Départ de Leandre et de la troupe comique pour aller à Alençon. Disgrâce
de Ragotin.
Après le souper, il n'y eut personne qui ne felicitât Ragotin de
l'honneur qu'on lui avoit fait de le recevoir dans la troupe, de quoi il
s'enfla si fort que son pourpoint s'en ouvrit en deux endroits.
Cependant Leandre prit occasion d'entretenir sa chère Angelique, à
laquelle il reitera le dessein qu'il avoit fait de l'epouser; mais il le
dit avec tant de douceurs, qu'elle ne lui repondit que des yeux, d'où
elle laissa couler quelques larmes. Je ne sçais si ce fut de joie des
belles promesses de Leandre, ou de tristesse de son depart; quoi qu'il
en soit, ils se firent beaucoup de caresses, la Caverne n'y apportant
plus d'obstacle. La nuit etant dejà fort avancée, il fallut se retirer.
Leandre prit congé de toute la compagnie et s'en alla coucher. Le
lendemain il se leva de bon matin, partit avec le fermier de son père,
et fit tant par ses journées qu'il arriva en la maison de son père, qui
etoit malade, lequel lui temoigna d'être bien aise de sa venue, et,
selon que ses forces le lui permirent, lui exprima la douleur que lui
avoit causée son absence, et lui dit ensuite qu'il avoit bien de la joie
de le revoir pour lui donner sa dernière benediction, et avec elle tous
ses biens, nonobstant l'affliction qu'il avoit eue de sa mauvaise
conduite, mais qu'il croyoit qu'il en useroit mieux à l'avenir. Nous
apprendrons la suite à son retour.
Les comediens et comediennes etant habillés et habillées, chacun amassa
ses nippes, l'on remplit les coffres, l'on fit les balles du bagage
comique, et l'on prepara tout pour partir. Il manquoit un cheval pour
une des demoiselles, parce que l'un de ceux qui les avoient loués
s'etoit dedit; l'on prioit l'Olive d'en chercher un autre, quand Ragotin
entra, lequel, ayant ouï cette proposition, dit qu'il n'en etoit pas
besoin, parce qu'il en avoit un pour porter mademoiselle de l'Etoile ou
Angelique en croupe, attendu qu'à son avis l'on ne pourroit pas aller en
un jour à Alençon, y ayant dix grandes lieues du Mans; qu'en y mettant
deux jours, comme nécessairement il le falloit, son cheval ne seroit pas
trop fatigué de porter deux personnes. Mais l'Etoile, l'interrompant,
lui dit qu'elle ne pourroit pas se tenir en croupe; ce qui affligea fort
le petit homme, qui fut un peu consolé quand Angelique dit que si feroit
bien elle. Ils dejeunèrent tous, et l'opérateur et sa femme furent de la
partie; mais pendant que l'on apprêtoit le dejeuner, Ragotin prit
l'occasion pour parler au seigneur Ferdinandi, auquel il fit la même
harangue qu'il avoit faite à l'avocat dont nous avons parlé, quand il le
prenoit pour lui, à laquelle il repondit qu'il n'avoit rien oublié à
mettre tous les secrets de la magie en pratique, mais sans aucun effet;
ce qui l'obligeoit à croire que l'Etoile etoit plus grande magicienne
que lui n'etoit magicien, qu'elle avoit des charmes beaucoup plus
puissans que les siens, et que c'étoit une dangereuse personne, qu'il
avoit grand sujet de craindre. Ragotin vouloit repartir; mais on les
pressa de laver les mains et de se mettre à table, ce qu'ils firent
tous. Après le dejeuner, Inezille temoigna à tous ceux de la troupe, et
principalement aux demoiselles, le deplaisir qu'elle et son mari avoient
d'un si prompt départ, leur protestant qu'ils eussent bien desiré de les
suivre à Alençon pour avoir l'honneur de leur conversation plus
longtemps, mais qu'ils seroient obligés de monter en theatre pour
debiter leurs drogues, et par conséquent faire des farces; que, cela
etant public et ne coûtant rien, le monde y va plus facilement qu'à la
comedie, où il faut bailler de l'argent, et qu'ainsi au lieu de les
servir ils leur pourroient nuire, et que, pour l'eviter, ils avoient
resolu de monter au Mans après leur depart. Alors ils s'embrassèrent les
uns les autres et se dirent mille douceurs. Les demoiselles pleurèrent,
et enfin tous se firent de grands complimens, à la reserve du poète,
qui, en d'autres occasions, eût parlé plus que quatre, et en celle-ci il
demeura muet, la separation d'Inezille lui ayant eté un si furieux coup
de foudre, qu'il ne le put jamais parer, nonobstant qu'il s'estimât tout
couvert des lauriers du Parnasse[348].
[Note 348: Le laurier, comme on sait, passoit chez les anciens pour
garantir de la foudre.]
La charrette etant chargée et prête à partir, la Caverne y prit place au
même endroit que vous avez vu au commencement de ce roman. L'Etoile
monta sur un cheval que le Destin conduisoit, et Angelique se mit
derrière Ragotin, qui avoit pris avantage[349], en montant à cheval,
pour éviter un second accident de sa carabine, qu'il n'avoit pourtant
pas oubliée, car il l'avoit pendue à sa bandoulière; tous les autres
allèrent à pied, au même ordre que quand ils arrivèrent au Mans. Quand
ils furent dans un petit bois qui est au bout du pavé, environ une lieue
de la ville, un cerf, qui etoit poursuivi[350] par les gens de monsieur
le marquis de Lavardin[351], leur traversa le chemin et fit peur au
cheval de Ragotin, qui alloit devant, ce qui lui fit quitter l'etrier et
mettre à même temps la main à sa carabine; mais comme il le fit avec
precipitation, le talon se trouva justement sous son aisselle, et comme
il avoit la main à la detente, le coup partit, et parce qu'il l'avoit
beaucoup chargée, et à balle, elle repoussa si furieusement qu'elle le
renversa par terre; et en tombant, le bout de la carabine donna contre
les reins d'Angelique qui tomba aussi, mais sans se faire aucun mal, car
elle se trouva sur ses pieds. Pour Ragotin, il donna de la tête contre
la souche d'un vieil arbre pourri qui etoit environ un pied hors de
terre, qui lui fit une assez grosse bosse au dessus de la tempe; l'on y
mit une pièce d'argent et on lui banda la tête avec un mouchoir, ce qui
excita de grands éclats de rire à tous ceux de la troupe, ce qu'ils
n'eussent peut-être pas fait s'il y eût eu un plus grand mal; encore ne
sçait-on, car il est bien difficile de s'en empêcher en de pareilles
occasions; aussi ils s'en regalèrent comme il faut, ce qui pensa faire
enrager le petit homme, lequel fut remonté sur son cheval, et
semblablement Angelique, qui ne lui permit pas de recharger sa carabine,
comme il le vouloit faire; et l'on continua de marcher jusqu'à la
Guerche[352], où l'on fit repaître la charrette, c'est-à-dire les quatre
chevaux qui y etoient attelés, et les deux autres porteurs. Tous les
comediens goûtèrent; pour les demoiselles, elles se mirent sur un lit,
tant pour se reposer que pour considerer les hommes, qui buvoient à qui
mieux mieux, et surtout la Rancune et Ragotin (à qui l'on avoit debandé
la tête, à laquelle la pièce d'argent avoit repercuté la contusion), qui
se le portoient à une santé qu'ils s'imaginoient que personne
n'entendoit, ce qui obligea Angelique de crier à Ragotin: «Monsieur,
prenez garde à vous, et songez à bien conduire votre voiture», ce qui
demonta un peu le petit avocat encomedienné, lequel fit aussitôt
cessation d'armes, ou plutôt de verres, avec la Rancune.
[Note 349: C'est-à-dire qui avoit pris ses précautions, qui s'étoit
aidé, en montant sur une pierre ou en se faisant donner la main par
quelqu'un pour se mettre en selle.]
[Note 350: Le divertissement de courre le cerf étoit un des plus à
la mode, surtout à la cour et parmi les grands seigneurs; il se
pratiquoit souvent avec pompe et en grand appareil. Les lettres de la
princesse Palatine sont remplies du recit de ces chasses, et Molière
s'est moqué de la passion de certains gentilshommes pour ce
divertissement, dans ses Fâcheux (II, 7). Cette chasse étoit quelquefois
dangereuse, et le cerf poursuivi ne se bornoit pas toujours, comme ici,
à effrayer un cheval et à faire tomber un cavalier, témoin les comtes de
Saint-Hérem et de Melun, qui furent tués par deux de ces bêtes aux
abois.]
[Note 351: «Il y a dans le Maine, près Montoire, un lieu appelé
Lavardin, qui a donné son nom à une très illustre famille du Vendômois.»
(Ménagiana.) Il y avoit encore, à cinq lieues du Mans, un autre
Lavardin, dont les seigneurs avoient pour surnom de Beaumanoir. L'évêque
du Mans Charles de Lavardin, comme son neveu Philibert-Emmanuel (né au
château de Malicorne), également évêque du Mans, étoit de cette derniere
maison, à laquelle appartenoit aussi le marquis de Lavardin, lieutenant
du roi dans le Maine.]
[Note 352: A deux lieues et demie du Mans, sur la Sarthe.]
L'on paya l'hôtesse, l'on remonta à cheval et la caravane comique
marcha. Le temps etoit beau et le chemin de même, ce qui fut cause
qu'ils arrivèrent de bonne heure à un bourg qu'on appelle Vivain[353].
Ils descendirent au Coq-Hardi, qui est le meilleur logis; mais l'hôtesse
(qui n'etoit pas la plus agreable du pays du Maine) fit quelque
difficulté de les recevoir, disant qu'elle avoit beaucoup de monde,
entre autres un receveur des tailles de la province et un autre receveur
des epices[354] du presidial du Mans, avec quatre ou cinq marchands de
toile. La Rancune, qui songea aussitôt à faire quelque tour de son
metier, lui dit qu'ils ne demandoient qu'une chambre pour les
demoiselles, et que pour les hommes, ils se coucheroient comme que ce
fût, et qu'une nuit etoit bientôt passée; ce qui adoucit un peu la
fierté de la dame cabaretière. Ils entrèrent donc, et l'on ne dechargea
point la charrette: car il y avoit dans la basse-cour une remise de
carrosse où on la mit, et on la ferma à clef; et l'on donna une chambre
aux comediennes, où tous ceux de la troupe soupèrent, et quelque temps
après les demoiselles se couchèrent dans deux lits qu'il y avoit,
savoir, l'Etoile dans un et la Caverne et sa fille Angelique dans
l'autre. Vous jugez bien qu'elles ne manquèrent pas à fermer la porte,
aussi bien que les deux receveurs, qui se retirèrent aussi dans une
autre chambre, où ils firent porter leurs valises, qui etoient pleines
d'argent, sur lequel la Rancune ne put pas mettre la main, car ils se
precautionnèrent bien; mais les marchands payèrent pour eux. Ce mechant
homme eut assez de prevoyance pour être logé dans la même chambre où ils
avoient fait porter leurs balles. Il y avoit trois lits, dont les
marchands en occupoient deux, et l'Olive et la Rancune l'autre, lequel
ne dormit point; mais quand il connut que les autres dormoient ou
devoient dormir, il se leva doucement pour faire son coup, qui fut
interrompu par un des marchands auquel il étoit survenu un mal de ventre
avec une envie de le decharger, ce qui l'obligea à se lever et la
Rancune à regagner le lit. Cependant le marchand, qui logeoit
ordinairement dans ce logis et qui en sçavoit toutes les issues, alla
par la porte qui conduisoit à une petite galerie au bout de laquelle
etoient les lieux communs (ce qu'il fit pour ne donner pas mauvaise
odeur aux venerables comediens). Quand il se fut vidé, il retourna au
bout de la galerie; mais, au lieu de prendre le chemin qui conduisoit à
la chambre d'où il etoit parti, il prit de l'autre côté et descendit
dans la chambre où les receveurs etoient couchés (car les deux chambres
et les montées etoient disposées de la sorte). Il s'approcha du premier
lit qu'il rencontra, croyant que ce fût le sien, et une voix à lui
inconnue lui demanda: «Qui est là?» Il passa sans rien dire à l'autre
lit, où on lui dit de même, mais d'un ton plus elevé et en criant:
«L'hôte, de la chandelle! il y a quelqu'un dans notre chambre!» L'hôte
fit lever une servante; mais devant qu'elle fût en etat de comprendre
qu'il falloit de la lumière, le marchand eut loisir de remonter et de
descendre par où il etoit allé. La Rancune, qui entendoit tout ce debat
(car il n'y avoit qu'une simple cloison d'ais entre les deux chambres)
ne perdit pas temps, mais denoua habilement les cordes de deux balles,
dans chacune desquelles il prit deux pièces de toile, et renoua les
cordes, comme si personne n'y eût touché, car il sçavoit le secret, qui
n'est connu que de ceux du metier, non plus que leur numero et leurs
chiffres. Il en vouloit attaquer une autre, quand le marchand entra
dedans la chambre, et, y ayant ouï marcher, dit: «Qui est là?» La
Rancune, qui ne manquoit point de repartie (après avoir fourré les
quatre pièces de toile dans le lit), dit que l'on avoit oublié à mettre
un pot de chambre, et qu'il cherchoit la fenêtre pour pisser. Le
marchand, qui n'etoit pas encore recouché, lui dit: «Attendez, monsieur,
je la vais ouvrir, car je sçais mieux où elle est que vous.» Il l'ouvrit
et se remit au lit. La Rancune s'approcha de la fenêtre, par laquelle il
pissa aussi copieusement que quand il arrosa un marchand du bas Maine
avec lequel il etoit couché dans un cabaret de la ville du Mans, comme
vous avez vu dans le sixième chapitre de la première partie de ce roman;
après quoi il se retourna coucher sans fermer la fenêtre. Le marchand
lui cria qu'il ne devoit pas l'avoir laissée ouverte, et l'autre lui
cria encore plus haut qu'il la fermât s'il vouloit; que pour lui, il
n'eût pas pu retrouver son lit dans l'obscurité, ce qui n'etoit pas
quand elle etoit ouverte, parce que la lune luisoit bien fort dans la
chambre. Le marchand, apprehendant qu'il ne lui voulût faire une
querelle d'Allemand[355], se leva sans lui repartir, ferma la fenêtre et
se remit au lit, où il ne dormoit pas, dont bien lui prit, car sa balle
n'eût pas eu meilleur marché que les deux autres.
[Note 353: A une demi-lieue N. E. de Beaumont-le-Vicomte.]
[Note 354: «Epices aujourd'hui se dit au Palais des salaires que les
juges se taxent en argent, au bas des jugements, pour leur peine d'avoir
travaillé au rapport et à la visitation des procès par écrit.» (Dict. de
Fur.) L'abus des épices en étoit venu au point que Saint-Amant, à propos
de l'incendie du Palais en 1618, put dire, dans une épigramme bien
connue et souvent citée:
... Dame Justice,
Pour avoir mangé trop d'épice
Se mit tout le palais en feu.]
[Note 355: La réputation des Allemands avoit été fort compromise
chez nous par celle des reîtres et des lansquenets; et les guerres
récemment soutenues contre eux, en donnant lieu à un grand débordement
de chansons satiriques, avoient encore contribué à rendre leur nom
synonyme de soudard, de grossier et brutal personnage. L'épithète
d'Allemand renfermoit, en France, une injure analogue à celle de Génois
chez les Espagnols. Théophile, dans son Fragm. d'une hist. com., parle
de la stupidité et de l'ivrognerie des Allemands, qu'il traite de gros
bouffetripes. «Voilà, dit Garasse dans sa Doctrine curieuse (VI, 10), le
but auquel visent les axiomes des beaux esprits... faire le saut de
l'Allemand, du lit à la table et de la table au lit.» Leur esprit
n'étoit pas en plus haute estime que leur caractère: «Gretzer a bien de
l'esprit pour un Allemand», disoit le cardinal Du Perron, et le P.
Bouhours, qui rapporte cette parole, met en question, dans ses Entret.
d'Ariste et d'Eugène (sur le bel esprit), si un Allemand peut être bel
esprit. On lit dans le Chevræana, qui, du reste, entreprend la défense
de cette nation: «Les François disent: C'est un Allemand, pour exprimer
un homme pesant, brutal.» Plus tard, Grimm écrivoit encore: «Je crois
avoir vu le temps où un Allemand donnant quelques symptômes d'esprit
étoit regardé comme un prodige.» On comprend maintenant la portée de
cette expression proverbiale: faire une querelle d'Allemand.]
Cependant l'hôte et l'hôtesse crioient à la chambrière d'allumer vite de
la chandelle. Elle s'en mettoit en devoir; mais comme il arrive
ordinairement que plus l'on s'empresse moins l'on avance, aussi cette
miserable servante souffla les charbons plus d'une heure sans la pouvoir
allumer. L'hôte et l'hôtesse lui disoient mille maledictions, et les
receveurs crioient toujours plus fort: «De la chandelle!» Enfin, quand
elle fut allumée, l'hôte et l'hôtesse et la servante montèrent à leur
chambre, où n'ayant trouvé personne, ils leur dirent qu'ils avoient
grand tort de mettre ainsi tous ceux du logis en alarme. Eux soutenoient
toujours d'avoir vu et ouï un homme et de lui avoir parlé. L'hôte passa
de l'autre côté et demanda aux comediens et aux marchands si quelqu'un
d'eux etoit sorti. Ils dirent tous que non, «à la reserve de monsieur,
dit un des marchands, parlant de la Rancune, qui s'est levé pour pisser
par la fenêtre, car l'on n'a point donné de pot de chambre.» L'hôte cria
fort la servante de ce manquement, et alla retrouver les receveurs,
auxquels il dit qu'il falloit qu'ils eussent fait quelque mauvais songe,
car personne n'avoit bougé; et après leur avoir dit qu'ils dormissent
bien, et qu'il n'etoit pas encore jour, ils se retirèrent. Sitôt qu'il
fut venu, je veux dire le jour, la Rancune se leva et demanda la clef de
la remise, où il entra pour cacher les quatre pièces de toile qu'il
avoit derobées, et qu'il mit dans une des balles de la charrette.