite?» Je fus un peu honteux, mais pourtant bien
aise d'avoir un si beau pretexte de l'entretenir. Les autres se
demasquèrent aussi, et nous passâmes la veillée fort agreablement. Le
dernier soir du carnaval je lui donnai le bal avec la petite bande de
violons, la grande etant employée pour la noblesse. Pendant le carême il
fallut faire trève de divertissemens pour vaquer à la piété, et je vous
puis assurer que nous ne manquions pas un sermon, la du Lys et moi. Nous
passions les autres heures du jour en visites continuelles et en
promenades, ou à ouïr chanter les filles de la ville sur le derrière du
château, où il y a un excellent echo, où elles provoquoient cette nymphe
imaginaire à leur repondre[402].
[Note 400: Ce ne fut que peu d'années avant la composition de cette
3e partie que la cour commença à répandre la mode des mascarades. V.
Mém. de madem. de Montp., coll. Petitot, XLII, p. 408, et une note de
Walckenaër, Mém. de Madame de Sévigné, II, p. 481.]
[Note 401: On appeloit galants des rubans noués, servant à orner les
habits ou la tête tant des hommes que des femmes: «Il y a de certaines
petites choses qui coûtent peu, et neanmoins parent extrêmement un
homme,... comme par exemple d'avoir un beau ruban d'or et d'argent au
chapeau, quelquefois entremeslé de soie de quelque belle couleur, et
d'avoir aussi au devant des chausses sept ou huit des plus beaux rubans
satinés et des couleurs les plus eclatantes qui se voient.... Pour
montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire
parestre la galanterie d'un homme, ils ont emporté le nom de galands,
par preference sur toute autre chose.» (Loix de la galant.) On peut voir
aussi, dans la Maison des jeux, la pièce suivante, intitulée: le Jeu du
galand, et dans le Recueil en prose de Sercy (1642), t. 1er, l'Origine
et le progrès des rubans. Les galants qui ornoient la toilette des
femmes prenoient différents noms, suivant la place qu'ils occupoient: on
les appeloit le mignon, le badin, l'assassin des dames, etc.]
[Note 402: Voilà un ressouvenir de ces échos qui avoient fait les
délices des cours de François Ier et de Henri II. V. un curieux écho
dans les oeuvres de Joach. du Bellay, et dont les pastorales avoient
tellement mis l'usage à la mode qu'on les retrouve parfois jusque dans
les romans comiques et satiriques, bien que ceux-ci tournent en ridicule
la plupart des inventions de la pastorale, comme du roman héroïque et
chevaleresque. Ainsi Sorel, dans Le Berger extravagant, manifeste
lui-même un certain foible pour les échos. (Remarq. sur le 1er l.)
Boileau se moque de cet usage, à plusieurs reprises, dans les Héros de
roman.]
Les fêtes de Pâques approchoient, quand un jour mademoiselle du Fresne,
la fille, me dit en riant: «Me meneras-tu à Saint-Pater[403]?» C'est une
petite paroisse qui est à un quart de lieue du faubourg de Montfort, où
l'on va en devotion le lundi de Pâques, après dîner, et c'est là aussi
où l'on voit tous les galans et galantes. Je lui repondis qu'il ne
tiendroit qu'à elle. Le jour venu, comme je me disposois à les aller
prendre, au sortir de ma maison je rencontrai un mien voisin, jeune
homme fort riche, lequel me demanda où j'allois si empressé. Je lui dis
que j'allois au Parc querir les demoiselles du Fresne pour les
accompagner à Saint-Pater. Alors il me repondit que je pouvois bien
rentrer, car il sçavoit de bonne part que leur mère avoit dit qu'elle ne
vouloit pas que ses filles y allassent avec moi. Ce discours m'assomma
si fort que je ne pus lui rien repliquer; mais je rentrai dans ma
maison, où etant, je me mis à penser d'où pouvoit venir un si prompt
changement; après y avoir bien rêvé, je n'en trouvai autre sujet que mon
peu de merite et ma condition. Pourtant je ne pus m'empêcher de declamer
contre leur procédé, de m'avoir souffert tandis que je les avois
diverties par des bals, ballets, comedies et serenades, car je leur en
donnois souvent, en toutes lesquelles choses j'avois fait de grandes
depenses, et qu'à present l'on me rebutoit. La colère où j'etois me fis
resoudre d'aller à l'assemblée avec quelques-uns de mes voisins, ce que
je fis. Cependant l'on m'attendoit au Parc, et, quand le temps fut passé
que je devois m'y rendre, la du Lys et sa soeur, avec quelques autres
demoiselles du voisinage, y allèrent. Après avoir fait leur devotion
dans l'eglise, elles se placèrent sur la muraille du cimetière, au
devant d'un ormeau qui leur donnoit de l'ombrage. Je passai devant
elles, mais d'assez loin, et la du Fresne me fit signe d'approcher, et
je fis semblant de ne les pas voir. Ceux qui etoient avec moi m'en
avertirent et je feignis de ne l'entendre pas et passai outre, leur
disant: «Allons faire collation au logis des Quatre-Vents»; ce que nous
fîmes.
[Note 403: Ou plutôt Saint-Paterne, qui est le vrai nom. V. Dict. de
Pesche.]
Je ne fus pas plustôt retourné chez moi qu'une femme veuve (qui etoit
notre confidente) me vint trouver et me demanda fort brusquement quel
sujet m'avoit obligé de fuir l'honneur d'accompagner les demoiselles du
Fresne à Saint-Pater; que la du Lis en etoit outrée de colère au dernier
point, et ajouta que je pensasse à reparer cette faute. Je fus fort
surpris de ce discours, et, après lui avoir fait le recit de ce que je
vous viens de dire, je l'accompagnai à la porte du Parc, où elles
etoient. Je la laissai faire mes excuses, car j'etois si troublé que je
n'aurois pu leur dire que de mauvaises raisons. Alors la mère,
s'adressant à moi, me dit que je ne devois pas être si credule; que
c'etoit quelqu'un qui vouloit troubler notre contentement, et que je
fusse assuré que je serois toujours le bienvenu dans leur maison, où
nous allâmes. J'eus l'honneur de donner la main à la du Lys, qui
m'assura qu'elle avoit eu bien de l'inquietude, surtout quand j'avois
feint de ne pas voir le signe que sa soeur m'avoit fait. Je lui demandai
pardon et lui fis de mauvaises excuses, tant j'etois transporté d'amour
et de colère. Je me voulois venger de ce jeune homme; mais elle me
commanda de n'en pas parler seulement, ajoutant que je devois être
content d'experimenter le contraire de ce qu'il m'avoit dit. Je lui
obéis, comme je fis toujours depuis.
Nous passions le temps le plus doucement qu'on puisse imaginer, et nous
eprouvions par de véritables effets ce que l'on dit que le mouvement des
yeux est le langage des amans; car nous l'avions si familier, que nous
nous faisions entendre tout ce que nous voulions. Un dimanche au soir,
au sortir de Vêpres, nous nous dîmes, avec ce langage muet, qu'il
falloit aller après souper nous promener sur la rivière et n'avoir que
telles personnes que nous designâmes. J'envoyai aussitôt retenir un
bateau. A l'heure dite, je me transportai, avec ceux qui devoient être
de la promenade, à la porte du Parc, où les demoiselles nous
attendoient; mais trois jeunes hommes, qui n'etoient pas de notre
cabale, s'arrêtèrent avec elles. Elles firent bien tout ce qu'elles
purent pour s'en defaire; mais eux s'en etant aperçus, ils
s'opiniâtrèrent à demeurer, ce qui fut cause que quand nous abordâmes la
porte du Parc, nous passâmes outre sans nous y arrêter, et nous nous
contentâmes de leur faire signe de nous suivre, et nous les allâmes
attendre au bateau. Mais quand nous aperçûmes ces fâcheux avec elles,
nous avançâmes sur l'eau et allâmes aborder à un autre lieu, proche
d'une des portes de la ville, où nous rencontrâmes le sieur du Fresne,
lequel me demanda où j'avais laissé ses filles. Je ne pensai pas bien à
ce que je lui devois repondre, mais lui dis franchement que je n'avois
pas eu l'honneur de les voir ce soir-là. Après nous avoir donné le bon
soir, il prit le chemin du Parc, à la porte duquel il trouva ses filles,
auxquelles il demanda d'où elles venoient et avec qui. La du Lys lui
repondit: «Nous venons de nous promener avec un tel», et me nomma. Alors
son père lui accompagna un: «Vous en avez menti», d'un soufflet,
ajoutant que si j'eusse eté avec elles (quand même il auroit eté plus
tard) il ne s'en fût pas mis en peine. Le lendemain, cette veuve dont je
vous ai dejà parlé me vint trouver pour me dire ce qui s'etoit passé le
soir précédent, et que la du Lys en etoit fort en colère, non pas tant
du soufflet comme de ce que je ne l'avois pas attendue, parce qu'au
bateau son intention etoit de se defaire accortement de ces fâcheux. Je
m'excusai du mieux que je pus, et je passai quatre jours sans l'aller
voir. Mais un jour qu'elle et sa soeur et quelques demoiselles etoient
assises sur un banc de boutique, dans la rue la plus prochaine de la
porte de la ville par laquelle j'allois sortir pour aller au faubourg,
je passai devant elles en levant un peu le chapeau, mais sans les
regarder ni leur rien dire. Les autres demoiselles leur demandèrent ce
que vouloit dire ce procédé, qui paroissoit incivil. La du Lys ne
repondit rien; mais sa soeur aînée dit qu'elle en ignoroit la cause et
qu'il la falloit sçavoir de lui-même: «Et pour ne le pas manquer,
allons, dit-elle, nous poster un peu plus près de la porte, au-delà de
cette petite rue par où il nous pourroit éviter»; ce qu'elles firent.
Comme je repassois devant elles, cette bonne soeur se leva de sa place
et me prit par mon manteau, en me disant: «Depuis quand, monsieur le
glorieux, fuyez-vous l'honneur de voir votre maîtresse?» et à même temps
me fit asseoir auprès d'elle. Mais quand je la voulus caresser et lui
dire quelques douceurs, elle fut toujours muette et me rebuta
furieusement. Je demeurai là quelque peu de temps bien entrepris[404],
après quoi je les accompagnai jusqu'à la porte du Parc, d'où je me
retirai, resolu de n'y aller plus. Je demeurai donc encore quelques
jours sans y aller, et qui me furent autant de siècles; mais un matin
j'eus une rencontre de mademoiselle du Fresne la mère, laquelle m'arrêta
et me demanda pourquoi l'on ne me voyoit plus. Je lui repondis que
c'etoit la mauvaise humeur de sa cadette. Elle me repliqua qu'elle
vouloit faire notre accord, et que je l'allasse attendre à la maison.
J'en mourais d'impatience et je fus ravi de cette ouverture. J'y allai
donc, et comme je montois à la chambre, la du Lys, qui m'avoit aperçu,
en descendit si brusquement que je ne la pus jamais arrêter. J'y entrai
et je trouvai sa soeur, qui se mit à sourire, à laquelle je dis le
procedé de sa cadette, et elle m'assura que tout cela n'etoit que feinte
et qu'elle avoit regardé plus de cent fois par la fenêtre pour voir si
je paroîtrois, et qu'elle en temoignoit une grande inquietude; qu'elle
etoit sans doute dans le jardin, où je pouvois aller. Je descendis
l'escalier et m'approchai de la porte du jardin, que je trouvai fermée
par dedans. Je la priai plusieurs fois de l'ouvrir, ce qu'elle ne voulut
point faire. Sa soeur, qui l'entendoit du haut de l'escalier, descendit
et me la vint ouvrir, car elle en sçavoit le secret. J'entrai, et la du
Lys se mit à fuir; mais je la poursuivis si bien, que je la pris par une
des manches de son corps de jupe, et je l'assis sur un siege de gazon où
je me mis aussi. Je lui fis mes excuses du mieux qu'il me fut possible;
mais elle me parut toujours plus sevère. Enfin, après plusieurs
contestations, je lui dis que ma passion ne souffroit point de
mediocrité et qu'elle me porteroit à quelque desespoir, de quoi elle se
repentiroit après, ce qui ne la rendit pas plus exorable. Alors je tirai
mon epée du fourreau et la lui presentai, la suppliant de me la plonger
dans le corps, lui disant qu'il m'etoit impossible de vivre privé de
l'honneur de ses bonnes grâces; elle se leva pour s'enfuir, en me
repondant qu'elle n'avoit jamais tué personne, et que, quand elle en
auroit quelque pensée, elle ne commenceroit pas par moi. Je l'arrêtai en
la suppliant de me permettre de l'executer moi-même, et elle me repondit
froidement qu'elle ne m'en empêcheroit pas. Alors j'appuyai la pointe de
mon epée contre ma poitrine, et me mis en posture pour me jeter dessus,
ce qui la fit pâlir, et à même temps elle donna un coup de pied contre
la garde de l'epée, qu'elle fit tomber à terre, m'assurant que cette
action l'avoit beaucoup troublée, et me disant que je ne lui fisse plus
voir de tels spectacles. Je lui repliquai: «Je vous obeirai, pourvu que
vous ne me soyez plus si cruelle»; ce qu'elle me promit. Ensuite nous
nous caressâmes si amoureusement, que j'eusse bien souhaité d'avoir tous
les jours une querelle avec elle pour l'appointer[405] avec tant de
douceur. Comme nous etions dans ces transports, sa mère entra dans le
jardin, et nous dit qu'elle seroit bien venue plus tôt, mais qu'elle
avoit bien jugé que nous n'avions pas besoin de son entremise pour nous
accorder.
[Note 404: Perclus, impotent, paralytique, au propre; et, par
conséquent, tout interdit, au figuré.]
[Note 405: L'arranger, la terminer, terme tiré du langage
juridique.]
Or, un jour que nous nous promenions dans une des allées du parc, le
sieur du Fresne, sa femme, la du Lys et moi, qui allions après eux et
qui ne pensions qu'à nous entretenir, cette bonne mère se tourna vers
nous et nous dit qu'elle plaidoit bien notre cause. Elle le put dire
sans que son mari l'entendît, car il etoit fort sourd; nous la
remerciâmes plutôt d'action que de parole. Un peu de temps après, M. du
Fresne me tira à part et me decouvrit le dessein que lui et sa femme
avoient formé de me donner leur plus jeune fille en mariage, devant
qu'il partît pour aller en cour servir son quartier[406], et qu'il ne
falloit plus faire de depenses en serenades ni autrement pour ce sujet.
Je ne lui fis que des remerciemens confus: car j'etois si transporté de
joie d'un bonheur si inopiné et qui faisoit le comble de ma felicité,
que je ne savois ce que je disois. Il me souvient bien que je lui dis
que je n'eusse pas eté si temeraire que de la lui demander, attendu mon
peu de merite et l'inegalité des conditions; à quoi il me repondit que
pour du merite, il en avoit assez reconnu en moi, et que pour la
condition j'avois de quoi suppléer à ce defaut, sous-entendant du bien.
Je ne sçais ce que je lui repliquai, mais je sçais bien qu'il me convia
à souper, après quoi il fut conclu que le dimanche suivant nous
assemblerions nos parents pour faire les fiançailles. Il me dit aussi
quel dot[407] il pouvoit donner à sa fille; mais à cela je repondis que
je ne lui demandois que la personne et que j'avois assez de bien pour
elle et pour moi. J'etois le plus content homme du monde, et la du Lys
aussi contente, ce que nous connûmes dans la conversation que nous eûmes
ce soir-là, et qui fut la plus agreable que l'on puisse imaginer. Mais
ce plaisir ne dura guères; car l'avant-veille du jour que nous devions
nous fiancer, nous etions, la du Lys et moi, assis sur l'herbe, quand
nous aperçûmes de loin un conseiller du presidial[408], proche parent du
sieur du Fresne, lequel lui venoit rendre visite. Nous en conçûmes une
même pensée, elle et moi, et nous nous en affligeâmes sans savoir au
vrai ce que nous apprehendions; ce que l'evènement ne nous fit que trop
connoître: car le lendemain, comme j'allois prendre l'heure de
l'assemblée, je fus furieusement surpris quand je trouvai, à la porte de
la basse-cour, la du Lys qui pleuroit. Je lui dis quelque chose et elle
ne me repondit rien. J'entrai plus avant, et je trouvai sa soeur au même
etat. Je lui demandai que vouloient dire tant de pleurs, et elle me
repondit, en redoublant ses sanglots, que je ne le sçaurois que trop. Je
montois à la chambre quand la mère en sortoit, laquelle passa sans me
rien dire, car les larmes, les sanglots et les soupirs la suffoquoient
si fort, que tout ce qu'elle put faire, ce fut de me regarder
pitoyablement et dire: «Ha! pauvre garçon!» Je ne comprenois rien en un
si prompt changement; mais mon coeur me presageoit tous les malheurs que
j'ai ressentis depuis. Je me resolus d'en apprendre le sujet, et je
montai à la chambre, où je trouvai M. du Fresne assis dans une chaise,
lequel me dit fort brusquement qu'il avoit changé d'avis et qu'il ne
vouloit pas marier sa cadette devant son aînée; que quand il la
marieroit, ce ne seroit qu'après le retour de son voyage de la cour. Je
lui repondis sur ces deux chefs: au premier, que sa fille aînée n'avoit
aucune repugnance que sa soeur fût mariée la première, pourvu que ce fût
avec moi, parce qu'elle m'avoit toujours aimé comme un frère; que pour
un autre elle s'y seroit opposée (je vous puis assurer qu'elle m'en
avoit fait la protestation plusieurs fois); et sur le second, que
j'attendrois aussi bien dix ans que les trois mois qu'il seroit à la
cour. Mais il me dit tout net que je ne pensasse plus au mariage de sa
fille. Ce discours si surprenant et prononcé du ton que je vous viens de
dire me jeta dans un si horrible desespoir que je sortis sans lui
repliquer et sans rien dire aux demoiselles, qui ne me purent rien dire
aussi.
[Note 406: Il y avoit, à la cour, des gentilshommes ordinaires et
des gentilshommes de quartier, c'est-à-dire qui venoient y remplir,
durant trois mois, les devoirs de leur charge.]
[Note 407: Dot étoit du masculin dans la vieille langue. V. Nicot,
Trésor de la langue franç. On a déjà pu remarquer que l'auteur de cette
3e partie écrit d'un style plus ancien que Scarron.]
[Note 408: On entendoit par présidial un tribunal établi dans les
villes considérables pour y prononcer sur les appellations des juges
subalternes, dans les causes de médiocre importance. (Dict. de Fur.)]
Je m'en allai à ma maison, resolu de me donner la mort; mais comme je
tirois mon epée à dessein de me la plonger dans le corps, cette veuve
confidente entra chez moi et empêcha l'execution de ce mortel dessein,
en me disant de la part de la du Lys que je ne m'affligeasse point,
qu'il falloit avoir patience, et qu'en pareilles affaires il arrivoit
toujours du trouble; mais que j'avois un grand avantage d'avoir sa mère
et sa soeur aînée pour moi, et elle plus que tous, qui etoit la
principale partie; qu'elles avoient resolu que quand son père seroit
parti, qui seriit dans huit ou dix jours, que je pourrois continuer mes
visites, et que le temps etoit un grand operateur. Ce discours etoit
fort obligeant, mais je n'en pus point être consolé; aussi je
m'abandonnai à la plus noire melancolie que l'on puisse imaginer, et qui
me jeta enfin dans un si furieux desespoir que je me resolus de
consulter les demons. Quelques jours devant le depart de M. du Fresne,
je m'en allai à demi-lieue de cette ville, dans un lieu où il y a un
bois, taillis de fort grande etendue, dans lequel la croyance du
vulgaire est qu'il y habite de mauvais esprits, d'autant que ç'a eté
autrefois la demeure de certaines fées (qui etoient sans doute de
fameuses magiciennes)[409]. Je m'enfonce dans le bois, appelant et
invoquant ces esprits, et les suppliant de me secourir en l'extrême
affliction où j'etois; mais après avoir bien crié, je ne vis ni n'ouïs
que des oiseaux qui par leur ramage sembloient me temoigner qu'ils
etoient touchés de mes malheurs. Je retournai à ma maison, où je me mis
au lit, atteint d'une si etrange frenesie, que l'on ne croyoit pas que
j'en pusse rechapper, car j'en fus jusques à perdre la parole. La du Lys
fut malade à même temps et de la même manière que moi; ce qui m'a obligé
depuis de croire à la sympathie: car comme nos maladies procedoient
d'une même cause, elles produisoient aussi en nous de semblables effets;
ce que nous apprenions par le medecin et l'apothicaire, qui etoient les
mêmes qui nous servoient; pour les chirurgiens, nous avions chacun le
nôtre en particulier. Je gueris un peu plus tôt qu'elle, et je m'en
allai, ou, pour mieux dire, je me traînai à sa maison, où je la trouvai
dans le lit (son père etoit parti pour la cour). Sa joie ne fut pas
mediocre, comme la suite me le fit connoître: car, après avoir demeuré
environ une heure avec elle, il me sembla qu'elle n'avoit plus de mal;
ce qui m'obligea à la presser de se lever, ce qu'elle fit pour me
satisfaire. Mais si tôt qu'elle fut hors du lit elle evanouit entre mes
bras. Je fus bien marri de l'en avoir pressée, car nous eûmes beaucoup
de peine à la remettre. Quand elle fut revenue de son evanouissement,
nous la remîmes dans le lit, où je la laissai pour lui donner moyen de
reposer, ce qu'elle n'eût peut-être pas fait en ma presence.
[Note 409: On a dejà rencontré, dans le Roman comique, d'assez
nombreuses traces des croyances superstitieuses d'alors, qu'avoient
partagées, du reste, au dernier siècle surtout, et au commencement du
XVIIe, les plus graves et les plus savants esprits, Postel, Bacon, de
Thou, Porta, d'Aubigné, Bodin, Malherbe (V. ses Lettres), Fléchier (V.
sa Relat. des grands jours), Richelieu, l'abbé Arnauld, etc. La
Démonomanie de Bodin, et d'autres livres alors plus récents, tels que le
Discours des sorciers, de Boguet (Paris, 1603); le Discours et histoire
des spectres, de P. Le Loyer (1605); l'Incrédulité et mécréance du
sortilège, et le Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons,
de Delancre (1612), sont les monuments les plus complets comme les plus
terribles de ces superstitions. On croyoit à la sorcellerie, à
l'astrologie, comme à l'alchimie et au pouvoir mystérieux des Rosecroix;
après Gauric, Agrippa, Cardan, Paracelse et le grand Nostradamus,
étoient venus d'autres sorciers non moins célèbres, qui vécurent plus ou
moins avant dans le XVIIe siècle,--César (de son vrai nom Jean du
Chastel), Cosme Ruggieri (V. Var. histor., édit. Jannet, I, 25),
Palma-Cayet (mort en 1610), le fameux astrologue J. B. Morin, Marie
Boudin, l'abbé Brigalier, sur lequel Segrais a donné de curieux détails
dans ses Mémoires anecdot. (t. 2, p. 35 et suiv.), les prophètes et
astrologues célèbres Mauregard, Jean Petit, et Belot, le curé de
Mi-Monts. Ces comédies tournoient souvent au tragique, et c'est la
meilleure preuve de la ténacité avec laquelle cette superstition étoit
enracinée dans les esprits. Il n'y avoit pas encore bien longtemps que
le peuple de Calais avoit voulu jeter d'Assoucy à la mer comme sorcier,
si du moins nous pouvons l'en croire lui-même; et les supplices récents
des prêtres Louis Gaufridy et Urbain Grandier, du médecin Poirot, de
quatre sorciers espagnols brûlés à Bordeaux en 1610, d'Adrien Bouchard
et de Gargan, de Didyme, l'une des trois possédées de Flandres, de la
femme Cathin (1640), sans parler de bien d'autres, prouvoient assez que
les magistrats eux-mêmes partageoient sur ce point les croyances du
peuple. En 1670 encore, le Parlement de Rouen supplioit Louis XIV de ne
rien changer à la jurisprudence reçue dans les tribunaux en matière de
sorcellerie; ce ne fut qu'en 1672 que le roi fit défense d'admettre les
accusations de ce genre, ce qui n'empêcha pas qu'il n'y eût en 1682 un
nouvel édit pour la punition des maléfices. Les forêts, en particulier,
étoient la demeure privilégiée des sorciers et le domaine des légendes
extraordinaires: c'est dans un bois enchanté, séjour des fées et de
l'enchanteur Merlin, que Jeanne d'Arc eut ses visions; c'est là aussi
que Cyrano place l'apparition de Corneille Agrippa (Lettres sur les
sorc.). Le Tasse, en créant la forêt magique de sa Jérusalem, n'a fait
que donner un corps splendide aux imaginations populaires. La magie joue
un grand rôle dans les pastorales et les romans héroïques du XVIIe
siècle; les romans comiques ou satiriques l'emploient aussi, parfois
sérieusement, comme l'Euphormion de Barclay, souvent dans une intention
de raillerie et de parodie, comme les Histoires comiques de Cyrano, le
Francion et le Berger extravagant de Sorel, et le Roman comique. V., par
exemple, plus haut, l'anecdote des pendus, IIIe part., ch. 9.]
Nous guerîmes entièrement, et nous passâmes agréablement le temps, tout
celui que son père demeura à la cour. Mais quand il fut revenu, il fut
averti par quelques ennemis secrets que j'avois toujours frequenté dans
sa maison et pratiqué familièrement sa fille, à laquelle il fit de
rigoureuses défenses de me voir, et se fâcha fort contre sa femme et sa
fille aînée de ce qu'elles avoient favorisé nos entrevues; ce que
j'appris par notre confidente, ensemble la resolution qu'elles avoient
prise de me voir toujours, et par quels moyens. Le premier fut que je
prenois garde quand cet injuste père venoit à la ville, car aussitôt
j'allois dans sa maison, où je demeurois jusqu'à son retour, que nous
connoissions facilement à sa manière de frapper à la porte, et aussitôt
je me cachois derrière une pièce de tapisserie, et, quand il entroit, un
valet ou une servante, ou quelquefois une de ses filles lui ôtoit son
manteau, et je sortois facilement sans qu'il le pût ouïr, car, comme je
vous ai dejà dit, il etoit fort sourd, et en sortant la du Lys
m'accompagnoit toujours jusqu'à la porte de la basse-cour. Ce moyen fut
découvert, et nous eûmes recours au jardin de notre confidente, dans
lequel je me rendois par un autre de nos voisins, ce qui dura assez,
mais à la fin il fut encore découvert. Nous nous servîmes ensuite des
églises, tantôt l'une, tantôt l'autre; ce qui fut encore connu,
tellement que nous n'avions plus que le hasard, quand nous pouvions nous
rencontrer dans quelques-unes des allées du parc; mais il falloit user
de grande précaution. Un jour que j'y avois demeuré assez longtemps avec
la du Lys (car nous nous etions entretenus à fond de nos communs
malheurs et avions pris de fortes résolutions de les surmonter), je la
voulus accompagner jusqu'à la porte de la basse-cour, où etant, nous
aperçûmes de loin son père qui venoit de la ville et tout droit à nous.
De fuir, il n'y avoit lieu, car il nous avoit vus. Elle me dit alors de
faire quelque invention pour nous excuser; mais je lui repondis qu'elle
avoit l'esprit plus present et plus subtil que moi, et qu'elle y pensât.
Cependant il arriva, et, comme il commençoit à se fâcher, elle lui dit
que j'avois appris qu'il avoit apporté des bagues et autres joailleries
(car il employoit ses gages en orfevrerie pour y faire quelque profit,
etant aussi avare qu'il etoit sourd), et que je venois pour voir s'il
voudroit m'accommoder de quelques-unes pour donner à une fille du Mans à
laquelle je me mariois. Il le crut facilement: nous montâmes, et il me
montra ses bagues. J'en choisis deux, un petit diamant et une rose
d'opale. Nous fûmes d'accord du prix, que je lui payai à l'heure même.
Cet expedient me facilita la continuation de mes visites; mais quand il
vit que je ne me hâtois point d'aller au Mans, il en parla à sa jeune
fille, comme se doutant de quelque fourbe, et elle me conseilla d'y
faire un voyage, ce que je fis. Cette ville-là est une des plus
agreables du royaume, et où il y a du plus beau monde et du mieux
civilisé, et où les filles y sont les plus accortes et les plus
spirituelles[410], comme vous sçavez fort bien; aussi j'y fis en peu de
temps de grandes connoissansances. J'etois logé au logis des
Chênes-Verts, où etoit aussi logé un operateur qui debitoit ses drogues
en public sur le theâtre, en attendant l'issue d'un projet qu'il avoit
fait de dresser une troupe de comediens. Il avoit déjà avec lui des
personnes de qualité, entr'autres le fils d'un comte que je ne nomme pas
par discretion, un jeune avocat du Mans qui avoit déjà eté en troupe,
sans compter un sien frère et un autre vieux comedien qui s'enfarinoit à
la farce, et il attendoit une jeune fille de la ville de Laval qui lui
avoit promis de se derober de la maison de son père et de le venir
trouver. Je fis connoissance avec lui, et un jour, faute de meilleur
entretien, je lui fis succinctement le recit de mes malheurs; en suite
de quoi il me persuada de prendre parti dans sa troupe, et que ce seroit
le moyen de me faire oublier mes disgrâces. J'y consentis volontiers, et
si la fille fût venue, j'aurois certainement suivi; mais les parens en
furent avertis, ils prirent garde à elle, ce qui fut la cause que le
dessein ne reussit pas, ce qui m'obligea à m'en revenir. Mais l'amour me
fournit une invention pour pratiquer encore la du Lys sans soupçon, qui
fut de mener avec moi cet avocat dont je vous viens de parler, et un
autre jeune homme de ma connoissance, auxquels je decouvris mon dessein,
et qui furent ravis de me servir en cette occasion. Ils parurent en
cette ville sous le titre l'un de frère et l'autre de cousin germain
d'une maîtresse imaginaire. Je les menai chez le sieur du Fresne, que
j'avois prié de me traiter de parent, ce qu'il fit. Il ne manqua pas
aussi à leur dire mille biens de moi, les assurant qu'ils ne pouvoient
pas mieux loger leur parente, et ensuite nous donna à souper. L'on but à
la santé de ma maîtresse, et la du Lys en fit raison. Après qu'ils
eurent demeuré cinq ou six jours en cette ville, ils s'en retournèrent
au Mans. J'avois toujours libre accès chez le sieur du Fresne, lequel me
disoit sans cesse que je tardois trop à aller au Mans achever mon
mariage, ce qui me fit apprehender que la feinte ne fût à la fin
découverte et qu'il ne me chassât encore une fois honteusement de sa
maison; ce qui me fit prendre la plus cruelle resolution qu'un homme
desesperé puisse jamais avoir, qui fut de tuer la du Lys, de peur qu'un
autre n'en fût possesseur. Je m'armai d'un poignard et l'allai trouver,
la priant de venir avec moi faire une promenade, ce qu'elle m'accorda.
Je la menai insensiblement dans un lieu fort écarté des allées du parc,
où il y avoit des broussailles; ce fut là où je lui découvris le cruel
dessein que le desespoir de la posseder m'avoit fait concevoir, tirant à
même temps le poignard de ma poche. Elle me regarda si tendrement et me
dit tant de douceurs, qu'elle accompagna de protestations de constance
et de belles promesses, qu'il lui fut facile de me desarmer. Elle saisit
mon poignard, que je ne pus retenir, et le jeta au travers des
broussailles, et me dit qu'elle s'en vouloit aller et qu'elle ne se
trouveroit plus seule avec moi. Elle me vouloit dire que je n'avois pas
sujet d'en user ainsi, quand je l'interrompis pour la prier de se
trouver le lendemain chez notre confidente, où je me tendrais, et que là
nous prendrions les dernières resolutions. Nous nous y rencontrâmes à
l'heure dite. Je la saluai et nous pleurâmes nos communes misères, et,
après de longs discours, elle me conseilla d'aller à Paris, me
protestant qu'elle ne consentiroit jamais à aucun mariage, et quand je
demeurerois dix ans qu'elle m'attendroit. Je lui fis des promesses
reciproques, que j'ai mieux tenues qu'elle n'a fait. Comme je voulois
prendre congé d'elle (ce qui ne fut pas sans verser beaucoup de larmes),
elle fut d'avis que sa mère et sa soeur fussent de la confidence. Cette
veuve les alla querir, et je demeurai seul avec la du Lys. Ce fut alors
que nous nous ouvrîmes nos coeurs mieux que nous n'avions jamais fait;
et elle en vint jusques à me dire que si je la voulois enlever elle y
consentiroit volontiers et me suivroit partout, et que, si l'on venoit
après nous et que l'on nous attrapât, elle feindroit d'être enceinte.
Mais mon amour étoit si pur que je ne voulus jamais mettre son honneur
en compromis, laissant l'evénement à la conduite du sort. Sa mère et sa
soeur arrivèrent et nous leur declarâmes nos resolutions, ce qui fit
redoubler les pleurs et les embrassemens. Enfin je pris congé d'elles
pour aller à Paris. Devant que de partir j'écrivis une lettre à la du
Lys, des termes de laquelle je ne me sçaurois souvenir; mais vous pouvez
bien vous imaginer que j'y avois mis tout ce que je m'etois figuré de
tendre pour leur donner de la compassion. Aussi notre confidente, qui
porta la lettre, m'assura qu'après la lecture de cette lettre la mère et
les deux filles avoient eté si affligées de douleur que la du Lys
n'avoit pas eu le courage de me faire reponse.
[Note 410: Ce n'étoit pas là l'opinion de Scarron, au moins quand il
alla prendre possession de son bénéfice. Qu'on voie en quels termes
irrévérencieux il traite les habitants du lieu:
Parleray-je des jouvenceaux...
Ayant tous canon trop plissé,
Rond de botte trop compassé,
Souliers trop longs, grègue trop large,
Chapeaux à trop petite marge...?
Parleray-je des damoiselles,
Aux très redoutables aisselles? etc.
Et ailleurs (rondeau redoublé à mademoiselle Descart, recueil de 1648),
il dit:
Le Mans seroit un séjour, bien hideux
Sans votre soeur, sans vous, sans votre frère.
Mais ce ne sont là que des boutades; Scarron, à ses premiers voyages,
avoit mieux parlé du Mans. Du reste, c'étoit en effet une ville où il y
avoit alors du beau monde, et du monde civilisé: ainsi le gouverneur, M.
de Tresmes, le baron de Lavardin, lieutenant du roi, le baron des
Essarts, sénéchal, l'archidiacre Costar et Louis Pauquet, les Portail,
les Denisot, les Levayer, la famille des Tessé et des Beaumanoir,
l'évêque M. de Lavardin, mademoiselle de Hautefort, qui faisoit sans
doute, de temps à autre, des excursions au Mans, de son château sis dans
le Maine, etc. La préciosité s'étoit répandue au Mans et dans la
province, et, à en croire le Procès des pretieuses, de Somaize, c'étoit
un des pays où le langage quintessencié des ruelles avoit le plus pris
racine. V. Somaize, Bibl. elzev., t. 2, p. 59, 68, etc. On conçoit donc
qu'il pût y avoir beaucoup de filles accortes et spirituelles.]
J'ai supprimé beaucoup d'aventures, qui nous arrivèrent pendant le cours
de nos amours (pour n'abuser pas de votre patience), comme les jalousies
que la du Lys conçut contre moi pour une demoiselle sa cousine germaine
qui l'etoit venue voir, et qui demeura trois mois dans la maison; la
même chose pour la fille de ce gentilhomme qui avoit amené ce galant que
je fis en aller, non plus que plusieurs querelles que j'eus à démêler,
et des combats en des rencontres de nuit, où je fus blessé par deux fois
au bras et à la cuisse. Je finis donc ici la digression, pour vous dire
que je partis pour Paris, où j'arrivai heureusement et où je demeurai
environ une année. Mais ne pouvant pas y subsister comme je faisois en
cette ville, tant à cause de la cherté des vivres[411] que pour avoir
fort diminué mes biens à la recherche de la du Lys, pour laquelle
j'avois fait de grandes dépenses, comme vous avez pu apprendre de ce que
je vous ai dit, je me mis en condition en qualité de secretaire d'un
secretaire de la chambre du roi[412], lequel avoit épousé la veuve d'un
autre secretaire aussi du roi. Je n'y eus pas demeuré huit jours que
cette dame usa avec moi d'une familiarité extraordinaire, à laquelle je
ne fis point pour lors de reflexion; mais elle continua si ouvertement
que quelques-uns des domestiques s'en aperçurent, comme vous allez voir.
[Note 411: C'est peut-être une allusion à l'horrible famine qui, par
suite des guerres civiles et des troubles de la Fronde, désola Paris
entre 1649 et 1655. La cherté des vivres augmentoit dans une progression
si rapide que le setier de froment, fixé à 13 livres le 2 janvier 1649,
étoit à 30 le 9 et à 60 au commencement de mars. Malgré toutes les
précautions prises, la famine devint bientôt intolérable. En 1652, le
pain se vendoit 10 sous la livre; les pauvres mangeoient de la chair de
cheval, des boyaux de bêtes mortes, etc. V. Moreau, Bibliogr. des
Mazar., no 1408, le Franc bourg.--Rec. des relations contenant ce qui
s'est fait pour l'assistance des pauvres, de 1650 à 1654, etc.]
[Note 412: On sait qu'on appeloit chambre du roi, ou simplement la
chambre, l'ensemble des officiers et des meubles de la maison royale.]
Un jour qu'elle m'avoit donné une commission pour faire dans la ville,
elle me dit de prendre le carrosse, dans lequel je montai seul, et je
dis au cocher de me mener par le Marais du Temple, tandis que son mari
alloit par la ville à cheval, suivi d'un seul laquais: car elle lui
avoit persuadé qu'il feroit mieux ses affaires de la sorte que de
traîner un carrosse, qui est toujours embarrassant. Quand je fus dans
une longue rue où il n'y avoit que des portes cochères, et par
conséquent l'on n'y voyoit guère de monde, le cocher arrêta le carrosse
et en descendit. Je lui criai pourquoi il arrêtoit. Il s'approcha de la
portière et me pria de l'écouter, ce que je fis. Alors il me demanda si
je n'avois point pris garde au procédé de madame sur mon sujet; à quoi
je lui répondis que non, et qu'est-ce qu'il vouloit dire. Il me répondit
alors que je ne connoissois pas ma fortune, et, qu'il y avoit beaucoup
de personnes à Paris qui eussent bien voulu en avoir une semblable. Je
ne raisonnai guère avec lui; mais je lui commandai de remonter sur son
siége et me conduire à la rue Saint-Honoré. Je ne laissai pas de rêver
profondément à ce qu'il m'avoit dit, et quand je fus de retour à la
maison j'observai plus exactement les actions de cette dame, dont
quelques-unes me confirmèrent en la croyance de ce que m'avoit dit le
cocher.
Un jour que j'avois acheté de la toile et de la dentelle pour des
collets que j'avois baillés à faire à ses filles de service, comme elles
y travailloient, elle leur demanda pour qui etoient ces collets. Elles
repondirent que c'etoit pour moi, et alors elle leur dit qu'elles les
achevassent, mais que pour la dentelle, elle la vouloit mettre. Un jour
qu'elle l'attachoit, j'entrai dans sa chambre, et elle me dit qu'elle
travailloit pour moi, dont je fus si confus que je ne fis que des
remerciemens de même. Mais un matin que j'ecrivois dans ma chambre, qui
n'etoit pas eloignée de la sienne, elle me fit appeler par un laquais,
et quand j'en approchai j'entendis qu'elle crioit furieusement contre sa
demoiselle suivante et contre sa femme de chambre; elle disait: «Ces
chiennes, ces vilaines, ne sçauroient rien faire adroit! Sortez de ma
chambre.» Comme elles en sortoient, j'y entrai, et elle continua à
declamer contre elles, et me dit de fermer la porte et de lui aider à
s'habiller; et aussitôt elle me dit de prendre sa chemise qui étoit sur
la toilette et de la lui donner, et à même temps elle depouilla celle
qu'elle avoit et s'exposa à ma vue toute nue, dont j'eus une si grande
honte que je lui dis que je ferois encore plus mal que ces filles,
qu'elle devoit faire revenir, à quoi elle fut obligée par l'arrivée de
son mari. Je ne doutai donc plus de son intention; mais comme j'etois
jeune et timide, j'apprehendai quelque sinistre accident: car,
quoiqu'elle fût dejà avancée en âge, elle avoit pourtant encore des
beaux restes; ce qui me fit resoudre à demander mon congé, ce que je fis
un soir après que l'on eut servi le souper. Alors, sans me rien
repondre, son mari se retira à sa chambre, et elle tourna sa chaise du
côté du feu, disant au maître d'hôtel de remporter la viande. Je
descendis pour souper avec lui. Comme nous etions à table, une sienne
nièce, âgée d'environ douze ans, descendit, et, s'adressant à moi, me
dit que madame sa tante l'envoyoit pour sçavoir si j'avois bien le
courage de souper, elle ne soupant point. Je ne me souviens pas bien de
ce que je lui repondis; mais je sçais bien que la dame se mit au lit et
qu'elle fut extremement malade. Le lendemain, de grand matin, elle me
fit appeler pour donner ordre d'avoir des medecins; comme j'approchai de
son lit, elle me donna la main et me dit ouvertement que j'etois la
cause de son mal, ce qui fit redoubler mon apprehension, en sorte que le
même jour je me mis dans des troupes qu'on faisoit à Paris pour le duc
de Mantoue[413], et je partis sans en rien dire à personne. Notre
capitaine ne vint pas avec nous, laissant la conduite de sa compagnie à
son lieutenant, qui etoit un franc voleur, aussi bien que les deux
sergens: car ils brûloient presque tous les logemens et nous faisoient
souffrir; aussi ils furent pris par le prevôt de Troye en Champagne,
lequel les y fit pendre[414], excepté l'un des sergens, qui se trouva
frère d'un des valets de chambre de monseigneur le duc d'Orleans, lequel
le sauva. Nous demeurâmes sans chef, et les soldats, d'un commun accord,
firent election de ma personne pour commander la compagnie, qui etoit
composée de quatre-vingts soldats. J'en pris la conduite avec autant
d'autorité que si j'en eusse eté le capitaine en chef. Je passai en
revue et tirai la montre[415], que je distribuai, aussi bien que les
armes, que je pris à Sainte-Reine en Bourgogne[416]. Enfin nous filâmes
jusqu'à Embrun, en Dauphiné, où notre capitaine nous vint trouver, dans
l'apprehension qu'il n'y avoit pas un soldat à sa compagnie. Mais quand
il apprit ce qui s'etoit passé, et que je lui en fis paroître
soixante-huit (car j'en avois perdu douze dans la marche) il me caressa
fort et me donna son drapeau et sa table.
[Note 413: A qui les Espagnols et le duc de Savoie vouloient enlever
le duché de Montferrat].
[Note 414: Ces vols et ces abus étoient choses continuelles, dont se
rendoient fréquemment coupables les plus bas comme les plus hauts
officiers de l'armée. Ainsi le maréchal de Marillac fut mis en jugement
(1630) et exécuté à raison des malversations de ce genre «par lui
commises dans sa charge de général d'armée en Champagne.» Tallemant
raconte qu'un nommé du Bois, qui commandoit les chevau-légers du prince
de Conti, avoit énormément volé, également en Champagne, et qu'il fut
quitte pour rendre la moitié de ce qu'il avoit pris. (Historiette de
Sarrazin.) «Partout où les armées ont passé, écrit un peu plus tard
Vincent de Paul à l'évêque de Dax, elles y ont commis les sacriléges,
les vols et les impiétés que votre diocèse a soufferts; et non seulement
dans la Guienne et le Périgord, mais aussi en Saintonge, Poitou,
Bourgogne, Champagne et Picardie, et en beaucoup d'autres.» Les pillages
et dévastations des troupes produisoient des effets d'autant plus
terribles que la plupart de ces provinces, surtout la Picardie et la
Champagne, étoient alors dans une horrible misère.]
[Note 415: Ce mot se dit de la solde qu'on paie aux soldats dans les
revues. (Dict. de Fur.).]
[Note 416: Sainte-Reine ou Alise est un bourg, avec eaux minérales,
à une lieue de Flavigny.]
L'armée, qui etoit la plus belle qui fût jamais sortie de France, eut le
mauvais succès que vous avez pu sçavoir; ce qui arriva par la mauvaise
intelligence des generaux[417]. Après son debris je m'arrêtai à
Grenoble, pour laisser passer la fureur des paysans de Bourgogne et de
Champagne, qui tuoient tous les fugitifs, et le massacre en fut si grand
que la peste se mit si furieusement dans ces deux provinces, qu'elle
s'epandit par tout le royaume[418]. Après que j'eus demeuré quelque
temps à Grenoble, où je fis de grandes connoissances, je resolus de me
retirer dans cette ville, ma patrie. Mais en passant par des lieux
ecartés du grand chemin, pour la raison que j'ai dite, j'arrivai à un
petit bourg appelé Saint-Patrice, où le fils puîné de la dame du lieu,
qui etoit veuve, faisoit une compagnie de fantassins pour le siége de
Montauban[419]. Je me mis avec lui, et il reconnut quelque chose sur mon
visage qui n'etoit pas rebutant. Après m'avoir demandé d'où j'etois, et
que je lui eus dit franchement la verité, il me pria de prendre le soin
de conduire un sien frère, jeune garçon, chevalier de Malte, auquel il
avoit donné son enseigne, ce que j'acceptai volontiers. Nous partîmes
pour aller à Noves, en Provence, qui etoit le lieu d'assemblée du
regiment, mais nous n'y eûmes pas demeuré trois jours que le maître
d'hôtel de ce capitaine le vola et s'enfuit. Il donna ordre qu'il fût
suivi, mais en vain; ce fut alors qu'il me pria de prendre les clefs de
ses coffres, que je ne gardai guères, car il fut deputé du corps du
regiment pour aller trouver le grand cardinal de Richelieu, lequel
conduisoit l'armée pour le siége de Montauban et autres villes rebelles
de Guyenne et Languedoc. Il me mena avec lui, et nous trouvâmes Son
Eminence dans la ville d'Albi; nous la suivîmes jusqu'à cette ville
rebelle, qui ne le fut plus à l'arrivée de ce grand homme, car elle se
rendit, comme vous avez pu sçavoir. Nous eûmes pendant ce voyage un
grand nombre d'aventures que je ne vous dis point, pour ne vous être pas
ennuyeux, ce que j'ai peut-être dejà trop eté.»
[Note 417: Cette armée, qui étoit sous les ordres du marquis
d'Uxelles, fut complétement battue, malgré l'avantage du nombre, par les
troupes du duc de Savoie, à l'affaire de Saint-Pierre, dans le marquisat
de Saluces (1628). Sur la mauvaise intelligence qui régnoit entre les
chefs et les directeurs de l'entreprise, on peut voir, outre les
histoires spéciales, les Mémoires de l'abbé Marolles (édit. d'Amst.,
1755, t. I, p. 146 et 7).]
[Note 418: Les paysans étoient irrités des ravages qu'avoit faits
l'armée sur la route, des pillages des soldats, des concussions des
généraux. La peste dont il s'agit ici fut, en plusieurs endroits,
l'occasion d'un nouveau soulèvement contre les réformés, qu'on soupçonna
«de propager l'infection au moyen d'un onguent appliqué sur les portes
des maisons; on en avoit massacré plusieurs dans les rues, et les
magistrats eux-mêmes s'étoient vus forcés de faire exécuter
juridiquement quelques malheureux désignés par le cri général comme
engraisseurs de portes et infecteurs publics.» (Bazin, Histoire de
France sous Louis XIII.)]
[Note 419: La principale place qui restât aux réformés en France,
après la prise de La Rochelle, et la dernière qui se soumit; ce ne fut
qu'en 1629 qu'elle se rendit définitivement.]
Alors l'Etoile lui dit que ce seroit les priver d'un agreable
divertissement s'il ne continuoit jusqu'à la fin. Il poursuivit donc
ainsi:
«Je fis des grandes connoissances dans la maison de cet illustre
cardinal, et principalement avec les pages, dont il y en avoit dix-huit
de Normandie, et qui me faisoient de grandes caresses, aussi bien que
les autres domestiques de sa maison. Quand la ville fut rendue, notre
regiment fut licencié, et nous nous en revînmes à Saint-Patrice. La dame
du lieu avoit un procès contre son fils aîné, et se preparoit pour aller
le poursuivre à Grenoble. Quand nous arrivâmes, je fus prié de
l'accompagner; à quoi j'eus un peu de repugnance, car je voulois me
retirer, comme je vous ai dit; mais je me laissai gagner, dont je ne me
repentis pas, car, quand nous fûmes arrivés à Grenoble, où je sollicitai
fortement le procès, le roi Louis treizième, de glorieuse memoire, y
passa pour aller en Italie[420], et j'eus l'honneur de voir à sa suite
les plus grands seigneurs de ce pays[421], et entre autres le gouverneur
de cette ville, lequel connoissoit fort M. de Saint-Patrice, auquel il
me recommanda, et, après m'avoir offert de l'argent, lui dit qui
j'etois, ce qui l'obligea à faire plus d'estime de moi qu'il n'avoit pas
fait, bien que je n'eusse pas sujet de me plaindre. Je vis encore cinq
jeunes hommes de cette ville qui etoient au regiment des gardes, trois
desquels etoient gentilshommes, et auxquels j'avois l'honneur
d'appartenir; je les traitai du mieux qu'il me fut possible, et à la
maison et au cabaret. Un jour que nous venions de déjeuner d'un logis du
faubourg de Saint-Laurent, qui est au delà du pont, nous nous arrêtâmes
dessus pour voir passer des bateaux, et alors un d'eux me dit qu'il
s'etonnoit fort que je ne leur demandasse point de nouvelles de la du
Lys. Je leur dis que je n'avois osé de peur de trop apprendre. Ils me
repartirent que j'avois bien fait, et que je devois l'oublier,
puisqu'elle ne m'avoit pas tenu parole. Je pensai mourir à cette
nouvelle; mais enfin il fallut tout sçavoir. Ils m'apprirent donc
qu'aussitôt que l'on eut appris mon depart pour l'Italie, qu'on l'avoit
mariée à un jeune homme qu'ils me nommèrent, et qui etoit celui de tous
ceux qui y pouvoient pretendre pour qui j'avois le plus d'aversion.
Alors j'eclatai, et dis contre elle tout ce que la colère me suggera. Je
l'appelai tigresse, felonne, perfide, traîtresse; qu'elle n'eût pas osé
se marier me sçachant si près, etant bien assurée que je la serois allé
poignarder avec son mari, jusques dedans son lit. Après, je sortis de ma
poche une bourse d'argent et de soie bleue, à petit point, qu'elle
m'avoit donnée, dans laquelle je conservois le bracelet et le ruban que
je lui avois gagné. Je mis une pierre dedans et la jetai avec violence
dans la rivière, en disant: «Ainsi se puisse effacer de ma memoire celle
à qui ont appartenu ces choses, de même qu'elles s'enfuiront au gré des
ondes!» Ces messieurs furent etonnés de mon procedé, et me protestèrent
qu'ils etoient bien marris de me l'avoir dit, mais qu'ils croyoient que
je l'eusse sçu d'ailleurs. Ils ajoutèrent, pour me consoler, qu'elle
avoit eté forcée à se marier, et qu'elle avoit bien fait paroître
l'aversion qu'elle avoit pour son mari: car elle n'avoit fait que
languir depuis son mariage, et etoit morte quelque temps après. Ce
discours redoubla mon deplaisir et me donna à même temps quelque espèce
de consolation. Je pris congé de ces messieurs et me retirai à la
maison, mais si changé que mademoiselle de Saint-Patrice, fille de cette
bonne dame, s'en aperçut. Elle me demanda ce que j'avois, à quoi je ne
repondis rien; mais elle me pressa si fort que je lui dis succinctement
mes aventures et la nouvelle que je venois d'apprendre. Elle fut touchée
de ma douleur, comme je le connus par les larmes qu'elle versa. Elle le
fit sçavoir à sa mère et à ses frères, qui me temoignèrent de participer
à mes deplaisirs, mais qu'il falloit se consoler et prendre patience.
[Note 420: Il y passa en février 1629, pour diriger la guerre de la
succession de Mantoue et de Montferrat, légués par le dernier duc à un
prince françois, le duc de Nevers, et que les Espagnols, secondés des
Savoyards, ne vouloient pas céder.]
[Note 421: Malgré les fatigues et la longueur du siége de La
Rochelle, un grand nombre de seigneurs avoient tenu à honneur
d'accompagner le roi dans cette nouvelle expédition: les maréchaux de
Bassompierre, de Schomberg, de Créqui; le chevalier de Valançay; les
ducs de Longueville et de La Trémouille; les comtes d'Harcourt, de
Soissons, de Moret; les marquis de La Meilleraye, de Brézé, de La
Valette, etc.]
Le procès de la mère et du fils termina par un accord, et nous nous en
retournâmes. Ce fut alors que je commençai à penser à une retraite. La
maison où j'etois etoit assez puissante pour me faire trouver de bons
partis, et l'on m'en proposa plusieurs; mais je ne pus jamais me
resoudre au mariage. Je repris le premier dessein que j'avois eu
autrefois, de me rendre capucin, et j'en demandai l'habit; mais il y
survint tant d'obstacles, dont la deduction ne vous seroit qu'ennuyeuse,
que je cessai cette poursuite.
En ce temps-là, le roi commanda l'arrière-ban de la noblesse du Dauphiné
pour aller à Casal[422]. M. de Saint-Patrice me pria de faire encore ce
voyage-là avec lui, ce que je ne pus honorablement refuser. Nous
partîmes, et nous y arrivâmes.
[Note 422: Casal, ville du Montferrat, étoit occupée par les troupes
du marquis de Spinola, et la citadelle par les François, sous les ordres
du comte de Toiras. L'armée françoise marcha sur cette place, guidée par
les maréchaux de La Force, de Schomberg et de Marillac (1630). V. Bazin,
Hist. de Louis XIII, t. 3, p. 87 et suiv.]
Vous sçavez ce qu'il en réussit. Le siége fut levé, la ville rendue et
la paix faite par l'entremise de Mazarin[423]. Ce fut le premier degré
par où il monta au cardinalat, et à cette prodigieuse fortune qu'il a
eue ensuite du gouvernement de la France. Nous nous en retournâmes à
Saint-Patrice, où je persistai toujours à me rendre religieux. Mais la
divine Providence en disposoit autrement. Un jour M. de Saint-Patrice me
dit, voyant ma resolution, qu'il me conseilloit de me faire prêtre
seculier; mais j'apprehendai de n'avoir pas assez de capacité, et il me
repartit qu'il y en avoit de moindres. Je m'y resolus, et je pris les
ordres sur un patrimoine, que madame sa mère me donna, de cent livres de
rente, qu'elle m'assigna sur le plus liquide de son revenu. Je dis ma
première messe dans l'eglise de la paroisse, et ladite dame en usa comme
si j'eusse été son propre enfant; car elle traita splendidement une
trentaine de prêtres qui s'y trouvèrent et plusieurs gentilshommes du
voisinage. J'etois dans une maison trop puissante pour manquer de
benefices; aussi six mois après j'eus un prieuré assez considerable,
avec deux autres petits benefices. Quelques années après j'eus un gros
prieuré et une fort bonne cure: car j'avois pris grande peine à etudier,
et je m'etois rendu jusqu'au point de monter en chaire avec succès,
devant les beaux auditoires et en presence même de prelats. Je menageai
mes revenus et amassai une notable somme d'argent, avec laquelle je me
retirai dans cette ville, où vous me voyez maintenant ravi du bonheur de
la connoissance d'une si charmante compagnie et d'avoir eté assez
heureux de lui rendre quelque petit service.»
[Note 423: Mazarin étoit alors «un officier de guerre au service du
pape, que le nonce de Sa Sainteté avoit employé d'abord pour porter ses
paroles de médiation, et qui, un an durant, n'avoit cessé de courir d'un
camp à l'autre, accrédité partout comme courtier de propositions et
messager de réponses.» (Bazin, Hist. de France sous Louis XIII.) Au
moment où les deux armées alloient se heurter, on le vit sortir des
retranchements, agitant un mouchoir blanc au bout d'un bâton; il venoit
apporter au maréchal de Schomberg les conditions auxquelles les
Espagnols consentoient à quitter la ville.]
L'Etoile prit la parole, disant: «Mais le plus grand que vous sçauriez
nous avoir jamais rendu...» Elle vouloit continuer, quand Ragotin se
leva pour dire qu'il vouloit faire une comedie de cette histoire, et
qu'il n'y auroit rien de plus beau que la decoration du theâtre: un beau
parc avec son grand bois et une rivière; pour le sujet, des amans, des
combats, et une première messe. Tout le monde se mit à rire, et
Roquebrune, qui le contrarioit toujours, lui dit: «Vous n'y entendez
rien; vous ne sçauriez mettre cette pièce dans les règles, d'autant
qu'il faudroit changer la scène et demeurer trois ou quatre ans dessus.»
Alors le prieur leur dit: «Messieurs, ne disputez point pour ce sujet,
j'y ai donné ordre il y a longtemps. Vous savez que M. du Hardi n'a
jamais observé cette rigide règle des vingt-quatre heures, non plus que
quelques-uns de nos poètes modernes, comme l'auteur de
Saint-Eustache[424], etc.; et M. Corneille ne s'y seroit pas attaché,
sans la censure que M. Scudery voulut faire du Cid[425]: aussi tous les
honnêtes gens appellent ces manquements de belles fautes. J'en ai donc
composé une comedie que j'ai intitulée: La Fidélité conservée après
l'esperance perdue; et depuis j'ai pris pour devise un arbre depouillé
de sa parure verte[426], et où il ne reste que quelques feuilles mortes
(qui est la raison pourquoi j'ai ajouté cette couleur à la bleue), avec
un petit chien barbet au pied et ces paroles pour âme de la devise:
«Privé d'espoir, je suis fidèle.» Cette pièce roule les theâtres il y a
fort longtemps.--Le titre en est aussi à propos que vos couleurs et
votre devise, dit l'Etoile, car votre maîtresse vous à trompé, et vous
lui avez toujours gardé la fidelité, n'en ayant point voulu epouser
d'autre.»
[Note 424: Probablement Baro, qui fit, vers 1639, une tragédie de
Saint Eustache, imprimée seulement en 1659. Il dit lui-même, dans son
avertissement: «Cher lecteur, je ne te donne pas ce poème comme une
pièce de théâtre où toutes les règles soient observées, le sujet ne s'y
pouvant accommoder.» Desfontaines fit aussi un Martyre de saint Eustache
(1642), qui n'est pas plus régulier que la pièce de Baro. V. la note 1
de la page 211, 1er vol.]
[Note 425: Les premières pièces de Corneille, sauf quelques-unes,
telles que Clitandre et La Suivante, sont fort peu dans les règles,
comme il l'avoue lui-même dans ses examens, et violent surtout celle des
vingt-quatre heures. Pour Mélite, il doit s'être passé, dit-il, huit ou
quinze jours entre le 1er et le second acte, et autant entre le 2e et le
3e. La Veuve se prolonge pendant cinq jours consécutifs. L'Illusion
comique a l'unité de lieu, mais non celle de temps, etc. Quant au Cid,
Scudéry ne lui reprocha pas précisément, dans ses Observations, d'avoir
enfreint cette règle, comme on pourroit le comprendre d'après la phrase
de notre auteur, mais d'avoir enfermé «plusieurs années dans ses
vingt-quatre heures», en accumulant, contre toute vraisemblance et tout
naturel, les accidents de l'action, pour les faire tenir dans les bornes
légales.]
[Note 426: Personne n'ignore que la couleur verte est le symbole de
l'espérance. C'etoit la nuance préférée des amants. «Il n'y a aucune
couleur qui leur (aux galants) soit si propre que le vert, témoin la
façon de parler proverbiale, qui dit: Un vert galant.» (Le jeu du gal.)]
La conversation finit par l'arrivée de M. de Verville et de M. de la
Garouffière. Et je finis aussi ce chapitre, qui, sans doute, a eté bien
ennuyeux, tant pour sa longueur que pour son sujet.