Suite de l'histoire de la Caverne.
Le Destin avec l'Olive allèrent le lendemain chez le prêtre, que l'on
appeloit M. le prieur[367] de Saint-Louis (qui est un titre, plutôt
honorable que lucratif, d'une petite eglise qui est située dans une île
que fait la rivière de Sarthe entre les ponts d'Alençon), pour le
remercier de ce que par son moyen ils avoient évité le plus grand
malheur qui leur pût jamais arriver, et qui ensuite les avoit mis dans
un parfait repos, puisqu'ils n'avoient plus rien à craindre après la
mort funeste du miserable Saldagne, qui continuoit toujours à les
troubler. Vous ne devez pas vous etonner si les comediens et comediennes
de cette troupe avoient reçu le bienfait d'un prêtre, puisque vous avez
pu voir dans les aventures comiques de cette illustre histoire les bons
offices que trois ou quatre curés leur avoient rendus dans le logis où
l'on se battoit la nuit, et le soin qu'ils avoient eu de loger et garder
Angelique après qu'elle fut retrouvée, et autres que vous avez pu
remarquer et que vous verrez encore à la suite. Ce prieur, qui n'avoit
fait que simplement connoissance avec eux, fit alors une fort etroite
amitié, en sorte qu'ils se visitèrent depuis et mangèrent souvent
ensemble. Or, un jour que M. de Saint-Louis etoit dans la chambre des
comediennes (c'étoit un vendredi, que l'on ne representoit pas[368]) le
Destin et l'Etoile prièrent la Caverne d'achever son histoire. Elle eut
un peu de peine à s'y resoudre, mais enfin elle toussa trois ou quatre
fois et cracha bien autant; l'on dit qu'elle se moucha aussi et se mit
en etat de parler, quand M. de Saint-Louis voulut sortir, croyant qu'il
y eût quelque secret mystère qu'elle n'eût pas voulu que tout le monde
eût entendu; mais il fut arrêté par tous ceux de la troupe, qui
l'assurèrent qu'ils seroient très aises qu'il apprît leurs aventures.
«Et j'ose croire, dit l'Etoile (qui avoit l'esprit fort eclairé), que
vous n'êtes pas venu jusqu'à l'âge où vous êtes sans en avoir eprouvé
quelques-unes; car vous n'avez pas la mine d'avoir toujours porté la
soutane.» Ces paroles demontèrent un peu le prieur, qui leur avoua
franchement que ses aventures ne rempliroient pas mal une partie de
roman, au lieu des histoires fabuleuses que l'on y met le plus souvent.
L'Etoile lui repartit qu'elle jugeoit bien qu'elles etoient dignes
d'être ouïes, et l'engageaà les raconter à la première requisition qui
lui en seroit faite; ce qu'il promit fort agreablement. Alors la Caverne
reprit son histoire en cette sorte:
[Note 367: Il y avoit des prieurés de diverses sortes: par exemple
les prieurés simples, qui n'obligeoient qu'à la récitation du bréviaire,
et les prieurés conventuels, qu'on ne pouvoit posséder sans être
prêtre.]
[Note 368: Les troupes de Paris, au contraire, représentoient
toujours le vendredi, sauf dans les temps de relâche nécessaire. Du
reste, aucune troupe ne jouoit tous les jours; on ne représentoit, à
Paris, que trois fois la semaine: les vendredi, dimanche et mardi, sans
parler des jours de fêtes non solennelles qui se rencontroient en
dehors. (Chappuz., 2e, l., 15.)]
«Le levrier qui nous fit peur interrompit ce que vous allez apprendre.
La proposition que le baron de Sigognac fit faire à ma mère (par le bon
curé) de l'épouser la rendit aussi affligée que j'en etois joyeuse,
comme je vous ai dejà dit; et ce qui augmentoit son affliction, c'etoit
de ne savoir par quel moyen sortir de son château: de le faire seules,
nous n'eussions pu aller guère loin qu'il ne nous eût fait suivre et
reprendre, et ensuite peut-être maltraiter. D'ailleurs c'etoit hasarder
à perdre nos nippes, qui etoient le seul moyen qui nous restoit pour
subsister; mais le bonheur nous en fournit un tout à fait plausible. Ce
baron, qui avoit toujours eté un homme farouche et sans humanité, ayant
passé de l'excès de l'insensibilité brutale à la plus belle de toutes
les passions, qui est l'amour, qu'il n'avoit jamais ressentie, ce fut
avec tant de violence, qu'il en fut malade, et malade à la mort. Au
commencement de sa maladie, ma mère s'entremit de le servir; mais son
mal augmentoit toutes les fois qu'elle approchoit de son lit, ce qu'elle
ayant aperçu, comme elle etoit femme d'esprit, elle dit à ses
domestiques qu'elle et sa fille leur etoient plutôt des sujets
d'empêchemens que necessaires, et partant qu'elle les prioit de leur
procurer des montures pour nous porter et une charrette pour le bagage.
Ils eurent un peu de peine à s'y resoudre; mais le curé survenant et
ayant reconnu que monsieur le baron etoit en rêverie[369], se mit en
devoir d'en chercher. Enfin il trouva ce qui nous etoit necessaire.
[Note 369: Dans le délire.]
«Le lendemain nous fîmes charger notre equipage, et après avoir pris
congé des domestiques, et principalement de cet obligeant curé, nous
allâmes coucher à une petite ville de Perigord dont je n'ai pas retenu
le nom; mais je sçais bien que c'etoit celle où l'on alla querir un
chirurgien pour panser ma mère, qui avoit eté blessée quand les gens du
baron de Sigognac nous prirent pour les bohemiens. Nous descendîmes dans
un logis où l'on nous prit aussitôt pour ce que nous etions, car une
chambrière dit assez haut: «Courage! l'on fera la comedie, puisque voici
l'autre partie de la troupe arrivée.» Ce qui nous fit connoître qu'il y
avoit là déjà quelque débris de caravane comique, dont nous fûmes très
aises, parce que nous pourrions faire troupe et ainsi gagner notre vie.
Nous ne nous trompâmes point, car le lendemain (après que nous eûmes
congédié la charrette et les chevaux) deux comediens, qui avoient appris
notre arrivée, nous vinrent voir, et nous apprirent qu'un de leurs
compagnons avec sa femme les avoit quittés, et que, si nous voulions
nous joindre à eux, nous pourrions faire affaires. Ma mère, qui etoit
encore fort belle, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut
d'accord qu'elle auroit les premiers rôles, et l'autre femme qui etoit
restée les seconds, et moi je ferois ce que l'on voudroit, car je
n'avois pas plus de treize ou quatorze ans.
Nous representâmes environ quinze jours, cette ville-là n'etant pas
capable de nous entretenir davantage de temps. D'ailleurs, ma mère
pressa d'en sortir et de nous eloigner de ce pays-là, de crainte que ce
baron, etant gueri, ne nous cherchât et ne nous fît quelque insulte.
Nous fîmes environ quarante lieues sans nous arrêter, et, à la première
ville où nous representâmes, le maître de la troupe, que l'on appeloit
Bellefleur[370], parla de mariage à ma mère; mais elle le remercia et le
conjura à même temps de ne prendre pas la peine d'être son galant, parce
qu'elle etoit dejà avancée en âge et qu'elle avoit resolu de ne se
remarier jamais. Bellefleur, ayant appris une si ferme resolution, ne
lui en parla plus depuis.
[Note 370: Les noms de ce genre, tirés du règne végétal, étoient
fort communs parmi les comédiens; on connoît, par exemple, Bellerose et
mademoiselle Bellerose, Floridor, mademoiselle La Fleur, plus tard
Fleuri, sans parler de Des OEillets, etc.]
«Nous roulâmes trois ou quatre années avec succès. Je devins grande, et
ma mère si valétudinaire qu'elle ne pouvoit plus representer. Comme
j'avois exercé avec la satisfaction des auditeurs et l'approbation de la
troupe, je fus subrôgée en sa place. Bellefleur, qui ne l'avoit pu avoir
en mariage, me demanda à elle pour être sa femme; mais elle ne lui
repondit pas selon son desir, car elle eût bien voulu trouver quelque
occasion pour se retirer à Marseille. Mais etant tombée malade à Troyes
en Champagne, et apprehendant de me laisser seule, elle me communiqua le
dessein de Bellefleur. La necessité presente m'obligea de l'accepter.
D'ailleurs c'etoit un fort honnête homme; il est vrai qu'il eût pu être
mon père. Ma mère eut donc la satisfaction de me voir mariée et de
mourir quelques jours après. J'en fus affligée autant qu'une fille le
peut être; mais comme le temps guérit tout, nous reprîmes notre
exercice, et quelque temps après je devins grosse. Celui de mon
accouchement etant venu, je mis au monde cette fille que vous voyez,
Angelique, qui m'a tant coûté de larmes, et qui m'en fera bien verser,
si je demeure encore quelque temps en ce monde.»
Comme elle alloit poursuivre, le Destin l'interrompit, lui disant
qu'elle ne pouvoit esperer à l'avenir que toute sorte de satisfaction,
puisqu'un seigneur tel qu'etoit Leandre la vouloit pour femme. L'on dit
en commun proverbe que lupus in fabula[371] (excusez ces trois mots de
latin, assez faciles à entendre); aussi, comme la Caverne alloit achever
son histoire, Leandre entra, et salua tous ceux de la compagnie. Il
etoit vêtu de noir et suivi de trois laquais aussi vêtus de noir, ce qui
donna assez à connoître que son père etoit mort. Le prieur de
Saint-Louis sortit et s'en alla, et je finis ici ce chapitre.
[Note 371: Proverbe latin, qu'on trouve dans Plaute (Stich. IV, I,
v. 71), Térence (Adelph. IV, I, v. 21), Cicéron (lettres à Attic., I.
XIII, lett. 33), etc. Il s'employoit dans l'origine pour désigner un
interlocuteur qui forçoit les autres à se taire, en survenant dans une
conversation, semblable au loup, qui, selon la croyance des anciens,
rendoit muet l'homme qui le rencontroit d'abord. V. Virg., 9e égl., v.
53: Lupi Moerin videre priores. C'étoit là son sens primitif, mais il
s'étendit peu à peu jusqu'à une signification analogue à celle de notre
proverbe populaire: Quand on parle du loup, etc.]