CHAPITRE III.

Dessein de Leandre.--Harangue et reception de Ragotin à la troupe

comique.

Les jesuites de la Flèche n'ayant rien pu gagner sur l'esprit de Leandre

pour lui faire continuer ses etudes, et voyant son assiduité à la

comedie, jugèrent aussitôt qu'il etoit amoureux de quelqu'une des

comediennes; en quoi ils furent confirmés quand, après le depart de la

troupe, ils apprirent qu'il l'avoit suivie à Angers. Ils ne manquèrent

pas d'en avertir son père par un messager exprès, et qui arriva en même

temps que la lettre de Leandre lui fut rendue, par laquelle il lui

marquoit qu'il alloit à la guerre et lui demandoit de l'argent, comme il

l'avoit concerté avec le Destin quand il lui decouvrit sa qualité dans

l'hôtellerie où il etoit blessé. Son père, reconnoissant la fourbe, se

mit en une furieuse colère, qui, jointe à une extrême vieillesse, lui

causa une maladie qui fut assez longue, mais qui se termina pourtant par

la mort, de laquelle se voyant proche, il commanda à un de ses fermiers

de chercher son fils pour l'obliger de se retirer auprès de lui, lui

disant qu'il le pourroit trouver en s'enquerant où il y avoit des

comediens (ce que le fermier sçavoit assez, car c'etoit celui qui lui

fournissoit de l'argent après qu'il eut quitté le college); aussi, ayant

apris qu'il y en avoit une troupe au Mans, il s'y achemina, et y trouva

Leandre, comme vous avez vu au precedent chapitre. Ragotin fut prié par

tous ceux de la troupe de les laisser conferer un moment sur le sujet du

fermier nouvellement arrivé; ce qu'il fit, se retirant dans une autre

chambre, où il demeura avec l'impatience qu'on peut s'imaginer. Aussitôt

qu'il fut sorti, Leandre fit entrer le fermier de son père, lequel leur

declara l'etat où il etoit et le desir qu'il avoit de voir son fils

devant que de mourir. Leandre demanda congé pour y satisfaire, ce que

tous ceux de la troupe jugèrent très raisonnable. Ce fut alors que le

Destin declara le secret qu'il avoit tenu caché jusque alors touchant la

qualité de Leandre, ce qu'il n'avoit appris qu'après le ravissement de

mademoiselle Angelique (comme vous avez vu en la seconde partie de cette

veritable histoire), ajoutant qu'ils avoient bien pu s'apercevoir qu'il

n'agissoit pas avec lui, depuis qu'il l'avoit appris, comme il faisoit

auparavant, puisque même il avoit pris un autre valet; que si

quelquefois il etoit contraint de lui parler en maître, c'etoit pour ne

le decouvrir pas; mais qu'à present il n'etoit plus temps de le celer,

tant pour desabuser mademoiselle de la Caverne, qui n'avoit pu ôter de

son esprit que Leandre ne fût complice de l'enlèvement de sa fille, ou

peut-être l'auteur, que pour l'assurer de l'amour sincère qu'il lui

portoit et pour laquelle il s'etoit reduit à lui servir de valet, ce

qu'il auroit continué s'il n'eût eté obligé de lui declarer le secret,

lorsqu'il le trouva dans l'hôtellerie, quand il alloit à la quête de

mademoiselle Angelique. Et tant s'en faut qu'il fût consentant à son

enlèvement, qu'ayant trouvé les ravisseurs, il avoit hasardé sa vie pour

la secourir; mais qu'il n'avoit pu resister à tant de gens, qui

l'avoient furieusement blessé et laissé pour mort sur la place. Tous

ceux de la troupe lui demandèrent pardon de ce qu'ils ne l'avoient pas

traité selon sa qualité, mais qu'ils etoient excusables, puisqu'ils n'en

avoient pas la connoissance. Mademoiselle de l'Etoile ajouta qu'elle

avoit remarqué beaucoup d'esprit et de merite en sa personne, ce qui

l'avoit fait longtemps soupçonner quelque chose, en quoi elle avoit eté

comme confirmée depuis son retour, à cela joint les lettres que la

Caverne lui avoit fait voir; mais que pourtant elle ne savoit quel

jugement en faire, le voyant si soumis au service de son frère; mais

qu'à présent il n'y avoit pas lieu de douter de sa qualité. Alors la

Caverne prit la parole, et, s'adressant à Leandre, lui dit: «Vraiment,

monsieur, après avoir connu, en quelque façon, votre condition par le

contenu des lettres que vous ecriviez à ma fille, j'avois toujours un

juste sujet de me défier de vous, n'y ayant point d'apparence que

l'amour que vous dites avoir pour elle fût legitime, comme le dessein

que vous aviez formé de la mener en Angleterre me le temoigne assez. Et

en effet, monsieur, quelle apparence qu'un seigneur si relevé, comme

vous esperez d'être après la mort de monsieur votre père, voulût songer

à epouser une pauvre comedienne de campagne? Je loue Dieu que le temps

est venu que vous pourrez vivre content dans la possession de ces belles

terres qu'il vous laisse, et moi hors de l'inquiétude qu'à la fin vous

ne me jouassiez quelque mauvais tour.»

Leandre, qui s'etoit fort impatienté en écoutant ce discours de la

Caverne, lui repondit: «Tout ce que vous dites, mademoiselle, que je

suis sur le point de posseder, ne sauroit me rendre heureux, si je ne

suis assuré en même temps de la possession de mademoiselle Angelique,

votre fille; sans elle je renonce à tous les biens que la nature, ou

plutôt la mort de mon père, me donne, et je vous declare que je ne m'en

vais recueillir sa succession qu'à dessein de revenir aussitôt pour

accomplir la promesse que je fais devant cette honorable compagnie de

n'avoir jamais pour femme autre que mademoiselle Angelique, votre fille,

pourvu qu'il vous plaise me la donner et qu'elle y consente, comme je

vous en supplie très humblement toutes deux. Et ne vous imaginez pas que

je la veuille emmener chez moi, c'est à quoi je ne pense point du tout:

j'ai trouvé tant de charme en la vie comique que je ne m'en sçaurois

distraire, et non plus que de me separer de tant d'honnêtes gens qui

composent cette illustre troupe.» Après cette franche declaration, les

comediens et comediennes, parlant tous ensemble, lui dirent qu'ils lui

avoient de grandes obligations de tant de bonté, et que mademoiselle de

la Caverne et sa fille seroient bien delicates si elles ne lui donnoient

la satisfaction qu'il pretendoit. Angelique ne repondit que comme une

fille qui dependoit de la volonté de sa mère, laquelle finit la

conversation en disant à Leandre que, si à son retour il etoit dans les

mêmes sentimens, il pouvoit tout esperer. Ensuite il y eut de grands

embrassemens et quelques larmes jetées, les uns par un motif de joie et

les autres par la tendresse, qui fait ordinairement pleurer ceux qui en

sont si susceptibles qu'ils ne sçauroient s'en empêcher quand ils voient

ou entendent dire quelque chose de tendre.

Après tous ces beaux complimens, il fut conclu que Leandre s'en iroit le

lendemain, et qu'il prendroit un des chevaux que l'on avoit loués; mais

il dit qu'il monteroit celui de son fermier, qui se serviroit du sien,

qui le porteroit assez bien chez lui. «Nous ne prenons pas garde, dit le

Destin, que M. Ragotin s'impatiente; il le faut faire entrer. Mais, à

propos, n'y a-t-il personne qui sçache quelque chose de son dessein?» La

Rancune, qui avoit demeuré sans parler, ouvrit la bouche pour dire qu'il

le sçavoit, et que le matin il lui avoit donné à dîner pour lui declarer

qu'il desiroit de s'associer à la troupe et faire la comedie, sans

prétendre de lui être à charge, d'autant qu'il avoit assez de bien,

qu'il aimoit autant le depenser en voyant le monde que de demeurer au

Mans, à quoi il l'avoit fort persuadé. Aussitôt Roquebrune s'avança pour

dire poetiquement qu'il n'etoit pas d'avis qu'on le reçût, en etant des

poetes comme des femmes: quand il y en a deux dans une maison, il y en a

une de trop; que deux poètes dans une troupe y pourroient exciter des

tempêtes dont la source viendroit des contrariétés du Parnasse;

d'ailleurs, que la taille de Ragotin etoit si defectueuse, qu'au lieu

d'apporter de l'ornement au theâtre il en seroit deshonoré. «Et puis,

quel personnage pourra-t-il faire? Il n'est pas capable des premiers

rôles: M. le Destin s'y opposeroit, et l'Olive pour les seconds; il ne

sçauroit representer un roi, non plus qu'une confidente, car il auroit

aussi mauvaise mine sous le masque qu'à visage découvert; et partant je

conclus qu'il ne soit pas reçu.--Et moi, repartit la Rancune, je

soutiens qu'on le doit recevoir, et qu'il sera fort propre pour

representer un nain[344], quand il en sera besoin, ou quelque monstre,

comme celui de l'Andromède[345]: cela sera plus naturel que d'en faire

d'artificiels. Et quant à la declamation, je puis vous assurer que ce

sera un autre Orphée qui attirera tout le monde après lui. Dernièrement,

quand nous cherchions mademoiselle Angelique, l'Olive et moi, nous le

rencontrâmes monté sur un mulet semblable à lui, c'est-à-dire petit.

Comme nous marchions, il se mit à déclamer des vers de Pyrame avec tant

d'emphase, que des passans qui conduisoient des ânes s'approchèrent du

mulet et l'ecoutèrent avec tant d'attention qu'ils ôtèrent leurs

chapeaux de leurs têtes pour le mieux ouïr, et le suivirent jusques au

logis où nous nous arrêtâmes pour boire un coup. Si donc il a été

capable d'attirer l'attention de ces âniers, jugez ce que ne feront pas

ceux qui sont capables de faire le discernement des belles choses.»

[Note 344: Dans les comédies, ou plutôt dans les farces, il y avoit

souvent des rôles de nains ou de godenots,--celui du zani, par

exemple.--Les nains étoient alors fort à la mode. Mademoiselle avoit une

naine célèbre. (Loret, 4, p. 22.) La reine Anne d'Autriche en avoit reçu

une de l'infante Claire-Eugénie. V. Tallem., Nains, naines.--Journal de

Richelieu.]

[Note 345: Tragédie à machines, ou plutôt opéra, de P. Corneille

(1650), qui eut un très grand succès, et dans lequel, au lieu de mettre

l'événement principal en récit, il l'avoit mis en action, en montrant

(III, 3) Persée combattant le monstre qui devoit dévorer Andromède. Le

titre de l'édition de 1651, in-8, Rouen, porte: «...contenant... la

description des monstres et des machines, et les paroles qui se chantent

en musique.» C'est donc véritablement le premier opéra françois, puisque

la pastorale d'Issy, de Perrin et de Cambert, qu'on cite ordinairement

comme le premier, n'est que de 1659.]

Cette saillie fit rire tous ceux qui l'avoient entendue, et l'on fut

d'avis de faire entrer Ragotin pour l'entendre lui-même. On l'appela, il

vint, il entra, et, après avoir fait une douzaine de reverences, il

commença sa harangue en cette sorte: «Illustres personnages, auguste

senat du Parnasse (il s'imaginoit sans doute d'être dans le barreau du

presidial du Mans, où il n'étoit guère entré depuis qu'il y avoit été

reçu avocat, ou dans l'Academie des Puristes)[346], l'on dit en commun

proverbe que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs, et,

par un contraire, les bonnes dissipent les mauvaises et rendent les

personnes semblables à ceux qui les composent.» Cet exorde si bien

debité fit croire aux comediennes qu'il alloit faire un sermon, car

elles tournèrent la tête et eurent beaucoup de peine à s'empêcher de

rire. Quelque critique glosera peut-être sur ce mot de sermon; mais

pourquoi Ragotin n'eût-il pas été capable d'une telle sottise, puisqu'il

avoit bien fait chanter des chants d'eglise en serenade avec des orgues?

Mais il continua: «Je me trouve si destitué de vertus, que je desire

m'associer à votre illustre troupe pour en apprendre et pour m'y

façonner, car vous êtes les interprètes des Muses, les echos vivans de

leurs chers nourrissons, et vos merites sont si connus à toute la France

que l'on vous admire jusques au-delà des poles. Pour vous,

mesdemoiselles, vous charmez tous ceux qui vous considèrent, et l'on ne

sçauroit ouïr l'harmonie de vos belles voix sans être ravi en

admiration: aussi, beaux anges en chair et en os, tous les plus doctes

poètes ont rempli leurs vers de vos louanges; les Alexandre et les Cesar

n'ont jamais egalé la valeur de M. le Destin et des autres heros de

cette illustre troupe. Il ne faut donc pas vous etonner si je desire

avec tant de passion d'en accroître le nombre, ce qui vous sera facile

si vous me faites l'honneur de m'y recevoir, vous protestant, au reste,

de ne vous être point à charge, ni pretendre de participer aux emolumens

du theâtre, mais seulement vous être très-humble et très-obeissant

serviteur.» On le pria de sortir pour un moment, afin que l'on pût

resoudre sur le sujet de sa harangue et y proceder avec les formes. Il

sortit, et l'on commençoit d'opiner quand le poète se jeta à la

traverse, pour former une seconde opposition. Mais il fut relancé par la

Rancune, qui l'eût encore mieux poussé, s'il n'eût regardé son habit

neuf, qu'il avoit acheté de l'argent qu'il lui avoit prêté. Enfin, il

fut conclu qu'il seroit reçu pour être le divertissement de la

compagnie. On l'appela, et quand il fut entré, le Destin prononça en sa

faveur. L'on fit les ceremonies accoutumées: il fut ecrit sur le

registre, prêta le serment de fidelité; l'on lui donna le mot avec

lequel tous les comediens se reconnoissent[347], et il soupa ce soir-là

avec toute la caravane.

[Note 346: L'auteur veut sans doute désigner par là l'Académie

françoise, qui se distinguoit, en effet, par le purisme exagéré de

beaucoup de ses membres. V. la Requête du dictionn. de Ménage et la

comédie des Académist. de Saint-Evremont. On peut consulter aussi le

Rôle des présentat. faites aux grands jours de l'éloq. fr., de Sorel.

(Var. hist. et litt., chez Jannet, 1er vol.)]

[Note 347: Cette espèce de franc-maçonnerie mystérieuse à laquelle

il est fait ici allusion existoit réellement entre les comédiens

d'alors, et elle semble avoir eu pour signe de reconnoissance un argot

semblable dans sa substance, sinon de tous points, à celui que parloient

les voleurs, et qui s'étoit continué jusqu'à la fin du siècle suivant.

«A cette époque (c'est-à-dire à époque de la jeunesse de mademoiselle

Clairon), lisons-nous dans les Mémoires de mademoiselle Dumesnil, les

comédiens en avoient encore un (argot) comme les voleurs.» Et l'auteur

en cite des exemples: «Cette dialecte, si je puis m'exprimer ainsi,

continue-t-elle, étoit très abondante; elle comprenoit à peu près tout

ce qui peut se dire en françois. Préville la jargonnoit encore à

merveille.» (Edit. in-8, note de la p. 222.) Or, à ce que nous apprend

M. Ed. Fournier, du temps de Préville, et à côté de lui, vivoit un très

vieux comédien qui avoit joué avec Molière et qui relioit en quelque

sorte sa troupe aux traditions du XVIIe siècle. C'étoit lui qui pouvoit

avoir appris au célèbre acteur, dont l'apprentissage, du reste, s'étoit

fait assez longtemps en province, cet argot qu'il parloit si bien.]

Le Roman Comique · 第 88 / 265 题