Ce qui arriva au voyage de la Fresnaye; autre disgrâce de Ragotin.
La veille de la noce l'on envoya un carrosse et des chevaux de selle aux
comediens. Les comediennes s'y placèrent dedans avec le Destin, Leandre
et l'Olive; les autres montèrent les chevaux, et Ragotin le sien, qu'il
avoit encore, pour n'avoir pu le vendre, et qui etoit gueri de son
enclouure. Il voulut persuader à l'Etoile ou à Angelique de se mettre en
croupe derrière lui, disant qu'elles seroient plus à leur aise que dans
le carrosse, qui ebranle beaucoup les personnes; mais ni l'une ni
l'autre n'en voulurent rien faire. Pour aller d'Alençon à la Fresnaye il
faut passer une partie de la forêt de Persaine, qui est au pays du
Maine. Ils n'eurent pas fait mille pas dans cette forêt que Ragotin, qui
alloit devant, cria au cocher d'arrêter, «parce, dit-il, qu'il voyoit
une troupe d'hommes à cheval». L'on ne trouva pas bon d'arrêter, mais de
se tenir chacun sur ses gardes. Quand ils furent près de ces cavaliers,
Ragotin dit que c'etoit la Rappinière avec ses archers. L'Etoile pâlit;
mais le Destin, qui s'en aperçut, l'assura en lui disant qu'il n'oseroit
leur faire insulte en la presence de ses archers et des domestiques de
monsieur de la Fresnaye, et si près de sa maison. La Rappinière connut
bien que c'etoit la troupe comique; aussi il s'approcha du carrosse avec
son effronterie ordinaire et salua les comediennes, auxquelles il fit
d'assez mauvais complimens, à quoi elles repondirent avec une froideur
capable de demonter un moins effronté que ce levrier de bourreau; lequel
leur dit qu'il cherchoit des brigands qui avoient volé des marchands du
côté de Balon[394], et qu'on lui avoit dit qu'ils avoient pris cette
route. Comme il entretenoit la compagnie, le cheval d'un de ses archers,
qui etoit fougueux, sauta sur le col du cheval de Ragotin, auquel il fit
si grand'peur qu'il recula et enfonça dans une touffe d'arbres, dont il
y en avoit quelques-uns dont les branches etoient sèches, l'une
desquelles se trouva sous le pourpoint de Ragotin et qui lui piqua le
dos, en sorte qu'il y demeura pendu: car, voulant se degager de parmi
ces arbres, il avoit donné des deux talons à son cheval, qui avoit passé
et l'avoit laissé ainsi en l'air, criant comme un petit fou qu'il etoit:
«Je suis mort, l'on m'a donné un coup d'epée dans les reins[395].»
[Note 394: Petite ville du Maine, sur l'Orne, à 4 lieues et demie du
Mans.]
[Note 395: Cette plaisanterie paroît imitée d'un passage de
l'Euphormion de Barclay, où César, l'un des personnages, se croit mort,
comme Ragotin, parce que, comme lui, à peu près, il a été piqué par une
épine à la fesse. (1re part., ch. 30.)]
L'on rioit si fort de le voir en cette posture que l'on ne songeoit à
rien moins qu'à le secourir. L'on crioit bien aux laquais de le
dependre; mais il s'enfuyoient d'un autre côté en riant. Cependant son
cheval gagnoit toujours pays, sans se laisser prendre. Enfin, après
avoir bien ri, le cocher, qui etoit un grand et fort garçon, descendit
de dessus son siége et s'approcha de Ragotin, le souleva et le dependit.
On le visita et on lui fit accroire qu'il etoit fort blessé, mais qu'on
ne pouvoit le panser que l'on ne fût au village, où il y avoit un fort
bon chirurgien; en attendant, on lui appliqua quelques feuilles fraîches
pour le soulager. On le plaça dans le carrosse, dont l'Olive sortit,
tandis que les laquais passèrent au travers du bois pour gagner le
devant du cheval, qui ne vouloit pas se laisser prendre, et qui fut
pourtant pris, et l'Olive monta dessus. La Rappinière continua son
chemin, et la troupe arriva au château, d'où l'on envoya querir le
chirurgien, auquel l'on donna le mot. Il fit semblant de sonder la plaie
imaginaire de Ragotin, que l'on avoit fait mettre dans le lit. Il le
pansa de même qu'il l'avoit sondé, après lui avoir dit que son coup
etoit favorable, et que deux doigts plus à côté il n'y avoit plus de
Ragotin. Il lui ordonna le regime ordinaire et le laissa reposer. Ce
petit bout d'homme avoit l'imagination si frappée de tout ce qu'on lui
avoit dit qu'il crut toujours d'être fort blessé. Il ne se leva point
pour voir le bal qui fut tenu le soir après souper: car l'on avoit fait
venir la grande bande de violons du Mans, celle d'Alençon etant à une
autre noce, à Argentan. L'on dansa à la mode du pays, et les comediens
et comediennes dansèrent à la mode de la cour. Le Destin et l'Etoile
dansèrent la sarabande, avec l'admiration de toute la compagnie, qui
etoit composée de la noblesse campagnarde et des plus gros manans du
village.
Le lendemain l'on joua la pastorale que l'épousée avoit demandée;
Ragotin s'y fit porter en chaise avec son bonnet de nuit. Ensuite l'on
fit bonne chère, et le lendemain, après avoir bien dejeûné, l'on paya et
remercia la troupe. Le carrosse et les chevaux furent prêts, et l'on
tâcha à desabuser Ragotin de sa pretendue blessure; mais on ne lui put
jamais persuader le contraire, car il disoit toujours qu'il sentoit bien
son mal. On le mit dans le carrosse, et toute la troupe arriva
heureusement à Alençon. Le lendemain on ne representa point, car les
comediennes se voulurent reposer. Cependant le prieur de Saint-Louis
etoit de retour de son voyage de Sées. Il alla voir la troupe, et
l'Etoile lui dit qu'il ne trouveroit point d'occasion plus favorable
pour achever son histoire; il ne s'en fit point prier, et il poursuivit
comme vous allez voir au suivant chapitre.