CHAPITRE VII.

Suite de l'histoire de la Caverne.

Le Destin avec l'Olive allèrent le lendemain chez le prêtre, que l'on

appeloit M. le prieur[367] de Saint-Louis (qui est un titre, plutôt

honorable que lucratif, d'une petite eglise qui est située dans une île

que fait la rivière de Sarthe entre les ponts d'Alençon), pour le

remercier de ce que par son moyen ils avoient évité le plus grand

malheur qui leur pût jamais arriver, et qui ensuite les avoit mis dans

un parfait repos, puisqu'ils n'avoient plus rien à craindre après la

mort funeste du miserable Saldagne, qui continuoit toujours à les

troubler. Vous ne devez pas vous etonner si les comediens et comediennes

de cette troupe avoient reçu le bienfait d'un prêtre, puisque vous avez

pu voir dans les aventures comiques de cette illustre histoire les bons

offices que trois ou quatre curés leur avoient rendus dans le logis où

l'on se battoit la nuit, et le soin qu'ils avoient eu de loger et garder

Angelique après qu'elle fut retrouvée, et autres que vous avez pu

remarquer et que vous verrez encore à la suite. Ce prieur, qui n'avoit

fait que simplement connoissance avec eux, fit alors une fort etroite

amitié, en sorte qu'ils se visitèrent depuis et mangèrent souvent

ensemble. Or, un jour que M. de Saint-Louis etoit dans la chambre des

comediennes (c'étoit un vendredi, que l'on ne representoit pas[368]) le

Destin et l'Etoile prièrent la Caverne d'achever son histoire. Elle eut

un peu de peine à s'y resoudre, mais enfin elle toussa trois ou quatre

fois et cracha bien autant; l'on dit qu'elle se moucha aussi et se mit

en etat de parler, quand M. de Saint-Louis voulut sortir, croyant qu'il

y eût quelque secret mystère qu'elle n'eût pas voulu que tout le monde

eût entendu; mais il fut arrêté par tous ceux de la troupe, qui

l'assurèrent qu'ils seroient très aises qu'il apprît leurs aventures.

«Et j'ose croire, dit l'Etoile (qui avoit l'esprit fort eclairé), que

vous n'êtes pas venu jusqu'à l'âge où vous êtes sans en avoir eprouvé

quelques-unes; car vous n'avez pas la mine d'avoir toujours porté la

soutane.» Ces paroles demontèrent un peu le prieur, qui leur avoua

franchement que ses aventures ne rempliroient pas mal une partie de

roman, au lieu des histoires fabuleuses que l'on y met le plus souvent.

L'Etoile lui repartit qu'elle jugeoit bien qu'elles etoient dignes

d'être ouïes, et l'engageaà les raconter à la première requisition qui

lui en seroit faite; ce qu'il promit fort agreablement. Alors la Caverne

reprit son histoire en cette sorte:

[Note 367: Il y avoit des prieurés de diverses sortes: par exemple

les prieurés simples, qui n'obligeoient qu'à la récitation du bréviaire,

et les prieurés conventuels, qu'on ne pouvoit posséder sans être

prêtre.]

[Note 368: Les troupes de Paris, au contraire, représentoient

toujours le vendredi, sauf dans les temps de relâche nécessaire. Du

reste, aucune troupe ne jouoit tous les jours; on ne représentoit, à

Paris, que trois fois la semaine: les vendredi, dimanche et mardi, sans

parler des jours de fêtes non solennelles qui se rencontroient en

dehors. (Chappuz., 2e, l., 15.)]

«Le levrier qui nous fit peur interrompit ce que vous allez apprendre.

La proposition que le baron de Sigognac fit faire à ma mère (par le bon

curé) de l'épouser la rendit aussi affligée que j'en etois joyeuse,

comme je vous ai dejà dit; et ce qui augmentoit son affliction, c'etoit

de ne savoir par quel moyen sortir de son château: de le faire seules,

nous n'eussions pu aller guère loin qu'il ne nous eût fait suivre et

reprendre, et ensuite peut-être maltraiter. D'ailleurs c'etoit hasarder

à perdre nos nippes, qui etoient le seul moyen qui nous restoit pour

subsister; mais le bonheur nous en fournit un tout à fait plausible. Ce

baron, qui avoit toujours eté un homme farouche et sans humanité, ayant

passé de l'excès de l'insensibilité brutale à la plus belle de toutes

les passions, qui est l'amour, qu'il n'avoit jamais ressentie, ce fut

avec tant de violence, qu'il en fut malade, et malade à la mort. Au

commencement de sa maladie, ma mère s'entremit de le servir; mais son

mal augmentoit toutes les fois qu'elle approchoit de son lit, ce qu'elle

ayant aperçu, comme elle etoit femme d'esprit, elle dit à ses

domestiques qu'elle et sa fille leur etoient plutôt des sujets

d'empêchemens que necessaires, et partant qu'elle les prioit de leur

procurer des montures pour nous porter et une charrette pour le bagage.

Ils eurent un peu de peine à s'y resoudre; mais le curé survenant et

ayant reconnu que monsieur le baron etoit en rêverie[369], se mit en

devoir d'en chercher. Enfin il trouva ce qui nous etoit necessaire.

[Note 369: Dans le délire.]

«Le lendemain nous fîmes charger notre equipage, et après avoir pris

congé des domestiques, et principalement de cet obligeant curé, nous

allâmes coucher à une petite ville de Perigord dont je n'ai pas retenu

le nom; mais je sçais bien que c'etoit celle où l'on alla querir un

chirurgien pour panser ma mère, qui avoit eté blessée quand les gens du

baron de Sigognac nous prirent pour les bohemiens. Nous descendîmes dans

un logis où l'on nous prit aussitôt pour ce que nous etions, car une

chambrière dit assez haut: «Courage! l'on fera la comedie, puisque voici

l'autre partie de la troupe arrivée.» Ce qui nous fit connoître qu'il y

avoit là déjà quelque débris de caravane comique, dont nous fûmes très

aises, parce que nous pourrions faire troupe et ainsi gagner notre vie.

Nous ne nous trompâmes point, car le lendemain (après que nous eûmes

congédié la charrette et les chevaux) deux comediens, qui avoient appris

notre arrivée, nous vinrent voir, et nous apprirent qu'un de leurs

compagnons avec sa femme les avoit quittés, et que, si nous voulions

nous joindre à eux, nous pourrions faire affaires. Ma mère, qui etoit

encore fort belle, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut

d'accord qu'elle auroit les premiers rôles, et l'autre femme qui etoit

restée les seconds, et moi je ferois ce que l'on voudroit, car je

n'avois pas plus de treize ou quatorze ans.

Nous representâmes environ quinze jours, cette ville-là n'etant pas

capable de nous entretenir davantage de temps. D'ailleurs, ma mère

pressa d'en sortir et de nous eloigner de ce pays-là, de crainte que ce

baron, etant gueri, ne nous cherchât et ne nous fît quelque insulte.

Nous fîmes environ quarante lieues sans nous arrêter, et, à la première

ville où nous representâmes, le maître de la troupe, que l'on appeloit

Bellefleur[370], parla de mariage à ma mère; mais elle le remercia et le

conjura à même temps de ne prendre pas la peine d'être son galant, parce

qu'elle etoit dejà avancée en âge et qu'elle avoit resolu de ne se

remarier jamais. Bellefleur, ayant appris une si ferme resolution, ne

lui en parla plus depuis.

[Note 370: Les noms de ce genre, tirés du règne végétal, étoient

fort communs parmi les comédiens; on connoît, par exemple, Bellerose et

mademoiselle Bellerose, Floridor, mademoiselle La Fleur, plus tard

Fleuri, sans parler de Des OEillets, etc.]

«Nous roulâmes trois ou quatre années avec succès. Je devins grande, et

ma mère si valétudinaire qu'elle ne pouvoit plus representer. Comme

j'avois exercé avec la satisfaction des auditeurs et l'approbation de la

troupe, je fus subrôgée en sa place. Bellefleur, qui ne l'avoit pu avoir

en mariage, me demanda à elle pour être sa femme; mais elle ne lui

repondit pas selon son desir, car elle eût bien voulu trouver quelque

occasion pour se retirer à Marseille. Mais etant tombée malade à Troyes

en Champagne, et apprehendant de me laisser seule, elle me communiqua le

dessein de Bellefleur. La necessité presente m'obligea de l'accepter.

D'ailleurs c'etoit un fort honnête homme; il est vrai qu'il eût pu être

mon père. Ma mère eut donc la satisfaction de me voir mariée et de

mourir quelques jours après. J'en fus affligée autant qu'une fille le

peut être; mais comme le temps guérit tout, nous reprîmes notre

exercice, et quelque temps après je devins grosse. Celui de mon

accouchement etant venu, je mis au monde cette fille que vous voyez,

Angelique, qui m'a tant coûté de larmes, et qui m'en fera bien verser,

si je demeure encore quelque temps en ce monde.»

Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant

qu'elle ne pouvoit esperer à l'avenir que toute sorte de satisfaction,

puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit

en commun proverbe que lupus in fabula[371] (excusez ces trois mots de

latin, assez faciles à entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever

son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il

etoit vêtu de noir et suivi de trois laquais aussi vêtus de noir, ce qui

donna assez à connoître que son père etoit mort. Le prieur de

Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre.

[Note 371: Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I,

v. 71), Térence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicéron (lettres à Attic., I.

XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour désigner un

interlocuteur qui forçoit les autres à se taire, en survenant dans une

conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens,

rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e égl., v.

53: Lupi Moerin videre priores. C'étoit là son sens primitif, mais il

s'étendit peu à peu jusqu'à une signification analogue à celle de notre

proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.]

Le Roman Comique · 第 92 / 265 题