CHAPITRE XII.

Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrâce de Ragotin.

La veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux

comediens. Les comediennes s'y placèrent dedans avec le Destin, Leandre

et l'Olive; les autres montèrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il

avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son

enclouure. Il voulut persuader à l'Etoile ou à Angelique de se mettre en

croupe derrière lui, disant qu'elles seroient plus à leur aise que dans

le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni

l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alençon à la Fresnaye il

faut passer une partie de la forêt de Persaine, qui est au pays du

Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette forêt que Ragotin, qui

alloit devant, cria au cocher d'arrêter, «parce, dit-il, qu'il voyoit

une troupe d'hommes à cheval». L'on ne trouva pas bon d'arrêter, mais de

se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent près de ces cavaliers,

Ragotin dit que c'etoit la Rappinière avec ses archers. L'Etoile pâlit;

mais le Destin, qui s'en aperçut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit

leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de

monsieur de la Fresnaye, et si près de sa maison. La Rappinière connut

bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec

son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit

d'assez mauvais complimens, à quoi elles repondirent avec une froideur

capable de demonter un moins effronté que ce levrier de bourreau; lequel

leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient volé des marchands du

côté de Balon[394], et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette

route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers,

qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit

si grand'peur qu'il recula et enfonça dans une touffe d'arbres, dont il

y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sèches, l'une

desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le

dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi

ces arbres, il avoit donné des deux talons à son cheval, qui avoit passé

et l'avoit laissé ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit:

«Je suis mort, l'on m'a donné un coup d'epée dans les reins[395].»

[Note 394: Petite ville du Maine, sur l'Orne, à 4 lieues et demie du

Mans.]

[Note 395: Cette plaisanterie paroît imitée d'un passage de

l'Euphormion de Barclay, où César, l'un des personnages, se croit mort,

comme Ragotin, parce que, comme lui, à peu près, il a été piqué par une

épine à la fesse. (1re part., ch. 30.)]

L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit à

rien moins qu'à le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le

dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre côté en riant. Cependant son

cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, après

avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garçon, descendit

de dessus son siége et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit.

On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort blessé, mais qu'on

ne pouvoit le panser que l'on ne fût au village, où il y avoit un fort

bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraîches

pour le soulager. On le plaça dans le carrosse, dont l'Olive sortit,

tandis que les laquais passèrent au travers du bois pour gagner le

devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut

pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinière continua son

chemin, et la troupe arriva au château, d'où l'on envoya querir le

chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie

imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le

pansa de même qu'il l'avoit sondé, après lui avoir dit que son coup

etoit favorable, et que deux doigts plus à côté il n'y avoit plus de

Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce

petit bout d'homme avoit l'imagination si frappée de tout ce qu'on lui

avoit dit qu'il crut toujours d'être fort blessé. Il ne se leva point

pour voir le bal qui fut tenu le soir après souper: car l'on avoit fait

venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alençon etant à une

autre noce, à Argentan. L'on dansa à la mode du pays, et les comediens

et comediennes dansèrent à la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile

dansèrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui

etoit composée de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du

village.

Le lendemain l'on joua la pastorale que l'épousée avoit demandée;

Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on

fit bonne chère, et le lendemain, après avoir bien dejeûné, l'on paya et

remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prêts, et l'on

tâcha à desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put

jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien

son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva

heureusement à Alençon. Le lendemain on ne representa point, car les

comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis

etoit de retour de son voyage de Sées. Il alla voir la troupe, et

l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable

pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit

comme vous allez voir au suivant chapitre.

Le Roman Comique · 第 98 / 265 题