La Rancune desabuse Ragotin sur le sujet de l'Etoile, et l'arrivée d'un
carrosse plein de noblesse, et autres aventures de Ragotin.
La comedie alloit toujours avant, et l'on representoit tous les jours
avec grande satisfaction de l'auditoire, qui etoit toujours beau et fort
nombreux; il n'y arrivoit aucun desordre, parce que Ragotin tenoit son
rang derrière la scène, lequel n'etoit pourtant pas content de ce qu'on
ne lui donnoit point de rôle, et dont il grondoit souvent; mais on lui
donnoit esperance que, quand il seroit temps, on le feroit representer.
Il s'en plaignoit presque tous les jours à la Rancune, en qui il avoit
une grande confiance, quoique ce fût le plus mefiable de tous les
hommes. Mais comme il l'en pressoit une fois extraordinairement, la
Rancune lui dit: «Monsieur Ragotin, ne vous ennuyez pas encore, car
apprenez qu'il y a grande différence du barreau au theâtre: si l'on n'y
est bien hardi, l'on s'interrompt facilement; et puis la declamation des
vers est plus difficile que vous ne pensez. Il faut observer la
ponctuation des periodes et ne pas faire paroître que ce soit de la
poésie, mais les prononcer comme si c'etoit de la prose; et il ne faut
pas les chanter ni s'arrêter à la moitié ni à la fin des vers, comme
fait le vulgaire, ce qui a très mauvaise grâce; et il y faut être bien
assuré; en un mot, il les faut animer par l'action[373]. Croyez-moi
donc, attendez encore quelque temps, et, pour vous accoutumer au
theâtre, representez sous le masque à la farce: vous y pourrez faire le
second zani[374]. Nous avons un habit qui vous sera propre (c'etoit
celui d'un petit garçon qui faisoit quelquefois ce personnage-là, et que
l'on appeloit Godenot); il en faut parler à M. le Destin et à
mademoiselle de l'Etoile»; ce qu'ils firent le jour même, et fut arrêté
que le lendemain Ragotin feroit ce personnage-là. Il fut instruit par la
Rancune (qui, comme vous avez vu au premier tome de ce roman,
s'enfarinoit à la farce) de ce qu'il devoit dire.
[Note 373: Voilà des préceptes aussi sensés que ceux que donne
Hamlet aux comédiens. La Rancune recommande la déclamation telle qu'elle
a prévalu aujourd'hui, et non telle qu'elle régnoit encore au
commencement de ce siècle, avec Talma, sur notre théâtre. Molière fait à
peu près les mêmes recommandations dans l'Impromptu de Versailles, en se
moquant de la manière ampoulée de l'acteur Montfleury (I, 1), et dans
les Préc. rid. (X). «Les autres (comédiens), dit Mascarille, sont des
ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire
ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit.» Cervantes, dans une de
ses comédies (Pedro de Urdemalas, jorn. 3), met en scène un directeur et
un comédien qui veut être engagé, et il fait répondre par celui-ci aux
interrogations de l'autre qu'un bon acteur ne doit pas déclamer. Rojas
nous apprend que les comédiens espagnols de cette époque déclamoient
jusque dans la conversation familière. Les acteurs qui jouoient les
pièces de Montchrestien, de Garnier, de Hardy, de Mairet, etc., avoient
besoin d'une déclamation emphatique pour faire valoir leurs médiocres
pièces et en racheter les défauts: ce ne fut guère qu'à partir de
Corneille qu'on commença à raisonner un rôle et à le jouer avec naturel
et vérité. V. Grimarest, Vie de Mol.]
[Note 374: Le rôle de zani,--mot qui en italien veut dire
bouffon,--étoit celui d'un intrigant spirituel, d'un fourbe tantôt valet
et tantôt aventurier, d'un Scapin, en un mot. C'étoit un des types de la
comédie italienne. Trivelin et Briguelle remplirent successivement, au
XVIIe siècle, le rôle du primo zani dans la troupe du Petit-Bourbon;
celui du second zani étoit rempli par des acteurs moins célèbres. On
disoit quelquefois faire le zani, pour faire le bouffon.]
Le sujet de celle qu'ils jouèrent fut une intrigue amoureuse que la
Rancune demêloit en faveur du Destin. Comme il se preparoit à exécuter
ce négoce, Ragotin parut sur la scène, auquel la Rancune demanda en ces
termes: «Petit garçon, mon petit Godenot, où vas-tu si empressé?» Puis
s'adressant à la compagnie (après lui avoir passé la main sous le menton
et trouvé sa barbe): «Messieurs, j'avois toujours cru que ce que dit
Ovide de la métamorphose des fourmis en pygmées[375] (auxquels les grues
font la guerre) etoit une fable; mais à present je change de sentiment,
car sans doute en voici un de la race, ou bien ce petit homme,
ressuscité, pour lequel l'on a fait (il y a environ sept ou huit cents
ans) une chanson que je suis resolu de vous dire; ecoutez bien: