CHAPITRE IX.

La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et l'arrivée d'un

carrosse plein de noblesse, et autres aventures de Ragotin.

La comedie alloit toujours avant, et l'on representoit tous les jours

avec grande satisfaction de l'auditoire, qui etoit toujours beau et fort

nombreux; il n'y arrivoit aucun desordre, parce que Ragotin tenoit son

rang derrière la scène, lequel n'etoit pourtant pas content de ce qu'on

ne lui donnoit point de rôle, et dont il grondoit souvent; mais on lui

donnoit esperance que, quand il seroit temps, on le feroit representer.

Il s'en plaignoit presque tous les jours à la Rancune, en qui il avoit

une grande confiance, quoique ce fût le plus mefiable de tous les

hommes. Mais comme il l'en pressoit une fois extraordinairement, la

Rancune lui dit: «Monsieur Ragotin, ne vous ennuyez pas encore, car

apprenez qu'il y a grande différence du barreau au theâtre: si l'on n'y

est bien hardi, l'on s'interrompt facilement; et puis la declamation des

vers est plus difficile que vous ne pensez. Il faut observer la

ponctuation des periodes et ne pas faire paroître que ce soit de la

poésie, mais les prononcer comme si c'etoit de la prose; et il ne faut

pas les chanter ni s'arrêter à la moitié ni à la fin des vers, comme

fait le vulgaire, ce qui a très mauvaise grâce; et il y faut être bien

assuré; en un mot, il les faut animer par l'action[373]. Croyez-moi

donc, attendez encore quelque temps, et, pour vous accoutumer au

theâtre, representez sous le masque à la farce: vous y pourrez faire le

second zani[374]. Nous avons un habit qui vous sera propre (c'etoit

celui d'un petit garçon qui faisoit quelquefois ce personnage-là, et que

l'on appeloit Godenot); il en faut parler à M. le Destin et à

mademoiselle de l'Etoile»; ce qu'ils firent le jour même, et fut arrêté

que le lendemain Ragotin feroit ce personnage-là. Il fut instruit par la

Rancune (qui, comme vous avez vu au premier tome de ce roman,

s'enfarinoit à la farce) de ce qu'il devoit dire.

[Note 373: Voilà des préceptes aussi sensés que ceux que donne

Hamlet aux comédiens. La Rancune recommande la déclamation telle qu'elle

a prévalu aujourd'hui, et non telle qu'elle régnoit encore au

commencement de ce siècle, avec Talma, sur notre théâtre. Molière fait à

peu près les mêmes recommandations dans l'Impromptu de Versailles, en se

moquant de la manière ampoulée de l'acteur Montfleury (I, 1), et dans

les Préc. rid. (X). «Les autres (comédiens), dit Mascarille, sont des

ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire

ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit.» Cervantes, dans une de

ses comédies (Pedro de Urdemalas, jorn. 3), met en scène un directeur et

un comédien qui veut être engagé, et il fait répondre par celui-ci aux

interrogations de l'autre qu'un bon acteur ne doit pas déclamer. Rojas

nous apprend que les comédiens espagnols de cette époque déclamoient

jusque dans la conversation familière. Les acteurs qui jouoient les

pièces de Montchrestien, de Garnier, de Hardy, de Mairet, etc., avoient

besoin d'une déclamation emphatique pour faire valoir leurs médiocres

pièces et en racheter les défauts: ce ne fut guère qu'à partir de

Corneille qu'on commença à raisonner un rôle et à le jouer avec naturel

et vérité. V. Grimarest, Vie de Mol.]

[Note 374: Le rôle de zani,--mot qui en italien veut dire

bouffon,--étoit celui d'un intrigant spirituel, d'un fourbe tantôt valet

et tantôt aventurier, d'un Scapin, en un mot. C'étoit un des types de la

comédie italienne. Trivelin et Briguelle remplirent successivement, au

XVIIe siècle, le rôle du primo zani dans la troupe du Petit-Bourbon;

celui du second zani étoit rempli par des acteurs moins célèbres. On

disoit quelquefois faire le zani, pour faire le bouffon.]

Le sujet de celle qu'ils jouèrent fut une intrigue amoureuse que la

Rancune demêloit en faveur du Destin. Comme il se preparoit à exécuter

ce négoce, Ragotin parut sur la scène, auquel la Rancune demanda en ces

termes: «Petit garçon, mon petit Godenot, où vas-tu si empressé?» Puis

s'adressant à la compagnie (après lui avoir passé la main sous le menton

et trouvé sa barbe): «Messieurs, j'avois toujours cru que ce que dit

Ovide de la métamorphose des fourmis en pygmées[375] (auxquels les grues

font la guerre) etoit une fable; mais à present je change de sentiment,

car sans doute en voici un de la race, ou bien ce petit homme,

ressuscité, pour lequel l'on a fait (il y a environ sept ou huit cents

ans) une chanson que je suis resolu de vous dire; ecoutez bien:

Le Roman Comique · 第 94 / 265 题