CHAPITRE IV.

Départ de Leandre et de la troupe comique pour aller à Alençon. Disgrâce

de Ragotin.

Après le souper, il n'y eut personne qui ne felicitât Ragotin de

l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il

s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits.

Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chère Angelique, à

laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le

dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'où

elle laissa couler quelques larmes. Je ne sçais si ce fut de joie des

belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il

en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant

plus d'obstacle. La nuit etant dejà fort avancée, il fallut se retirer.

Leandre prit congé de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le

lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son père,

et fit tant par ses journées qu'il arriva en la maison de son père, qui

etoit malade, lequel lui temoigna d'être bien aise de sa venue, et,

selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui

avoit causée son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie

de le revoir pour lui donner sa dernière benediction, et avec elle tous

ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise

conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux à l'avenir. Nous

apprendrons la suite à son retour.

Les comediens et comediennes etant habillés et habillées, chacun amassa

ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage

comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour

une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient loués

s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin

entra, lequel, ayant ouï cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas

besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou

Angelique en croupe, attendu qu'à son avis l'on ne pourroit pas aller en

un jour à Alençon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant

deux jours, comme nécessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas

trop fatigué de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant,

lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort

le petit homme, qui fut un peu consolé quand Angelique dit que si feroit

bien elle. Ils dejeunèrent tous, et l'opérateur et sa femme furent de la

partie; mais pendant que l'on apprêtoit le dejeuner, Ragotin prit

l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la même

harangue qu'il avoit faite à l'avocat dont nous avons parlé, quand il le

prenoit pour lui, à laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oublié à

mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet;

ce qui l'obligeoit à croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne

que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus

puissans que les siens, et que c'étoit une dangereuse personne, qu'il

avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les

pressa de laver les mains et de se mettre à table, ce qu'ils firent

tous. Après le dejeuner, Inezille temoigna à tous ceux de la troupe, et

principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient

d'un si prompt départ, leur protestant qu'ils eussent bien desiré de les

suivre à Alençon pour avoir l'honneur de leur conversation plus

longtemps, mais qu'ils seroient obligés de monter en theatre pour

debiter leurs drogues, et par conséquent faire des farces; que, cela

etant public et ne coûtant rien, le monde y va plus facilement qu'à la

comedie, où il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les

servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient

resolu de monter au Mans après leur depart. Alors ils s'embrassèrent les

uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurèrent,

et enfin tous se firent de grands complimens, à la reserve du poète,

qui, en d'autres occasions, eût parlé plus que quatre, et en celle-ci il

demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant eté un si furieux coup

de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimât tout

couvert des lauriers du Parnasse[348].

[Note 348: Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour

garantir de la foudre.]

La charrette etant chargée et prête à partir, la Caverne y prit place au

même endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile

monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit

derrière Ragotin, qui avoit pris avantage[349], en montant à cheval,

pour éviter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant

pas oubliée, car il l'avoit pendue à sa bandoulière; tous les autres

allèrent à pied, au même ordre que quand ils arrivèrent au Mans. Quand

ils furent dans un petit bois qui est au bout du pavé, environ une lieue

de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi[350] par les gens de monsieur

le marquis de Lavardin[351], leur traversa le chemin et fit peur au

cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et

mettre à même temps la main à sa carabine; mais comme il le fit avec

precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme

il avoit la main à la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit

beaucoup chargée, et à balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le

renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre

les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car

elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tête contre

la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de

terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y

mit une pièce d'argent et on lui banda la tête avec un mouchoir, ce qui

excita de grands éclats de rire à tous ceux de la troupe, ce qu'ils

n'eussent peut-être pas fait s'il y eût eu un plus grand mal; encore ne

sçait-on, car il est bien difficile de s'en empêcher en de pareilles

occasions; aussi ils s'en regalèrent comme il faut, ce qui pensa faire

enrager le petit homme, lequel fut remonté sur son cheval, et

semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine,

comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu'à la

Guerche[352], où l'on fit repaître la charrette, c'est-à-dire les quatre

chevaux qui y etoient attelés, et les deux autres porteurs. Tous les

comediens goûtèrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit,

tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient à qui

mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin (à qui l'on avoit debandé

la tête, à laquelle la pièce d'argent avoit repercuté la contusion), qui

se le portoient à une santé qu'ils s'imaginoient que personne

n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier à Ragotin: «Monsieur,

prenez garde à vous, et songez à bien conduire votre voiture», ce qui

demonta un peu le petit avocat encomedienné, lequel fit aussitôt

cessation d'armes, ou plutôt de verres, avec la Rancune.

[Note 349: C'est-à-dire qui avoit pris ses précautions, qui s'étoit

aidé, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par

quelqu'un pour se mettre en selle.]

[Note 350: Le divertissement de courre le cerf étoit un des plus à

la mode, surtout à la cour et parmi les grands seigneurs; il se

pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la

princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molière

s'est moqué de la passion de certains gentilshommes pour ce

divertissement, dans ses Fâcheux (II, 7). Cette chasse étoit quelquefois

dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici,

à effrayer un cheval et à faire tomber un cavalier, témoin les comtes de

Saint-Hérem et de Melun, qui furent tués par deux de ces bêtes aux

abois.]

[Note 351: «Il y a dans le Maine, près Montoire, un lieu appelé

Lavardin, qui a donné son nom à une très illustre famille du Vendômois.»

(Ménagiana.) Il y avoit encore, à cinq lieues du Mans, un autre

Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'évêque

du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (né au

château de Malicorne), également évêque du Mans, étoit de cette derniere

maison, à laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant

du roi dans le Maine.]

[Note 352: A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.]

L'on paya l'hôtesse, l'on remonta à cheval et la caravane comique

marcha. Le temps etoit beau et le chemin de même, ce qui fut cause

qu'ils arrivèrent de bonne heure à un bourg qu'on appelle Vivain[353].

Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'hôtesse

(qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque

difficulté de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde,

entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur

des epices[354] du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de

toile. La Rancune, qui songea aussitôt à faire quelque tour de son

metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les

demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce

fût, et qu'une nuit etoit bientôt passée; ce qui adoucit un peu la

fierté de la dame cabaretière. Ils entrèrent donc, et l'on ne dechargea

point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de

carrosse où on la mit, et on la ferma à clef; et l'on donna une chambre

aux comediennes, où tous ceux de la troupe soupèrent, et quelque temps

après les demoiselles se couchèrent dans deux lits qu'il y avoit,

savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans

l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manquèrent pas à fermer la porte,

aussi bien que les deux receveurs, qui se retirèrent aussi dans une

autre chambre, où ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines

d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se

precautionnèrent bien; mais les marchands payèrent pour eux. Ce mechant

homme eut assez de prevoyance pour être logé dans la même chambre où ils

avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les

marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel

ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou

devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut

interrompu par un des marchands auquel il étoit survenu un mal de ventre

avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea à se lever et la

Rancune à regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit

ordinairement dans ce logis et qui en sçavoit toutes les issues, alla

par la porte qui conduisoit à une petite galerie au bout de laquelle

etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise

odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vidé, il retourna au

bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit à

la chambre d'où il etoit parti, il prit de l'autre côté et descendit

dans la chambre où les receveurs etoient couchés (car les deux chambres

et les montées etoient disposées de la sorte). Il s'approcha du premier

lit qu'il rencontra, croyant que ce fût le sien, et une voix à lui

inconnue lui demanda: «Qui est là?» Il passa sans rien dire à l'autre

lit, où on lui dit de même, mais d'un ton plus elevé et en criant:

«L'hôte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre!» L'hôte

fit lever une servante; mais devant qu'elle fût en etat de comprendre

qu'il falloit de la lumière, le marchand eut loisir de remonter et de

descendre par où il etoit allé. La Rancune, qui entendoit tout ce debat

(car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres)

ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles,

dans chacune desquelles il prit deux pièces de toile, et renoua les

cordes, comme si personne n'y eût touché, car il sçavoit le secret, qui

n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs

chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra

dedans la chambre, et, y ayant ouï marcher, dit: «Qui est là?» La

Rancune, qui ne manquoit point de repartie (après avoir fourré les

quatre pièces de toile dans le lit), dit que l'on avoit oublié à mettre

un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fenêtre pour pisser. Le

marchand, qui n'etoit pas encore recouché, lui dit: «Attendez, monsieur,

je la vais ouvrir, car je sçais mieux où elle est que vous.» Il l'ouvrit

et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fenêtre, par laquelle il

pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine

avec lequel il etoit couché dans un cabaret de la ville du Mans, comme

vous avez vu dans le sixième chapitre de la première partie de ce roman;

après quoi il se retourna coucher sans fermer la fenêtre. Le marchand

lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laissée ouverte, et l'autre lui

cria encore plus haut qu'il la fermât s'il vouloit; que pour lui, il

n'eût pas pu retrouver son lit dans l'obscurité, ce qui n'etoit pas

quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la

chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voulût faire une

querelle d'Allemand[355], se leva sans lui repartir, ferma la fenêtre et

se remit au lit, où il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle

n'eût pas eu meilleur marché que les deux autres.

[Note 353: A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.]

[Note 354: «Epices aujourd'hui se dit au Palais des salaires que les

juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir

travaillé au rapport et à la visitation des procès par écrit.» (Dict. de

Fur.) L'abus des épices en étoit venu au point que Saint-Amant, à propos

de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une épigramme bien

connue et souvent citée:

... Dame Justice,

Pour avoir mangé trop d'épice

Se mit tout le palais en feu.]

[Note 355: La réputation des Allemands avoit été fort compromise

chez nous par celle des reîtres et des lansquenets; et les guerres

récemment soutenues contre eux, en donnant lieu à un grand débordement

de chansons satiriques, avoient encore contribué à rendre leur nom

synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'épithète

d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue à celle de Génois

chez les Espagnols. Théophile, dans son Fragm. d'une hist. com., parle

de la stupidité et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de gros

bouffetripes. «Voilà, dit Garasse dans sa Doctrine curieuse (VI, 10), le

but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de

l'Allemand, du lit à la table et de la table au lit.» Leur esprit

n'étoit pas en plus haute estime que leur caractère: «Gretzer a bien de

l'esprit pour un Allemand», disoit le cardinal Du Perron, et le P.

Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans ses Entret.

d'Ariste et d'Eugène (sur le bel esprit), si un Allemand peut être bel

esprit. On lit dans le Chevræana, qui, du reste, entreprend la défense

de cette nation: «Les François disent: C'est un Allemand, pour exprimer

un homme pesant, brutal.» Plus tard, Grimm écrivoit encore: «Je crois

avoir vu le temps où un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit

étoit regardé comme un prodige.» On comprend maintenant la portée de

cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.]

Cependant l'hôte et l'hôtesse crioient à la chambrière d'allumer vite de

la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive

ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette

miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir

allumer. L'hôte et l'hôtesse lui disoient mille maledictions, et les

receveurs crioient toujours plus fort: «De la chandelle!» Enfin, quand

elle fut allumée, l'hôte et l'hôtesse et la servante montèrent à leur

chambre, où n'ayant trouvé personne, ils leur dirent qu'ils avoient

grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient

toujours d'avoir vu et ouï un homme et de lui avoir parlé. L'hôte passa

de l'autre côté et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un

d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non, «à la reserve de monsieur,

dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est levé pour pisser

par la fenêtre, car l'on n'a point donné de pot de chambre.» L'hôte cria

fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs,

auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe,

car personne n'avoit bougé; et après leur avoir dit qu'ils dormissent

bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirèrent. Sitôt qu'il

fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de

la remise, où il entra pour cacher les quatre pièces de toile qu'il

avoit derobées, et qu'il mit dans une des balles de la charrette.

Le Roman Comique · 第 89 / 265 题