Où vous verrez le dessein de Ragotin.
Les crieurs d'eau-de-vie n'avoient pas encore reveillé ceux qui
dormoient d'un profond sommeil[340] (qui est souvent interrompu par
cette canaille, qui est, à mon avis, la plus importune engeance qui soit
dans la république humaine) que Ragotin etoit dejà habillé, à dessein
d'aller proposer à la troupe comique celui qu'il avoit fait d'y être
admis. Il s'en alla donc au logis des comediens et comediennes, qui
n'etoient pas encore levés ni levées, ni même eveillés ni eveillées. Il
eut la discretion de les laisser reposer; mais il entra dans la chambre
où l'Olive etoit couché avec la Rancune, lequel il pria de se lever,
pour faire une promenade jusques à la Couture[341], qui est une très
belle abbaye située au faubourg qui porte le même nom, et qu'après ils
iroient déjeuner à la grande Etoile d'or, où il l'avoit fait apprêter.
La Rancune, qui etoit du nombre de ceux qui aiment les repues franches,
fut aussitôt habillé que la proposition en fut faite; ce qui ne vous
sera pas difficile à croire, si vous considerez que ces gens-là sont si
accoutumes à s'habiller et deshabiller derrière les tentes[342] du
theâtre, sur tout quand il faut qu'un seul acteur represente deux
personnages, que cela est aussitôt fait que dit. Ragotin donc, avec la
Rancune, s'acheminèrent à l'abbaye de la Couture; il est à croire qu'ils
entrèrent dans l'église, où ils firent courte prière, car Ragotin avoit
bien d'autres choses en tête. Il n'en dit pourtant rien à la Rancune
pendant le cours du chemin, jugeant bien qu'il eût trop retardé le
déjeuner, que la Rancune aimoit beaucoup mieux que tous ses compliments.
Ils entrèrent dans le logis, où le petit homme commença à crier de ce
que l'on n'avoit encore apporté les petits pâtés qu'il avoit commandés;
à quoi l'hôtesse (sans se bouger de dessus le siége où elle etoit) lui
repartit: «Vraiement, monsieur Ragotin, je ne suis pas devine, pour
sçavoir l'heure que vous deviez venir ici; à présent que vous y êtes,
les pâtés y seront bientôt. Passez à la salle où l'on a mis la nappe; il
y a un jambon, donnez dessus en attendant le reste.» Elle dit cela d'un
ton si gravement cabaretique, que la Rancune jugea qu'elle avoit raison,
et, s'adressant à Ragotin, lui dit: «Monsieur, passons deçà et buvons un
coup en attendant.» Ce qui fut fait. Ils se mirent à table, qui fut un
peu de temps après couverte, et ils dejeunèrent à la mode du Mans, c'est
à dire fort bien; ils burent de même, et se le portèrent à la santé de
plusieurs personnes. Vous jugez bien, mon lecteur, que celle de l'Etoile
ne fut pas oubliée: le petit Ragotin la but une douzaine de fois, tantôt
sans bouger de sa place, tantôt debout et le chapeau à la main; mais la
dernière fois il la but à genoux et tête nue, comme s'il eût fait amende
honorable à la porte de quelque église. Ce fut alors qu'il supplia très
instamment la Rancune de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée,
d'être son guide et son protecteur en une entreprise si difficile, telle
qu'etoit la conquête de mademoiselle de l'Etoile. Sur quoi la Rancune
lui repondit à demi en colère, ou feignant de l'être: «Sçachez, monsieur
Ragotin, que je suis homme qui ne m'embarque point sans biscuit,
c'est-à-dire que je n'entreprends jamais rien que je ne sois assuré d'y
reussir: soyez le de la bonne volonté que j'ai de vous servir utilement.
Je vous le dis encore, j'en sais les moyens, que je mettrai en usage
quand il sera temps. Mais je vois un grand obstacle à votre dessein, qui
est notre depart; et je ne vois point de jour pour vous, si ce n'est en
executant ce que je vous ai dejà dit une autre fois, de vous resoudre à
faire la comedie avec nous. Vous y avez toutes les dispositions
imaginables; vous avez grande mine, le ton de voix agréable, le langage
fort bon et la mémoire encore meilleure; vous ne ressentez point du tout
le provincial[343], il semble que vous ayez passé toute votre vie à la
Cour: vous en avez si fort l'air, que vous le sentez d'un quart de
lieue. Vous n'aurez pas représenté une douzaine de fois que vous
jetterez de la poussière aux yeux de nos jeunes godelureaux, qui font
tant les entendus et qui seront obligés à vous céder les premiers rôles,
et après cela laissez-moi faire; car pour le present (je vous l'ai dejà
dit) nous avons à faire à une etrange tête; il faut se menager avec elle
avec beaucoup d'adresse. Je sçais bien qu'il ne vous en manque pas, mais
un peu d'avis ne gâte pas les choses. D'ailleurs raisonnons un peu: si
vous faisiez connoître votre dessein amoureux avec celui d'entrer dans
la troupe, ce serait le moyen de vous faire refuser; il faut donc cacher
votre jeu.»
[Note 340: Les crieurs d'eau-de-vie parcouroient les rues avant
l'aube pour annoncer leur marchandise: «Elle amenoit pour tesmoins de
cecy,--lisons-nous dans les Amours de Vertumne,--quelques crieurs
d'eau-de-vie qui l'avoient trouvé en cet estat, lorsqu'ils avoient
commencé d'aller par les rues, estant ceux qui sortoient le plus matin.»
(Maison des jeux, 3e part.) Tallemant raconte que le baron de Clinchamp,
à ce qu'on disoit, appeloit le matin un crieur d'eau-de-vie, qu'il
forçoit, le pistolet à la main, de lui allumer un fagot pour se lever
(Historiette de Clinchamp), et on lit une chose pareille dans la
nouvelle d'Oudin intitulée: le Chevalier d'industrie.]
[Note 341: C'étoit une abbaye de bénédictins, fondée en 595, par
saint Bertrand, évêque du Mans, et qui avoit droit de haute, moyenne et
basse justice.]
[Note 342: C'est-à-dire les tapisseries, les tentures.]
[Note 343: Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on se moque des provinciaux
et que ce titre est regardé comme une espèce d'injure. Il devoit en être
naturellement ainsi en un temps où Versailles et la cour étoient toute
la France. On peut lire dans la Précieuse de l'abbé de Pure (2e v., p.
119-134) un portrait du provincial assez vivement touché. Molière a
repris un sujet analogue dans Monsieur de Pourceaugnac et la Comtesse
d'Escarbagnas: «Me prenez-vous pour une provinciale, madame!» dit la
comtesse à Julie (VII). Le Chevræana dit que les provinciaux sont les
singes de la cour, et ne paroissent jamais plus bêtes que quand ils sont
travestis en hommes. Tallemant a beaucoup de traits à leur adresse. «Les
provinciaux et les sots, écrit La Bruyère, sont toujours prêts à se
fâcher... Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce
et la plus permise, qu'avec des gens polis ou qui ont de l'esprit.» (De
la société et de la cour.) Il y a aussi quelques épigrammes contre eux
dans les vers de Boileau: «M. Tiercelin est gentil, dit-il dans une
lettre à Costar, mais il est provincial.» Ce qui rappelle la phrase de
Mademoiselle, dans ses Mémoires, en parlant de deux femmes de Lyon:
«Elles sont bien faites et spirituelles, pour femmes de province»; et le
vers de Regnard: «Elle a de fort beaux yeux, pour des yeux de province.»
Chapelle et Bachaumont se sont également moqués des provinciaux en plus
d'un endroit de leur voyage, et, par exemple, en parlant des précieuses
de Montpellier; de même Fléchier, dans ses Grands jours d'Auvergne.
Scarron y est revenu à plusieurs reprises dans son livre, entre autres,
I, 8, et II, 17.]
Le petit bout d'homme avoit eté si attentif au discours de la Rancune,
qu'il en etoit tout à fait extasié, s'imaginant de tenir dejà (comme
l'on dit) le loup par les oreilles, quand, se reveillant comme d'un
profond sommeil, il se leva de table et passa de l'autre côté pour
embrasser la Rancune, qu'il remercia en même temps et supplia de
continuer, lui protestant qu'il ne l'avoit convié à dejeuner que pour
lui declarer le dessein qu'il avoit de suivre son sentiment touchant la
comedie, à quoi il etoit tellement resolu qu'il n'y avoit personne au
monde qui l'en pût divertir; qu'il ne falloit que le faire sçavoir à la
troupe et en obtenir la faveur de l'association, ce qu'il desiroit faire
à la même heure. Ils comptèrent avec l'hôtesse; Ragotin paya, et, etant
sortis, ils prirent le chemin du logis des comediens, qui n'etoit pas
fort eloigné de celui où ils avoient dejeuné. Ils trouvèrent les
demoiselles habillées; mais comme la Rancune eut ouvert le discours du
dessein de Ragotin de faire la comedie, il en fut interrompu par
l'arrivée d'un des fermiers du père de Leandre, qu'il lui envoyoit pour
l'avertir qu'il étoit malade à la mort, et qu'il desiroit de le voir
devant que de lui payer le tribut que tous les hommes lui doivent, ce
qui obligea tous ceux de la troupe à conferer ensemble pour deliberer
sur un evènement si inopiné. Leandre tira Angelique à part et lui dit
que le temps etoit venu pour vivre heureux, si elle avoit la bonté d'y
contribuer; à quoi elle repondit qu'il ne tiendroit jamais à elle, et
toutes les choses que vous verrez au chapitre suivant.