Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile, et de Leandre avec
Angelique.
Le prieur de Saint-Louis voulut prendre congé, mais le Destin l'arrêta,
lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit
compagnie à monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de
souper avec eux. L'on demanda à l'hôtesse si elle avoit quelque chose
d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on
servit quelque temps après. L'on fit bonne chère, l'on but à la santé de
plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Après le dessert, le Destin
demanda à Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui
repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frère Saldagne, que ses
soeurs ne plaignoient guère non plus que lui; mais qu'ayant une affaire
d'importance à Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourné exprès pour
avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remercié; ensuite il
fut informé du mauvais dessein de Saldagne et du succès, et enfin de
tout ce que vous avez vu au sixième chapitre. Verville plia les epaules
en disant qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Après
souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la
troupe dirent beaucoup de bien, et, après avoir un peu veillé, il se
retira. Alors Verville tira le Destin à part et lui demanda pourquoi
Leandre étoit vêtu de noir et pourquoi tant de laquais vêtus de même. Il
lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser
Angelique. «Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce
me semble temps de faire connoître au monde qui vous êtes, ce qui ne se
peut que par un mariage»; ajoutant que s'il n'etoit pressé, qu'il
demeureroit pour assister à l'un et à l'autre. Le Destin dit qu'il
falloit sçavoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelèrent et lui
proposèrent le mariage, à quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours
le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit
mis fin aux affaires qu'il avoit à Rennes, qui seroit dans une quinzaine
de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alençon, et que l'on
executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la
Caverne, pour Leandre et Angelique.
Verville donna le bonsoir à la compagnie et se retira à son logis. Le
lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva à Rennes, où il alla
voir monsieur de la Garouffière, lequel, après les complimens
accoutumés, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens,
l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui
l'obligea d'aller le lendemain à la comedie, où ayant vu le personnage,
il fut tout persuadé que c'etoit son parent (je dis de la Caverne).
Après la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'où il etoit, s'il y
avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y
etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile à
Verville de connoître qu'il etoit le frère de la Caverne, qui s'etoit
perdu quand son père fut tué en Perigord par le page du baron de
Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais
pu sçavoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit
qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit à Alençon; qu'elle
avoit eu beaucoup de disgrâces, mais qu'elle avoit sujet d'en être
consolée, parce qu'elle avoit une très belle fille qu'un seigneur de
douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il
faisoit la comedie avec eux et qu'à son retour il assisteroit au
mariage, et qu'il ne tiendroit qu'à lui de s'y trouver, pour rejouir sa
soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles
depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il
supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnât,
ce qu'il agréa. Cependant il mit ordre à ses affaires, que nous lui
laisserons negocier, et retournerons à Alençon.
Le prieur de Saint-Louis alla, le même jour que partit Verville, trouver
les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evêque de
Sées l'avoit envoyé querir pour lui communiquer quelque affaire
d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa
promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit
à Sées, ils iroient à la Fresnaye, representer Silvie aux noces de la
fille du seigneur du lieu, et qu'à leur retour et au sien, il achèveroit
ce qu'il avoit commencé. Il s'en alla, et les comediens se disposèrent à
partir.