Histoire du prieur de Saint-Louis et l'arrivée de M. de Verville.
Le commencement de cette histoire ne peut vous être qu'ennuyeux,
puisqu'il est genealogique; mais cet exorde est, ce me semble,
necessaire pour une plus parfaite intelligence de ce que vous y
entendrez. Je ne veux point deguiser ma condition, puisque je suis dans
ma patrie; peut-être qu'ailleurs j'aurois pu passer pour autre que je ne
suis, bien que je ne l'aie jamais fait. J'ai toujours été fort sincère
en ce point-là. Je suis donc natif de cette ville: les femmes de mes
deux grands-pères etoient demoiselles, et il y avoit du de à leur
surnom. Mais, comme vous sçavez que les fils aînés emportent presque
tout le bien et qu'il en reste fort peu pour les autres garçons et pour
les filles (suivant l'ordre du Coutumier[382] de cette province), on les
loge comme l'on peut, ou en les mettant en l'ordre ecclesiastique ou
religieux, ou en les mariant à des personnes de moindre condition,
pourvu qu'ils soient honnêtes gens et qu'ils aient du bien, suivant le
proverbe qui court en ce pays: «Plus de profit et moins d'honneur»,
proverbe qui depuis longtemps a passé les limites de cette province et
s'est repandu par tout le royaume[383]. Aussi mes grand'mères furent
mariées à de riches marchands, l'un de draps de laine et l'autre de
toiles. Le père de mon père avoit quatre fils, dont mon père n'etoit pas
l'aîné. Celui de ma mère avoit deux fils et deux filles, dont elle en
etoit une. Elle fut mariée au second fils de ce marchand drapier, lequel
avoit quitté le commerce pour s'adonner à la chicane: ce qui est cause
que je n'ai pas eu tant de bien que j'eusse pu avoir. Mon père, qui
avoit beaucoup gagné au commerce et qui avoit epousé en premières noces
une femme fort riche qui mourut sans enfans, etoit dejà fort avancé en
âge quand il epousa ma mère, qui consentit à ce mariage plutôt par
obeissance que par inclination: aussi il y avoit plutôt de l'aversion de
son côté que de l'amour; ce qui fut sans doute la cause qu'ils
demeurèrent treize ans mariés et quasi hors d'esperance d'avoir des
enfans; mais enfin ma mère devint enceinte. Quand le terme fut venu de
produire son fruit, ce fut avec une peine extrême, car elle demeura
quatre jours au mal de l'enfantement; à la fin elle accoucha de moi sur
le soir du quatrième jour. Mon père, qui avoit eté occupé pendant ce
temps-là à faire condamner un homme à être pendu (parce qu'il avoit tué
un sien frère) et quatorze faux temoins au fouet[384], fut ravi de joie
quand les femmes qu'il avoit laissées dans sa maison pour secourir ma
mère le félicitèrent de la naissance de son fils. Il les regala du mieux
qu'il put, et en enivra quelques-unes, auxquelles il fit boire du vin
blanc en guise de cidre poiré: lui-même me l'a raconté plusieurs fois.
[Note 382: Le Coutumier étoit le recueil des coutumes et usages qui
régissoient une contrée; on appeloit pays coutumier celui où la coutume
avoit force de loi, par opposition au pays de droit écrit, qui étoit
soumis au droit romain.]
[Note 383: Ces mésalliances intéressées étoient, en effet, fort
communes. Si George Dandin avoit épousé mademoiselle de Sotenville pour
son titre, celle-ci l'avoit épousé pour son argent. Les filles des
partisans et financiers, par exemple, étoient fort recherchées, même par
les plus hauts personnages; ainsi, celle de la Raillière, dont il est
question dans le Roman comique, épousa le comte de Saint-Aignan, de la
maison d'Amboise; celle de Feydeau épousa le comte de Lude, gouverneur
de Gaston, duc d'Orléans. Mademoiselle de Chemeraut se maria au fils
d'un paysan enrichi qui avoit quatre millions. «Le bien est depuis
longtemps ce que l'on considère le plus en fait de mariage», dit plus
loin l'auteur de cette 3e partie.
Mademoiselle de Gournay, dans son Traité de la néantise de la commune
vaillance de ce temps et du peu de prix de la qualité de la noblesse,
écrit: «Ceux mesmes de qui la noblesse est franche à leur mode du costé
des pères sont presque tous meslez à ceste condition citoyenne qu'ils
appellent roturière, par les mères, femmes ou maris d'eux, ou leurs
proches, ou sont... prêts de s'y mesler, rebuttans fort et ferme les
alliances de leur ordre, si les richesses y sont plus courtes de dix
escus... Et faut noter en passant que bien souvent ils désirent en vain
ces affinitez, estans eux-mesmes fort peu desirez par elles.»]
[Note 384: On employoit souvent le fouet dans la pénalité de
l'ancienne jurisprudence; ce n'est qu'à partir de 1789 que ce genre de
châtiment a été légalement aboli. Le faux témoignage n'étoit pas
toujours puni du fouet, mais tantôt par la loi du talion, tantôt par des
peines arbitraires qui allèrent plus d'une fois jusqu'à la mort.]
Je fus baptisé deux jours après ma naissance; le nom que l'on m'imposa
ne fait rien à mon histoire. J'eus pour parrain un seigneur de place
fort riche, dont mon père etoit voisin, lequel ayant appris de madame sa
femme la grossesse de ma mère, après un si long temps de mariage, comme
j'ai dit, il lui demanda son fruit pour le presenter au baptême: ce qui
lui fut accordé fort agreablement. Comme ma mère n'avoit que moi, elle
m'eleva avec grand soin, et un peu trop delicatement pour un enfant de
ma condition. Quand je fus un peu grand, je fis paroître que je ne
serois pas sot, ce qui me fit aimer de tous ceux de qui j'etois connu,
et principalement de mon parrain, lequel n'avoit qu'une fille unique
mariée à un gentilhomme parent de ma mère. Elle avoit deux fils, un plus
âgé d'un an que moi, et l'autre moins âgé d'un an, mais qui etoient
aussi brutaux que je faisois paroître d'esprit; ce qui obligeoit mon
parrain à m'envoyer querir quand il avoit quelque illustre compagnie,
car c'etoit un homme splendide et qui traitoit tous les princes et
grands seigneurs qui passoient par cette ville. Il me faisoit chanter,
danser et caqueter pour les divertir, et j'etois toujours assez bien
vêtu pour avoir entrée partout. J'aurois fait fortune avec lui, si la
mort ne me l'eût ravi trop tôt, à un voyage qu'il fit à Paris. Je ne
ressentis point alors cette mort comme j'ai fait depuis. Ma mère me fit
etudier, et je profitois beaucoup; mais, quand elle aperçut que j'avois
de l'inclination à être d'église, elle me retira du collège et me jeta
dans le monde, où je pensai me perdre, nonobstant le voeu qu'elle avoit
fait à Dieu de lui consacrer le fruit qu'elle produiroit s'il lui
accordoit la prière qu'elle lui faisoit de lui en donner. Elle etoit
tout au contraire des autres mères, qui ôtent à leurs enfans les moyens
de se debaucher: car elle me bailloit (tous les dimanches et fêtes) de
l'argent pour jouer et aller au cabaret. Neanmoins, comme j'avois le
naturel bon, je ne faisois point d'excès, et tout se terrminoit à me
rejouir avec mes voisins. J'avois fait grande amitié avec un jeune
garçon âgé de quelques années plus que moi, fils d'un officier de la
reine mère du roi Louis treizième, de glorieuse memoire, lequel avoit
aussi deux filles. Il faisoit sa residence dans une maison située dans
ce beau parc, lequel (comme vous pouvez sçavoir) a eté autrefois le lieu
de delices des anciens ducs d'Alençon. Cette maison lui avoit eté
donnée, avec un grand enclos, par la reine sa maîtresse, qui jouissoit
alors en apanage de ce duché. Nous passions agreablement le temps dans
ce parc, mais comme des enfans, sans penser à ce qui arriva depuis. Cet
officier de la reine, que l'on appeloit M. du Fresne, avoit un frère
aussi officier dans la maison du roi, lequel lui demanda son fils, ce
que du Fresne n'osa refuser. Devant que de partir pour la cour il me
vint dire adieu, et j'avoue que ce fut la première douleur que je
ressentis en ma vie. Nous pleurâmes bien fort en nous separant; mais je
pleurai bien davantage quand, trois mois après son depart, sa mère
m'apprit la nouvelle de sa mort. Je ressentis cette affliction autant
que j'en etois capable, et je m'en allai le pleurer avec ses soeurs, qui
en étoient sensiblement touchées. Mais, comme le temps modère tout,
quand ce triste souvenir fut un peu passé, mademoiselle du Fresne vint
un jour prier ma mère d'agréer que j'allasse donner quelques exemples
d'ecriture à sa jeune fille, que l'on appeloit mademoiselle du Lys, pour
la discerner de son aînée, qui portoit le nom de la maison. «D'autant,
lui dit-elle, que l'ecrivain qui l'enseignoit s'en est allé»; ajoutant
qu'il y en avoit beaucoup d'autres, mais qu'ils ne vouloient pas aller
montrer en ville, et que sa fille n'etoit pas de condition à rouler les
ecoles. Elle s'excusa fort de cette liberté; mais elle dit qu'avec les
amis l'on en use facilement. Elle ajouta que cela pourroit se terminer à
quelque chose de plus important, sous-entendant notre mariage, qu'elles
conclurent depuis secretement entre elles. Ma mère ne m'eut pas plutôt
proposé cet emploi que l'après-dînée j'y allai, ressentant dejà quelque
secrète cause qui me faisoit agir, sans y faire pourtant guère de
reflexion. Mais je n'eus pas demeuré huit jours en la pratique de cet
exercice que la du Lys, qui etoit la plus jolie des deux filles, se
rendit fort familière avec moi, et souvent par raillerie m'appeloit mon
petit maître. Ce fut pour lors que je commençai à ressentir quelque
chose dans mon coeur, qu'il avoit ignoré jusque alors, et il en fut de
même de la du Lys. Nous etions inséparables, et nous n'avions point de
plus grande satisfaction que quand on nous laissoit seuls, ce qui
arrivoit assez souvent. Ce commerce dura environ six mois, sans que nous
nous parlassions de ce qui nous possedoit; mais nos yeux en disoient
assez. Je voulus un jour essayer à faire des vers à sa louange, pour
voir si elle les recevroit agreablement; mais, comme je n'en avois point
encore composé, je ne pus pas y reussir. Je commençois à lire les bons
romans et les bons poètes, ayant laissé les Melusines,[385]
Robert-le-Diable, les Quatre fils Aymon, la Belle Maguelonne, Jean de
Paris, etc., qui sont les romans des enfans. Or, en lisant les oeuvres
de Marot, j'y trouvai un triolet qui convenoit merveilleusement bien à
mon dessein. Je le transcrivis mot à mot. Voici comme il y avoit:
Votre bouche petite et belle,
Est si agréable entretien,
Qui parfois son maître m'appelle,
Et l'alliance j'en retiens:
Car ce m'est honneur et grand bien;
Mais, quand vous me prîtes pour maître,
Que ne disiez-vous aussi bien:
Votre maîtresse je veux être.[386]
[Note 385: Le roman de Mélusine (vers 1478) a pour auteur Jean
d'Arras (Voy. édit. Jannet). On lit: les Mélusines, parce que les
diverses éditions de ce roman célèbre diffèrent considérablement entre
elles. La Vie du terrible Robert le Diable, qui est aujourd'hui encore
un des livres les plus populaires de la bibliothèque du colportage,
remonte à la fin du XVe siècle (1496). Les Quatre fils Aymon ont pour
auteur Huon de Villeneuve: c'est une espèce d'épopée de la Table ronde.
L'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, dont
l'auteur est inconnu, et la 1re édition sans date, mais à peu près de
1490, a de l'intérêt dans sa naïveté: il en existe, dit-on, divers
manuscrits antérieurs à cette époque, en vers et prose. Quant à Jean de
Paris, c'est un roman plein de verve gauloise et de patriotisme
narquois, qui remonte aux premières années du XVIe siècle, et dont
l'auteur est inconnu. (Voy. édit. Jannet.)]
[Note 386: Ces vers, dans Marot, sont adressés à Jeanne d'Albret,
princesse de Navarre, son amie et son disciple en poésie (éd. Rapilly,
t. 2, p. 484). La pièce est rangée parmi les épigrammes. Je ne sais
pourquoi l'auteur donne ce nom à cette petite pièce, sinon peut-être
parce qu'elle est composée de huit vers. On sait aussi que Boileau dit
de Marot qu'il tourna des triolets, quoiqu'il n'y en ait pas un seul
dans ses oeuvres. Mais ce mot de triolet se prenoit quelquefois dans des
sens très étendus; ainsi, je trouve dans les pièces manuscrites de Fr.
Colletet: Athanatus converti, triolet tragi-grotesque, ou Fantaisie
récréative pour servir d'entr'acte à la tragédie du Triomphe de Clovis.]
Je lui donnai ces vers, qu'elle lut avec joie, comme je connus sur son
visage; après quoi elle les mit dans son sein, d'où elle les laissa
tomber un moment après, et qui furent relevés par sa soeur aînée sans
qu'elle s'en aperçût, et dont elle fut avertie par un petit laquais.
Elle les lui demanda, et, voyant qu'elle faisoit quelque difficulté de
les lui rendre, elle se mit furieusement en colère et s'en plaignit à sa
mère, qui commanda à sa fille de les lui bailler, ce qu'elle fit. Ce
procedé me donna de bonnes esperances, quoique ma condition me rebutât.
Or, pendant que nous passions ainsi agreablement le temps, mon père et
ma mère, qui etoient fort avancés en âge, deliberèrent de me marier, et
ils m'en firent un jour la proposition. Ma mère decouvrit à mon père le
projet qu'elle avoit fait avec mademoiselle du Fresne, comme je vous ai
dit; mais, comme c'etoit un homme fort interessé, il lui repondit que
cette fille-là etoit d'une condition trop relevée pour moi, et,
d'ailleurs, qu'elle avoit trop peu de bien, nonobstant quoi elle
voudroit trop trancher de la dame. Comme j'etois fils unique, et que mon
père etoit fort riche selon sa condition, et semblablement un mien
oncle, qui n'avoit point d'enfans, et duquel il n'y avoit que moi qui en
pût être heritier, selon la coutume de Normandie, plusieurs familles me
regardoient comme un objet digne de leur alliance, et même l'on me fit
porter trois ou quatre enfans au baptême avec des filles des meilleures
maisons de notre voisinage (qui est ordinairement par où l'on commence
pour reussir aux mariages); mais je n'avois dans la pensée que ma chère
du Lys. J'en etois neanmoins si persecuté de tous mes parens que je pris
resolution de m'en aller à la guerre, quoique je n'eusse que seize ou
dix-sept ans. L'on fit des levées en cette ville pour aller en Danemark
sous la conduite de M. le comte de Montgommeri. Je me fis enroler
secretement avec trois cadets, mes voisins, et nous partîmes de même en
fort bon equipage; mon père et ma mère en furent fort affligés, et ma
mère en pensa mourir de douleur. Je ne pus sçavoir alors quel effet ce
depart inopiné fit sur l'esprit de la du Lys, car je ne lui en dis rien
du tout; mais je l'ai sçu depuis par elle-même. Nous nous embarquâmes au
Havre-de-Grâce et voguâmes assez heureusement jusqu'à ce que nous
fussions près du Sund; mais alors il se leva la plus furieuse tempête
que l'on ait jamais vue sur la mer océane; nos vaisseaux furent jetés
par la tourmente en divers endroits, et celui de M. de Montgommeri, dans
lequel j'etois, vint aborder heureusement à l'embouchure de la Tamise,
par laquelle nous montâmes, à l'aide du reflux, jusqu'à Londres,
capitale d'Angleterre, où nous sejournâmes environ six semaines, pendant
lequel temps j'eus le loisir de voir une partie des raretés de cette
superbe ville, et l'illustre cour de son roi, qui etoit alors Charles
Stuart, premier du nom. M. de Montgommeri s'en retourna dans sa maison
de Pont-Orson, en Basse-Normandie, où je ne voulus pas le suivre. Je le
suppliai de me permettre de prendre la route de Paris, ce qu'il fit. Je
m'embarquai dans un vaisseau qui alloit à Rouen, où j'arrivai
heureusement, et de là je me mis sur un bateau qui me remonta jusqu'à
Paris, où je trouvai un mien parent fort proche, qui etoit ciergier du
Roi. Je le priai que par son moyen je pusse entrer au régiment des
gardes; il s'y employa et fut mon repondant, car en ce temps-là il en
falloit avoir pour y être reçu, ce que je fus en la compagnie de M. de
la Rauderie. Mon parent me bailla de quoi me remettre en equipage (car
en ce voyage de mer j'avois gâté mes habits) et de l'argent, ce qui me
faisoit faire paroli[387] à une trentaine de cadets de grande
maison[388], qui portoient tous le mousquet aussi bien que moi.
[Note 387: Aller de pair, faire tête, égaler. (Dict. com. de
Leroux.)]
[Note 388: Le régiment des gardes étoit la ressource ordinaire des
cadets de grandes familles qui ne se faisoient point d'église. De là
l'expression fréquente: un cadet aux gardes.]
En ce temps-là les princes et grands seigneurs de France se soulevèrent
contre le roi, et même Mgr le duc d'Orléans, son frère; mais Sa Majesté,
par l'adresse ordinaire du grand cardinal de Richelieu, rompit leurs
mauvais desseins, ce qui obligea Sa Majesté de faire un voyage en
Bretagne avec une puissante armée[389]. Nous arrivâmes à Nantes, où l'on
fit la première execution des rebelles sur la personne du comte de
Chalais, qui y eut la tête tranchée[390]; ce qui donna de la terreur à
tous les autres, qui moyennèrent leurs paix avec le roi, lequel s'en
retourna à Paris. Il passa par la ville du Mans, où mon père me vint
trouver, tout vieux qu'il etoit (car il avoit eté averti par mon cousin,
ce ciergier du Roi, que j'etois au régiment des gardes); il me demanda à
mon capitaine, lequel lui accorda mon congé. Nous nous en revînmes en
cette ville, où mes parens resolurent que, pour m'arrêter, il me falloit
lier avec une femme; celle d'un chirurgien voisin d'une mienne cousine
germaine fit venir pendant le carême (sous pretexte d'ouïr les
prédications) la fille d'un lieutenant de bailli[391] d'un bourg distant
de trois lieues d'ici. Ma cousine me vint querir à notre maison pour me
la faire voir; mais, après une heure de conversation que j'eus avec elle
dans la maison de madite cousine, où elle etoit venue, elle se retira,
et alors l'on me dit que c'etoit une maîtresse pour moi; à quoi je
repondis froidement qu'elle ne m'agréoit pas. Ce n'est pas qu'elle ne
fût assez belle et riche, mais toutes les beautés me sembloient laides
en comparaison de ma chère du Lys, qui seule occupoit toutes mes
pensées. J'avois un oncle, frère de ma mère, homme de justice, et que je
craignois beaucoup, lequel s'en vint un soir à notre maison, et, après
m'avoir fort bravé sur le mepris que j'avois temoigné faire de cette
fille, me dit qu'il falloit me resoudre à l'aller voir chez elle aux
prochaines fêtes de Pâques, et qu'il y avoit des personnes qui valoient
plus que moi qui se tiendroient bien honorées de cette alliance. Je ne
repondis ni oui ni non; mais, les fêtes suivantes, il fallut y aller
avec ma cousine, cette chirurgienne et un sien fils. Nous fûmes
agreablement reçus, et l'on nous regala trois jours durant. L'on nous
mena aussi à toutes les metairies de ce lieutenant, dans toutes
lesquelles il y avoit festin. Nous fûmes aussi à un gros bourg, distant
d'une lieue de cette maison, voir le curé du lieu, qui etoit frère de la
mère de cette fille, lequel nous fit un fort gracieux accueil. Enfin
nous nous en retournâmes comme nous etions venus, c'est-à-dire, pour ce
qui me regardoit, aussi peu amoureux que devant. Il fut pourtant resolu
que dans une quinzaine de jours on parleroit à fond de ce mariage. Le
terme etant expiré, j'y retournai avec trois de mes cousins germains,
deux avocats et un procureur en ce presidial; mais, par bonheur, on ne
conclut rien, et l'affaire fut remise aux fêtes de mai prochaines. Mais
le proverbe est bien veritable, que l'homme propose et Dieu dispose, car
ma mère tomba malade quelques jours devant lesdites fêtes et mon père
quatre jours après; l'une et l'autre maladie se terminèrent par la mort.
Celle de ma mère arriva un mardi, et celle de mon père le jeudi de la
même semaine, et je fus aussi fort malade; mais je me levai pour aller
voir cet oncle sevère, qui etoit aussi fort malade, et qui mourut quinze
jours après. A quelque temps de là, l'on me reparla de cette fille du
lieutenant que j'etois allé voir; mais je n'y voulus pas entendre, car
je n'avois plus de parens qui eussent droit de me commander; d'ailleurs
que mon coeur etoit toujours dans ce parc, où je me promenois
ordinairement, mais bien plus souvent en imagination.
[Note 389: V., sur tous ces événements, l'Histoire de France sous
Louis XIII, par Bazin, t. 2, année 1626. Le roi avoit d'abord passé par
Blois, et le cardinal le rejoignit à Nantes, où il alloit ouvrir les
Etats de Bretagne.]
[Note 390: Chalais, le membre le plus important du parti de
l'aversion, fut condamné à mort, malgré l'humilité de ses aveux et de
son repentir, par arrêt du 18 août 1626.]
[Note 391: Les baillis étoient des officiers chargés de rendre la
justice dans un certain ressort. Cette fonction passa peu à peu aux
mains de leurs lieutenants. «Le bailli, dit Furetière dans son
Dictionnaire, est aujourd'hui dépouillé de toute sa fonctîon, et toute
l'autorité de cette charge a été transférée à son lieutenant.»]
Un matin, que je ne croyois pas qu'il y eût encore personne de levé dans
la maison du sieur Dufresne, je passai devant, et je fus bien etonné
quand j'ouïs la du Lys qui chantoit, sur son balcon, cette vieille
chanson qui a pour reprise: «Que n'est-il auprès de moi, celui que mon
coeur aime!» Ce qui m'obligea à m'approcher d'elle et à lui faire une
profonde reverence, que j'accompagnai de telles ou semblables paroles:
«Je souhaiterois de tout mon coeur, mademoiselle, que vous eussiez la
satisfaction que vous desirez, et je voudrois y pouvoir contribuer: ce
seroit avec la même passion que j'ai toujours été votre très humble
serviteur.» Elle me rendit bien mon salut, mais elle ne me repondit pas,
et, continuant à chanter, elle changea la reprise de la chanson en ces
paroles: «Le voici auprès de moi celui que mon coeur aime.» Je ne
demeurai pas court, car je m'etois un peu ouvert à la guerre et à la
cour, et, quoique le procedé fût capable de me demonter, je lui dis:
«J'aurai sujet de le croire si vous me faites ouvrir la porte.» A même
temps elle appela le petit laquais dont j'ai dejà parlé, auquel elle
commanda de me l'ouvrir, ce qu'il fit. J'entrai, et je fus reçu avec
tous les temoignages de bienveillance du père, de la mère et de la soeur
aînée, mais encore plus de la du Lys. La mère me demanda pourquoi
j'etois si sauvage et que je ne les visitois pas si souvent que j'avois
accoutumé, qu'il ne falloit pas que le deuil de mes parens m'en
empêchât, et qu'il falloit se divertir comme auparavant; en un mot, que
je serois toujours le bienvenu dans leur maison. Ma reponse ne fut que
pour faire paroître mon peu de merite, en disant quelque peu de paroles
aussi mal rangées que celles que je vous debite. Mais enfin tout se
termina à un dejeuner de laitage, qui est en ce pays un grand regal,
comme vous savez.--«Et qui n'est pas desagreable, repondit l'Etoile;
mais poursuivez.»--Quand je pris congé pour sortir, la mère me demanda
si je ne m'incommoderois point d'accompagner elle et ses filles chez un
vieux gentilhomme, leur parent, qui demeuroit à deux lieues d'ici. Je
lui repondis qu'elle me faisoit tort de me le demander, et qu'un
commandement absolu m'eût eté plus agreable. Le voyage fut conclu au
lendemain. La mère monta un petit mulet, qui etoit dans la maison; la
fille aînée monta le cheval de son père, et je portois en croupe sur le
mien, qui etoit fort, ma chère du Lys; je vous laisse à penser quel fut
notre entretien le long du chemin, car, pour moi, je ne m'en souviens
plus. Tout ce que je vous puis dire, c'est que nous nous separâmes, la
du Lis et moi, fort amoureux; depuis ce temps-là mes visites furent fort
frequentes, ce qui dura tout le long de l'eté et de l'automne. De vous
dire tout ce qui se passa, je vous serois trop ennuyeux; seulement vous
dirai-je que nous nous derobions souvent de la compagnie et nous allions
demeurer seuls à l'ombrage de ce bois de haute futaie, et toujours sur
le bord de la belle petite rivière qui passe au milieu, où nous avions
la satisfaction d'ouïr le ramage des oiseaux, qu'ils accordoient au doux
murmure de l'eau, parmi lequel nous mêlions mille douceurs que nous nous
disions, et nous nous faisions ensuite autant d'innocentes caresses. Ce
fut là où nous prîmes resolution de nous bien divertir le carnaval
prochain.
Un jour que j'etois occupé à faire faire du cidre à un pressoir du
faubourg de la Barre, qui est tout joignant le parc, la du Lys m'y vint
trouver; à son abord je connus qu'elle avoit quelque chose sur le coeur,
en quoi je ne me trompais pas; car, après qu'elle m'eut un peu raillé
sur l'equipage où j'etois, elle me tira à part et me dit que le
gentilhomme dont la fille etoit chez M. de Planche-Panète, son
beau-frère, en avoit amené un autre, qu'il pretendoit lui faire donner
pour mari, et qu'ils etoient à la maison, dont elle s'etoit derobée pour
m'en avertir. «Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que je favorise jamais sa
recherche et que je consente à quoi que ce soit, mais j'aimerois mieux
que tu trouvasses quelque moyen de le renvoyer que s'il venoit de moi.»
Je lui dis alors: «Va-t-en, et lui fais bonne mine, pour ne rien
alterer; mais sçache qu'il ne sera pas ici demain à midi.» Elle s'en
alla plus joyeuse, attendant l'evenement. Cependant je quittai tout et
abandonnai mon cidre à la discretion des valets, et m'en allai à ma
maison, où je pris du linge et un autre habit, et m'en allai chercher
mes camarades: car vous devez sçavoir que nous etions une quinzaine de
jeunes hommes qui avions tous chacun notre maîtresse, et tellement unis,
que qui en offensoit un avoit offensé tous les autres; et nous etions
tous resolus que, si quelque etranger venoit pour nous les ravir, de le
mettre en etat de n'y reussir jamais[392]. Je leur proposai ce que vous
venez d'ouïr, et aussitôt tous conclurent qu'il falloit aller trouver ce
galant (qui etoit un gentilhomme de la plus petite noblesse du bas
Maine) et l'obliger à s'en retourner comme il etoit venu. Nous allâmes
donc à son logis, où il soupoit avec l'autre gentilhomme son conducteur.
Nous ne marchandâmes point à lui dire qu'il se pouvoit bien retirer, et
qu'il n'y avoit rien à gagner pour lui en ce pays. Alors le conducteur
repartit que nous ne sçavions pas leur dessein, et que, quand nous le
sçaurions, nous n'y avions aucun interêt. Alors je m'avançai, et,
mettant la main sur la garde de mon epée, je lui dis: «Si ai bien moi,
j'y en ai, et, si vous ne le quittez, je vous mettrai en etat de n'en
faire plus.» L'un d'eux repartit que la partie n'etoit pas egale, et
que, si j'etois seul, je ne parlerois pas ainsi. Alors je lui dis: «Vous
êtes deux, et je sors avec celui-ci», en prenant un de mes camarades,
«suivez-nous». Ils s'en mirent en devoir; mais l'hôte et un sien fils
les en empêchèrent, et leur firent connoître que le meilleur pour eux
etoit de se retirer, et qu'il ne faisoit pas bon de se frotter avec
nous. Ils profitèrent de l'avis, et l'on n'en ouït plus parler depuis.
Le lendemain j'allai voir la du Lys, à laquelle je racontai l'action que
j'avois faite, dont elle fut très contente et m'en remercia en des
termes fort obligeans.
[Note 392: Sorel parle de même, dans Francion, d'une société de
bravi formée entre jeunes gens pour redresser les torts, châtier les
fats et les insolents, etc., sans préjudice de la débauche à laquelle
ils se livroient en commun. (7e liv.)]
L'hiver approchoit, les veillées etoient fort longues, et nous les
passions à jouer à des petits jeux d'esprit[393]; ce qui etant souvent
reiteré ennuya; ce qui me fit resoudre à lui donner le bal. J'en
conferai avec elle, et elle s'y accorda. J'en demandai la permission à
M. du Fresne, son père, et il me la donna. Le dimanche suivant nous
dansâmes, et continuâmes plusieurs fois; mais il y avoit toujours une si
grande foule de monde, que la du Lys me conseilla de ne faire plus
danser, mais de penser à quelque autre divertissement. Il fut donc
resolu d'etudier une comedie, ce qui fut executé.»
[Note 393: Par exemple, au jeu des proverbes, aux jeux de
conversation, des éléments, des compliments ou flatteries, des
mathematiques, et autres dont on peut voir la description dans la Maison
des jeux, 1642, in-8.]
L'Etoile l'interrompit en lui disant: «Puisque vous en êtes à la
comedie, dites-moi si cette histoire est encore guère longue, car il se
fait tard, et l'heure du souper approche.--Ha! dit le prieur, il y en a
encore deux fois autant pour le moins.» L'on jugea donc qu'il la falloit
remettre à une autre fois, pour donner le temps aux acteurs d'etudier
leurs rôles; et, quand ce n'eût pas eté pour ces raisons, il eût fallu
cesser à cause de l'arrivée de M. de Verville, qui entra dans la chambre
facilement, car le portier s'etoit endormi. Sa venue surprit bien fort
toute la compagnie. Il fit de grandes caresses à tous les comediens et
comediennes, et principalement au Destin, qu'il embrassa à diverses
reprises, et leur dit le sujet de son voyage, comme vous verrez au
chapitre suivant, qui est fort court.