CHAPITRE XI.

Resolution des mariages du Destin avec l'Etoile, et de Leandre avec

Angelique.

Le prieur de Saint-Louis voulut prendre congé, mais le Destin l'arrêta,

lui disant que dans peu de temps il faudroit souper, et qu'il tiendroit

compagnie à monsieur de Verville, qu'il pria de leur faire l'honneur de

souper avec eux. L'on demanda à l'hôtesse si elle avoit quelque chose

d'extraordinaire; elle dit que oui. L'on mit du linge blanc, et l'on

servit quelque temps après. L'on fit bonne chère, l'on but à la santé de

plusieurs personnes et l'on parla beaucoup. Après le dessert, le Destin

demanda à Verville le sujet de son voyage en ces quartiers, et il lui

repondit que ce n'etoit pas la mort de son beau-frère Saldagne, que ses

soeurs ne plaignoient guère non plus que lui; mais qu'ayant une affaire

d'importance à Rennes, en Bretagne, il s'etoit detourné exprès pour

avoir le bien de les voir, dont il fut grandement remercié; ensuite il

fut informé du mauvais dessein de Saldagne et du succès, et enfin de

tout ce que vous avez vu au sixième chapitre. Verville plia les epaules

en disant qu'il avoit trouvé ce qu'il cherchoit avec trop de soin. Après

souper, Verville fit connoissance avec le prieur, duquel tous ceux de la

troupe dirent beaucoup de bien, et, après avoir un peu veillé, il se

retira. Alors Verville tira le Destin à part et lui demanda pourquoi

Leandre étoit vêtu de noir et pourquoi tant de laquais vêtus de même. Il

lui en apprit le sujet, et le dessein qu'il avoit fait d'epouser

Angelique. «Et vous, dit Verville, quand vous marierez-vous? Il est, ce

me semble temps de faire connoître au monde qui vous êtes, ce qui ne se

peut que par un mariage»; ajoutant que s'il n'etoit pressé, qu'il

demeureroit pour assister à l'un et à l'autre. Le Destin dit qu'il

falloit sçavoir le sentiment de l'Etoile; ils l'appelèrent et lui

proposèrent le mariage, à quoi elle repondit qu'elle suivroit toujours

le sentiment de ses amis. Enfin il fut conclu que, quand Verville auroit

mis fin aux affaires qu'il avoit à Rennes, qui seroit dans une quinzaine

de jours au plus tard, qu'il repasseroit par Alençon, et que l'on

executeroit la proposition. Il en fut autant conclu entre eux et la

Caverne, pour Leandre et Angelique.

Verville donna le bonsoir à la compagnie et se retira à son logis. Le

lendemain il partit pour la Bretagne, et il arriva à Rennes, où il alla

voir monsieur de la Garouffière, lequel, après les complimens

accoutumés, lui dit qu'il y avoit dans la ville une troupe de comediens,

l'un desquels avoit beaucoup de traits du visage de la Caverne: ce qui

l'obligea d'aller le lendemain à la comedie, où ayant vu le personnage,

il fut tout persuadé que c'etoit son parent (je dis de la Caverne).

Après la comedie il l'aborda, et s'enquit de lui d'où il etoit, s'il y

avoit longtemps qu'il etoit dans la troupe et par quels moyens il y

etoit venu; il repondit sur tous les chefs en sorte qu'il fut facile à

Verville de connoître qu'il etoit le frère de la Caverne, qui s'etoit

perdu quand son père fut tué en Perigord par le page du baron de

Sigognac, ce qu'il avoua franchement, en ajoutant qu'il n'avoit jamais

pu sçavoir ce que sa soeur etoit devenue. Lors Verville lui apprit

qu'elle etoit dans une troupe de comediens qui etoit à Alençon; qu'elle

avoit eu beaucoup de disgrâces, mais qu'elle avoit sujet d'en être

consolée, parce qu'elle avoit une très belle fille qu'un seigneur de

douze mille livres de rentes etoit sur le point d'epouser, et qu'il

faisoit la comedie avec eux et qu'à son retour il assisteroit au

mariage, et qu'il ne tiendroit qu'à lui de s'y trouver, pour rejouir sa

soeur, qui etoit fort en peine de lui, n'en ayant eu aucunes nouvelles

depuis sa fuite. Non-seulement le comedien accepta cette offre, mais il

supplia instamment monsieur de Verville de souffrir qu'il l'accompagnât,

ce qu'il agréa. Cependant il mit ordre à ses affaires, que nous lui

laisserons negocier, et retournerons à Alençon.

Le prieur de Saint-Louis alla, le même jour que partit Verville, trouver

les comediens et comediennes, pour leur dire que monseigneur l'evêque de

Sées l'avoit envoyé querir pour lui communiquer quelque affaire

d'importance, et qu'il etoit bien marri de ne se pouvoir acquitter de sa

promesse; mais qu'il n'y avoit rien de perdu; que cependant qu'il seroit

à Sées, ils iroient à la Fresnaye, representer Silvie aux noces de la

fille du seigneur du lieu, et qu'à leur retour et au sien, il achèveroit

ce qu'il avoit commencé. Il s'en alla, et les comediens se disposèrent à

partir.

Le Roman Comique · 第 97 / 265 题