Mon pere m'a donné mari.
Qu'est-ce que d'un homme si petit?
Il n'est pas plus grand qu'un fourmi.
Hé! qu'est ce? qu'est-ce? qu'est-ce? qu'est-ce?
Qu'est-ce que d'un homme,
S'il n'est, s'il n'est homme?
Qu'est-ce que d'un homme si petit[376]?
[Note 375: L. VII, fable 25, des Métamorphoses.]
A chaque vers la Rancune tournoit et retournoit le pauvre Ragotin et
faisoit des postures qui faisoient bien rire la compagnie. L'on n'a pas
mis le reste de la chanson, comme chose superflue à notre roman.
[Note 376: Cette chanson, effectivement fort ancienne dans les
provinces, faisoit partie d'une série de chants satiriques dirigés
contre les maris, et qui étoient chantés les jours de noces. Les
variations sur ce thème sont fort nombreuses; on peut en voir une plus
longue dans la Comédie des chansons, III, 1. Elle s'est perpétuée, à peu
près telle que la cite l'auteur, jusqu'à nos jours; les petites filles,
en dansant aux Tuileries ou dans le jardin du Palais-Royal, chantent
encore la ronde suivante, qui n'est qu'une variante brodée sur le texte
original:
Mon père m'a donné un mari.
Mon Dieu! quel homme!
Quel petit homme!
Mon père m'a donné un mari;
Mon Dieu! quel homme! qu'il est petit!
D'une feuille on fit son habit.
Mon Dieu! etc.]
Après que la Rancune eut achevé sa chanson, il montra Ragotin et dit:
«Le voici ressuscité», et en disant cela il denoua le cordon avec lequel
son masque etoit attaché, de sorte qu'il parut à visage decouvert, non
pas sans rougir de honte et de colère tout ensemble. Il fit pourtant de
necessité vertu, et pour se venger il dit à la Rancune qu'il etoit un
franc ignorant d'avoir terminé tous les vers de sa chanson en i, comme
cribli, trouvi, etc., et que c'etoit très mal parlé, qu'il falloit dire
trouva ou trouvai. Mais la Rancune lui repartit: «C'est vous, Monsieur,
qui êtes un grand ignorant, pour un petit homme, car vous n'avez pas
compris ce que j'ai dit, que c'etoit une chanson si vieille que, si l'on
faisoit un rôle de toutes les chansons que l'on a faites en France
depuis que l'on y fait des chansons, ma chanson seroit en chef.
D'ailleurs ne voyez-vous pas que c'est l'idiome de cette province de
Normandie où cette chanson a eté faite, et qui n'est pas si mal à propos
comme vous vous imaginez? Car, puisque, selon ce fameux Savoyard M. de
Vaugelas, qui a reformé la langue française, l'on ne sauroit donner de
raison pourquoi l'on prononce certains termes, et qu'il n'y a que
l'usage qui les fait approuver[377], ceux du temps que l'on fit cette
chanson etoient en usage; et, comme ce qui est le plus ancien est
toujours le meilleur, ma chanson doit passer, puisqu'elle est la plus
ancienne. Je vous demande, Monsieur Ragotin, pourquoi est-ce que,
puisque l'on dit de quelqu'un «il monta à cheval et il entra en sa
maison», que l'on ne dit pas il descenda et il sorta, mais il descendit
et il sortit? Il s'ensuit donc que l'on peut dire il entrit et il
montit, et ainsi de tous les termes semblables. Or, puisqu'il n'y a que
l'usage qui leur donne le cours, c'est aussi l'usage qui fait passer ma
chanson.»
[Note 377: Vaugelas, ce Savoyard (il étoit né à Bourg-en-Bresse,
appartenant, avant 1600, à la Savoie) qui réforma la langue françoise,
comme le dit l'auteur, non sans qu'il y ait, ce semble, une nuance
d'ironie dans ce rapprochement (ironie qui, du reste, ne prouveroit
rien, car la Savoie a produit plusieurs autres écrivains,--dont
quelques-uns comptent parmi les premiers de notre langue, par exemple
saint François de Sales, Saint-Réal, Ducis, Michaud et les frères de
Maistre), préconise partout, et même à satiété, la toute-puissance et
les droits de l'usage, dans ses Remarques sur la langue françoise. Il
lui arrive continuellement de parler comme il fait dans les lignes
suivantes, après avoir cité des locutions qui semblent fautives et sont
pourtant reçues: «On pourroit en rendre quelque raison, mais il seroit
superflu, puisqu'il est constant que l'usage fait parler ainsi, et qu'il
fait plusieurs choses sans raison et même contre la raison, auxquelles
néanmoins il faut obéir en matière de langage.» Du reste, les remarques
de la Rancune présentent, sous une forme plaisante, une critique
sérieuse.]
Comme Ragotin vouloit repartir, le Destin entra sur la scène, se
plaignant de la longueur de son valet la Rancune, et, l'ayant trouvé en
differend avec Ragotin, il leur demanda le sujet de leur dispute, qu'il
ne put jamais apprendre: car ils se mirent à parler tous à la fois, et
si haut qu'il s'impatienta et poussa Ragotin contre la Rancune, qui le
lui renvoya de même, en telle sorte qu'ils le ballotèrent longtemps d'un
bout du theâtre à l'autre, jusqu'à ce que Ragotin tomba sur les mains et
marcha ainsi jusques aux tentes du theâtre, sous lesquelles il passa.
Tous les auditeurs se levèrent pour voir cette badinerie, et sortirent
de leurs places, protestant aux comediens que cette saillie valoit mieux
que leur farce, qu'aussi bien ils n'auroient pu achever, car les
demoiselles et les autres acteurs, qui regardoient par les ouvertures
des tentes du theâtre, rioient si fort qu'il leur eût eté impossible.
Nonobstant cette boutade, Ragotin persécutoit sans cesse la Rancune de
le mettre aux bonnes grâces de l'Etoile, et pour ce sujet il lui donnoit
souvent des repas, ce qui ne deplaisoit pas à la Rancune, qui tenoit
toujours le bec en l'eau au petit homme; mais, comme il etoit frappé
d'un même trait, il n'osoit parler à cette belle ni pour lui ni pour
Ragotin, lequel le pressa une fois si fort qu'il fut obligé de lui dire:
«Monsieur Ragotin, cette Etoile est sans doute de la nature de celles du
ciel que les astrologues appellent errantes: car, aussitôt que je lui
ouvre le discours de votre passion, elle me laisse sans me repondre;
mais comment me repondroit-elle, puisqu'elle ne m'ecoute pas? Mais je
crois avoir decouvert le sujet qui la rend de si difficile abord; ceci
vous surprendra sans doute, mais il faut être preparé à tout evenement.
Ce monsieur le Destin, qu'elle appelle son frère, ne lui est rien moins
que cela; je les surpris il y a quelques jours se faisant des caresses
fort éloignées d'un frère et d'une soeur, ce qui m'a depuis fait
conjecturer que c'etoit plutôt son galant; et je suis le plus trompé du
monde si, quand Leandre et Angelique se marieront, ils n'en font de
même. Sans cela, elle seroit bien degoûtée de mepriser votre recherche,
vous qui êtes un homme de qualité et de merite, sans compter la bonne
mine. Je vous dis ceci afin que vous tâchiez à chasser de votre coeur
cette passion, puisqu'elle ne peut servir qu'à vous tourmenter comme un
damné.» Le petit poète et avocat fut si assommé de ce discours qu'il
quitta la Rancune en branlant la tête et en disant sept ou huit fois, à
son ordinaire: «Serviteur, serviteur, etc.»
Ensuite Ragotin s'avisa d'aller faire un voyage à Beaumont-le-Vicomte,
petite ville distante d'environ cinq lieues d'Alençon, et où l'on tient
un beau marché tous les lundis de chaque semaine; il voulut choisir ce
jour-là pour y aller, ce qu'il fit sçavoir à tous ceux de la troupe,
leur disant que c'etoit pour retirer quelque somme d'argent qu'un des
marchands de cette ville-là lui devoit, ce que tous trouvèrent bon,
«Mais, lui dit la Rancune, comment pensez-vous faire? car votre cheval
est encloué, il ne pourra pas vous porter.--Il n'importe (dit Ragotin);
j'en prendrai un de louage, et si je n'en puis trouver j'irai bien à
pied, il n'y a pas si loin; je profiterai de la compagnie de quelqu'un
des marchands de cette ville, qui y vont presque tous de la sorte.» Il
en chercha un partout sans en pouvoir trouver; ce qui l'obligea à
demander à un marchand de toiles, voisin de leur logis, s'il iroit lundi
prochain au marché à Beaumont; et, ayant appris que c'etoit sa
resolution, il le pria d'agréer qu'il l'accompagnât, ce que le marchand
accepta, à condition qu'ils partiroient aussitôt que la lune seroit
levée, qui etoit environ une heure après minuit, ce qui fut executé.
Or, un peu devant qu'ils se missent en chemin, il etoit parti un pauvre
cloutier, lequel avoit accoutumé de suivre les marchés pour debiter ses
clous et des fers de cheval, quand il les avoit faits, et qu'il portoit
sur son dos dans une besace. Ce cloutier etant en chemin, et n'entendant
ni ne voyant personne devant ni derrière lui, jugea qu'il etoit encore
trop tôt pour partir. D'ailleurs une certaine frayeur le saisit quand il
pensa qu'il lui falloit passer tout proche des fourches patibulaires, où
il y avoit alors un grand nombre de pendus[378]; ce qui l'obligea à
s'écarter un peu du chemin et se coucher sur une petite motte de terre,
où etoit une haie, en attendant que quelqu'un passât, et où il
s'endormit. Quelque peu de temps après, le marchand et Ragotin
passèrent; il alloient au petit pas et ne disoient mot, car Ragotin
revoit au discours que lui avoit fait la Rancune. Comme ils furent
proche du gibet, Ragotin dit qu'il falloit compter les pendus; à quoi le
marchand s'accorda par complaisance. Ils avancèrent jusqu'au milieu des
piliers pour compter, et aussitôt ils aperçurent qu'il en etoit tombé un
qui etoit fort sec. Ragotin, qui avoit toujours des pensées dignes de
son bel esprit, dit au marchand qu'il lui aidât à le relever, et qu'il
le vouloit appuyer tout droit contre un des piliers, ce qu'ils firent
facilement avec un bâton: car, comme j'ai dit, il etoit roide et fort
sec; et, après avoir vu qu'il y en avoit quatorze de pendus, sans celui
qu'ils avoient relevé, ils continuèrent leur chemin. Ils n'avoient pas
fait vingt pas quand Ragotin arrêta le marchand pour lui dire qu'il
falloit appeler ce mort, pour voir s'il voudroit venir avec eux, et se
mit à crier bien fort: «Holà ho! veux-tu venir avec nous?» Le cloutier,
qui ne dormoit pas ferme, se leva aussitôt de son poste, et, en se
levant, cria aussi bien fort: «J'y vais, j'y vais, attendez-moi», et se
mit à les suivre. Alors le marchand et Ragotin, croyant que ce fût
effectivement le pendu, se mirent à courir bien fort; et le cloutier se
mit aussi à courir, en criant toujours plus fort: «Attendez-moi!» Et,
comme il couroit, les fers et les clous qu'il portoit faisoient un grand
bruit, ce qui redoubla la peur de Ragotin et du marchand: car ils
crurent pour lors que c'etoit véritablement le mort qu'ils avoient
relevé, ou l'ombre de quelque autre, qui traînoit des chaînes (car le
vulgaire croit qu'il n'apparoît jamais de spectre qui n'en traîne après
soi); ce qui les mit en état de ne plus fuir, un tremblement les ayant
saisis, en telle sorte que, leurs jambes ne les pouvant plus soutenir,
ils furent contraints de se coucher par terre, où le cloutier les
trouva, et qui fit deloger la peur de leur coeur par un bonjour qu'il
leur donna, ajoutant qu'ils l'avoient bien fait courir. Ils eurent de la
peine à se rassurer; mais, après avoir reconnu le cloutier, ils se
levèrent et continuèrent heureusement leur chemin jusqu'à Beaumont, où
Ragotin fit ce qu'il y avoit à faire, et le lendemain s'en retourna à
Alençon. Il trouva tous ceux de la troupe qui sortoient de table,
auxquels il raconta son aventure, qui les pensa faire mourir de rire.
Les demoiselles en faisoient de si grands eclats qu'on les entendoit de
l'autre bout de la rue, et qui furent interrompus par l'arrivée d'un
carrosse rempli de noblesse campagnarde. C'etoit un gentilhomme qu'on
appeloit M. de la Fresnaye. Il marioit sa fille unique, et il venoit
prier les comediens de representer chez lui le jour de ses noces. Cette
fille, qui n'etoit pas des plus spirituelles du monde, leur dit qu'elle
desiroit que l'on jouât la Silvie de Mairet. Les comediennes se
contraignirent beaucoup pour ne rire pas, et lui dirent qu'il falloit
donc leur en procurer une, car ils ne l'avoient plus[379]. La demoiselle
repondit qu'elle leur en bailleroit une, ajoutant qu'elle avoit toutes
les Pastorales: celles de Racan, la Belle Pêcheuse, le Contraire en
Amour, Ploncidon, le Mercier[380], et un grand nombre d'autres dont je
n'ai pas retenu les titres. «Car, disoit-elle, cela est propre à ceux
qui, comme nous, demeurent dans des maisons aux champs; et d'ailleurs
les habits ne coûtent guère: il ne se faut point mettre en peine d'en
avoir de somptueux, comme quand il faut representer la mort de Pompée,
le Cinna, Heraclius ou la Rodogune. Et puis les vers des Pastorales ne
sont pas si ampoulés comme ceux des poèmes graves; et ce genre pastoral
est plus conforme à la simplicité de nos premiers parents, qui n'etoient
habillés que de feuilles de figuier, même après leur peché[381]». Son
père et sa mère ecoutoient ce discours avec admiration, s'imaginant que
les plus excellents orateurs du royaume n'auroient sçu debiter de si
riches pensées, ni en termes si relevés.
[Note 378: On laissoit les pendus accrochés en permanence aux
fourches patibulaires. Cet usage donna lieu à une anecdote assez
plaisante, racontée par Tallemant: «Les habitants de Saint-Maixent, en
Poitou, quand le feu roi y passa, dit-il, mirent une belle chemise
blanche à un pendu qui etoit à leurs justices, à cause que c'etoit sur
le chemin.» (Histor., naïvet. et bons mots, t. 10, p. 186.)]
[Note 379: La Silvie, tragi-comédie pastorale (1621). Il y avoit
longtemps que Mairet et ses oeuvres, en particulier la Silvie, qui
pourtant avoit eu un succès extraordinaire et qui avoit été «tant
récitée, dit Fontenelle dans l'Histoire du théâtre françois, par nos
pères et nos mères à la bavette», étoient privés des honneurs du
théâtre; la demande de cette fille sentoit sa provinciale arriérée, ce
qui fait rire les comédiennes. On a pu voir, par divers endroits du
Roman comique, que même les acteurs de province étoient au courant des
oeuvres du jour, puisque Scarron leur fait jouer Nicomède, qui étoit de
1652, et Don Japhet, de 1653; on peut remarquer, en outre, que Corneille
fait presqu'à lui seul les frais de leurs représentations en dehors de
la farce: car ils donnent successivement ou ils parlent de donner le
Menteur, Pompée, Nicomède, Andromède, et les pièces que cite la
demoiselle, un peu plus loin, sont toutes des pièces de Corneille.]
[Note 380: Les Bergeries de Racan (1625). Quant aux quatre autres
pastorales dont les noms suivent, il n'en est que deux dont, après les
plus minutieuses et les plus longues recherches dans les répertoires les
plus complets, j'aie retrouvé les titres, ou à peu près. Le Mercier est
évidemment le Mercier inventif, pastorale en 5 actes, en vers, publiée à
Troyes, chez Oudot (1632, in-12), pièce bizarre et fort libre. Le
Contraire en amour ne peut être que les Amours contraires de du Ryer,
pastorale en 3 actes, en vers (1610), à moins que ce ne soit Philine, ou
l'Amour contraire, autre pastorale de la Morelle (5 a., vers 1630). Je
n'ai pu trouver la moindre trace de Ploncidon, non plus que de la Belle
pêcheuse (il y a la Belle plaideuse, tragic. de Boisrobert; les Pêcheurs
illustres, de Marcassus, et autres pièces dont le titre se rapproche
plus ou moins de celui que donne notre auteur, mais pas de Belle
pêcheuse). Du reste, la façon dont sont tronqués ou dénaturés les deux
autres titres indique assez que l'auteur les a donnés à peu près, sans
vérifier, et qu'il a bien pu dénaturer ceux-ci de même; peut-être a-t-il
désigné les pièces par le nom d'un de leurs principaux personnages, ou
par toute autre circonstance qui lui revenoit à l'esprit.]
[Note 381: Il est à croire que nos vieux auteurs dramatiques, Hardy,
Racan, Mairet, etc., partageoient l'opinion de mademoiselle de la
Fresnaye, car les pastorales abondent au théâtre à la fin du XVIe et au
commencement du XVIIe siècle, où l'Astrée, si souvent mis à contribution
pour la scène, leur avoit donné une vogue extraordinaire. Mais elles
finirent par se perdre dans la tragédie ou la comédie, dont elles
n'etoient pas séparées par des frontières assez nettement tranchées. En
outre, le ridicule les tua. On peut voir, dans le Berger extravagant de
Sorel (1627), et dans la pastorale burlesque qu'en a extraite Thomas
Corneille, combien ce genre étoit venu à être décrié par ses fadeurs et
son absence de toute vérité. Dès lors la pastorale mourut, pour renaître
un peu plus tard, mais en dehors du théâtre, avec Segrais et madame
Deshoulières; néanmoins Molière, qui a recueilli, sans en négliger
aucune, toutes les traditions théâtrales, a fait quelques pastorales,
qui sont loin d'être des chefs-d'oeuvre.]
Les comediens demandèrent du temps pour se preparer, et on leur donna
huit jours. La compagnie s'en alla après avoir dîné, quand le prieur de
Saint-Louis entra. L'Etoile lui dit qu'il avoit bien fait de venir, car
il avoit ôté la peine à l'Olive de l'aller querir, pour s'acquitter de
sa promesse, à quoi il ne lui falloit guère de persuasion, puisqu'il
venoit pour ce sujet. Les comediennes s'assirent sur un lit et les
comediens dans des chaises. L'on ferma la porte, avec commandement au
portier de dire qu'il n'y avoit personne, s'il fût survenu quelqu'un.
L'on fit silence, et le prieur debuta comme vous allez voir au suivant
chapitre, si vous prenez la peine de le lire.