Fin de l'histoire de la Caverne.
Après que Leandre eut fait toutes les ceremonies de son arrivée, le
Destin lui dit qu'il se falloit consoler de la mort de son père, et se
féliciter des grands biens qu'il lui avoit laissés. Leandre le remercia
du premier, avouant que pour la mort de son père, il y avoit longtemps
qu'il l'attendoit avec impatience[372]. «Toutefois, leur dit-il, il ne
seroit pas seant que je parusse sur le theâtre si tôt et si près de mon
pays natal; il faut donc, s'il vous plaît, que je demeure dans la troupe
sans representer jusqu'à ce que nous soyons eloignés d'ici.» Cette
proposition fut approuvée de tous; en suite de quoi l'Etoile lui dit:
«Monsieur, vous agreerez donc que je vous demande vos titres, et comme
il vous plaît que nous vous appelions à present.» Sur quoi Leandre lui
repondit: «Le titre de mon père etoit le baron de Rochepierre, lequel je
pourrais porter; mais je ne veux point que l'on m'appelle autrement que
Leandre, nom sous lequel j'ai eté si heureux que d'agreer à ma chère
Angelique. C'est donc ce nom-là que je veux porter jusques à la mort,
tant pour cette raison que pour vous faire voir que je veux executer
ponctuellement la resolution que je pris à mon départ et que je
communiquai à tous ceux de la troupe.» En suite de cette declaration,
les embrassades redoublèrent, beaucoup de soupirs furent poussés,
quelques larmes coulèrent des plus beaux yeux, et tous approuvèrent la
resolution de Leandre, lequel, s'etant approché d'Angelique, lui conta
mille douceurs, auxquelles elle repondit avec tant d'esprit que Leandre
en fut d'autant plus confirmé en sa resolution. Je vous aurois
volontiers fait le recit de leur entretien et de la manière qu'il se
passa, mais je ne suis pas amoureux comme ils etoient.
[Note 372: L'aveu est au moins singulier, et l'auteur le donne comme
une chose toute simple, voulant sans doute par là imiter Scarron, qui,
dans les deux premières parties, mentionne les vices et les actes les
moins excusables de ses personnages, sans avoir l'air de les blâmer, et
se conformer au ton d'un roman comique et réaliste, qui doit prendre les
moeurs telles qu'elles sont, sans vouloir moraliser ni sermonner hors de
propos et à contresens. C'est là une observation qu'on peut faire dans
la plupart des romans comiques et familiers du temps, dont les auteurs,
peu sensibles aux délicatesses du sentiment, semblent en général remplis
d'indulgence pour tout ce qui n'est pas ridicule, mais simplement
malhonnête. C'est ainsi que Sorel, dans Francion (l. VIII), a l'air de
trouver fort joli le bon tour par lequel son héros assoupit un
créancier, puis lui prend ses créances dans sa poche et les brûle; que
Tristan, dans le Page disgracié, laisse en paiement, dans une auberge,
une meute de chiens qui ne lui appartient pas, et traite la chose comme
une simple plaisanterie (ch. 30). Ce caractère se retrouve dans les
pièces de Dancourt et de Regnard, comme dans le Gil-Blas de Le Sage; et,
du reste, il est commun aux romans picaresques et aux comédies de tous
les temps et de tous les pays. Personne n'ignore que le comte de
Grammont, et bien d'autres, trichoient au jeu, sans perdre pour cela
beaucoup de consideration, aux yeux mêmes des plus honnêtes gens (V.
Tallemant, historiette de Beaulieu Picart, au début), et que l'honnête
Gourville, si estimé de ses contemporains, enleva un jour un riche
directeur des postes, pour lui faire racheter sa liberté à beaux deniers
comptants.]
Leandre leur dit de plus qu'il avoit donné ordre à toutes ses affaires,
qu'il avoit mis des fermiers dans toutes ses terres, et qu'il leur avoit
tait avancer chacun six mois, ce qui pouvoit monter à six mille livres,
qu'il avoit apportées afin que la troupe ne manquât de rien. A ce
discours, grands remerciements. Alors Ragotin (qui n'avoit point paru en
tout ce que nous avons dit en ces deux derniers chapitres) s'avança pour
dire que puisque M. Leandre ne vouloit pas representer en ce pays, qu'on
pouvoit bien lui bailler ses rôles et qu'il s'en acquitteroit comme il
faut. Mais Roquebrune (qui etoit son antipode) dit que cela lui
appartenoit bien mieux qu'à un petit bout de flambeau. Cette epithète
fit rire toute la compagnie; en suite de quoi le Destin dit que l'on y
aviseroit, et qu'en attendant la Caverne pourroit achever son histoire,
et qu'il seroit bon d'envoyer querir le prieur de Saint-Louis, afin
qu'il en ouît la fin comme il avoit fait la suite, et afin que plus
facilement il nous debitât la sienne. Mais la Caverne repondit qu'il
n'etoit pas necessaire, parce qu'en deux mots elle auroit achevé. On lui
donna audience, et elle continua ainsi:
«Je suis demeurée au temps de mon accouchement d'Angelique; je vous ai
dit aussi que deux comediens nous vinrent trouver pour nous persuader de
faire troupe avec eux; mais je ne vous ai pas dit que c'etoient l'Olive
et un autre qui nous quitta depuis, en la place duquel nous reçûmes
notre poète. Mais me voici au lieu de mes plus sensibles malheurs. Un
jour que nous allions representer la comedie du Menteur, de
l'incomparable M. Corneille, dans une ville de Flandre où nous etions
alors, un laquais d'une dame, qui avoit charge de garder sa chaise, la
quitta pour aller ivrogner, et aussitôt une autre dame prit la place.
Quand celle à qui elle appartenoit vint pour s'y asseoir et la trouva
prise, elle dit civilement à celle qui l'occupoit que c'étoit là sa
chaise et qu'elle la prioit de la lui laisser; l'autre repondit que si
cette chaise etoit sienne qu'elle la pourroit prendre, mais qu'elle ne
bougeroit pas de cette place-là. Les paroles augmentèrent, et des
paroles l'on en vint aux mains. Les dames se tiroient les unes les
autres, ce qui auroit été peu, mais les hommes s'en mêlèrent; les parens
de chaque parti en formèrent un chacun; l'on crioit, l'on se poussoit,
et nous regardions le jeu par les ouvertures des tentes du théâtre. Mon
mari, qui devoit faire le personnage de Dorante, avoit son epée au côté;
quand il en vit une vingtaine de tirées hors du fourreau, il ne
marchanda point, il sauta du theâtre en bas et se jeta dans la mêlée,
ayant aussi l'epée à la main, tâchant d'apaiser le tumulte, quand
quelqu'un de l'un des partis (le prenant sans doute pour être du
contraire au sien) lui porta un grand coup d'epée que mon mari ne put
parer; car s'il s'en fût aperçu, il lui eût bien baillé le change, car
il etoit fort adroit aux armes. Ce coup lui perça le coeur; il tomba, et
tout le monde s'enfuit. Je me jetai en bas du theâtre et m'approchai de
mon mari, que je trouvai sans vie. Angelique (qui pouvoit avoir alors
treize ou quatorze ans) se joignit à moi avec tous ceux de la troupe.
Notre recours fut à verser des larmes, mais inutilement. Je fis enterrer
le corps de mon mari après qu'il eut été visité par la justice, qui me
demanda si je me voulois faire partie, à quoi je repondis que je n'en
avois pas le moyen. Nous sortîmes de la ville, et la necessité nous
contraignit de representer pour gagner notre vie, bien que notre troupe
ne fût guère bonne, le principal acteur nous manquant. D'ailleurs
j'etois si affligée que je n'avois pas le courage d'etudier mes rôles;
mais Angelique, qui se faisoit grande, suppléa à mon defaut. Enfin nous
etions dans une ville de Hollande où vous nous vîntes trouver, vous,
monsieur le Destin, mademoiselle votre soeur et la Rancune; vous vous
offrîtes de representer avec nous, et nous fûmes ravis de vous recevoir
et d'avoir le bonheur de votre compagnie. Le reste de mes aventures a
eté commun entre nous, comme vous ne sçavez que trop, au moins depuis
Tours, où notre portier tua un des fusiliers de l'intendant, jusques en
cette ville d'Alençon.»
La Caverne finit ainsi son histoire, en versant beaucoup de larmes, ce
que fit l'Etoile en l'embrassant et la consolant du mieux qu'elle put de
ces malheurs, qui veritablement n'etoient pas mediocres; mais elle lui
dit qu'elle avoit sujet de se consoler, attendu l'alliance de Leandre.
La Caverne sanglotoit si fort qu'elle ne put lui repartir, non plus que
moi continuer ce chapitre.