Je vous aurois plus tôt fait sçavoir de mes nouvelles si je l'avois pu.
Si l'envie que vous avez eue de me connoître vous dure encore,
trouvez-vous, au commencement de la nuit, où celle qui vous a donné mon
billet vous dira, et d'où elle vous conduira où je vous attendrai.
Vous pouvez vous figurer la joie qu'il eut. Il embrassa avec emportement
la bienheureuse ambassadrice, et lui donna une chaîne d'or, qu'elle prit
après quelque petite ceremonie. Elle lui donna heure au commencement de
la nuit en un lieu ecarté, qu'elle lui marqua, où il se devoit rendre
sans suite, et prit congé de lui, le laissant l'homme du monde le plus
aise et le plus impatient. Enfin la nuit vint: il se trouva à
l'assignation embelli et parfumé, où l'attendoit l'ambassadrice du
matin. Il fut introduit par elle dans une petite maison de mauvaise
mine, et ensuite en un fort bel appartement, où il trouva trois dames,
toutes le visage couvert d'un voile. Il reconnut son inconnue à sa
taille, et lui fit d'abord des plaintes de ce qu'elle, ne levoit pas son
voile. Elle ne fit point de façons, et sa soeur et elle se decouvrirent
au bienheureux dom Sanche pour les belles dames de Montsalve. «Vous
voyez, lui dit Dorothée en ôtant son voile, que je disois la verité
quand je vous assurois qu'un etranger obtenoit quelquefois en un moment
ce que des galans qu'on voyoit tous les jours ne meritoient pas en
plusieurs années; et vous seriez, ajouta-t-elle, le plus ingrat de tous
les hommes si vous n'estimiez pas la faveur que je vous fais, ou si vous
en faisiez des jugemens à mon desavantage.--J'estimerai toujours tout ce
qui me viendra de vous comme s'il me venoit du Ciel, lui dit le
passionné dom Sanche, et vous verrez bien par le soin que j'aurai à me
conserver le bien que vous me ferez que, si jamais je le perds, ce sera
plutôt par mon malheur que par ma faute.
Ils se dirent en peu de temps
Tout ce que l'amour nous fait dire
Quand il est maître de nos sens.
La maîtresse du logis et Feliciane, qui sçavoient bien vivre, s'etoient
eloignées d'une honnête distance de nos deux amans, et ainsi ils eurent
toute la commodité qu'il leur falloit pour s'entredonner de l'amour
encore plus qu'ils n'en avoient, quoiqu'ils en eussent dejà beaucoup, et
prirent jour pour s'en donner, s'il se pouvoit, encore davantage.
Dorothée promit à dom Sanche de faire ce qu'elle pourroit pour se voir
souvent avec lui; il l'en remercia le plus spirituellement qu'il put;
les deux autres dames se mêlèrent en même temps dans leur conversation,
et Marine les fit souvenir de se separer quand il en fut temps. Dorothée
en fut triste, dom Sanche en changea de visage; mais il fallut pourtant
se dire adieu. Le brave cavalier ecrivit dès le jour suivant à sa belle
dame, qui lui fit une reponse telle qu'il la pouvoit souhaiter. Je ne
vous ferai point voir ici de leurs billets amoureux, car il n'en est
point tombé entre mes mains. Ils se virent souvent dans le même lieu et
de la même façon qu'ils s'etoient vus la première fois, et vinrent à
s'aimer si fort, que, sans repandre leur sang comme Pirame et Tisbé, ils
ne leur en durent guère en tendresse impetueuse.
On dit que l'amour, le feu et l'argent ne se peuvent long-temps cacher.
Dorothée, qui avoit son galant etranger dans la tête, n'en pouvoit
parler petitement, et elle le mettoit si haut au dessus de tous les
gentilshommes de Seville, que quelques dames qui avoient leurs interêts
cachés aussi bien qu'elle, et qui l'entendoient incessamment parler de
dom Sanche et l'elever au mepris de ce qu'elles aimoient, y prirent
garde et s'en piquèrent. Feliciane l'avoit souvent avertie en
particulier d'en parler avec plus de retenue, et cent fois, en
compagnie, quand elle la voyoit se laisser emporter au plaisir qu'elle
prenoit de parler de son galant, lui avoit marché sur les pieds jusqu'à
lui faire mal. Un cavalier amoureux de Dorothée en fut averti par une
dame de ses intimes amies, et n'eut point de peine à croire que Dorothée
aimoit dom Sanche, parcequ'il se souvint que depuis que cet etranger
etoit dans Séville, les esclaves de cette belle fille, desquels il etoit
le plus enchaîné, n'en avoient pas reçu le moindre petit regard
favorable. Ce rival de dom Sanche etoit riche, de bonne maison, et etoit
agreable de dom Manuel, qui ne pressoit pourtant pas sa fille de
l'epouser, à cause que toutes les fois qu'il lui en parloit elle le
conjuroit de ne la marier pas si jeune. Ce cavalier (je me viens de
souvenir qu'il s'appeloit dom Diègue) voulut s'assurer davantage de ce
qu'il ne faisoit encore que soupçonner. Il avoit un valet de chambre de
ceux qu'on appelle braves garçons, qui ont d'aussi beau linge que leurs
maîtres ou qui portent le leur, qui font les modes entre les autres
valets, et qui en sont autant enviés qu'estimés des servantes. Ce valet
se nommoit Gusman, et, ayant eu du ciel une demi-teinture de poesie,
faisoit la plupart des romances de Seville[326], ce qui est à Paris des
chansons de Pont-Neuf[327]; il les chantoit sur sa guitare, et ne les
chantoit pas toutes unies et sans y faire de la broderie des lèvres ou
de la langue. Il dansoit la sarabande, n'etoit jamais sans castagnettes,
avoit eu envie d'être comedien, et faisoit entrer dans la composition de
son merite quelque bravoure, mais, pour vous dire les choses comme elles
sont, un peu filoutière. Tous ces beaux talens, joints à quelque
éloquence de memoire que lui avoit communiquée celle de son maître,
l'avoient rendu sans contredit le blanc[328] (si je l'ose ainsi dire) de
tous les desirs amoureux des servantes qui se croyoient aimables[329].
Dom Diègue lui commanda de se radoucir, pour Isabelle, jeune fille qui
servoit les dames de Montsalve. Il obeit à son maître. Isabelle s'en
aperçut, et se crut heureuse d'être aimée de Gusman, qu'elle aima en peu
de temps, et qui, de son côté, vint aussi à l'aimer et à continuer tout
de bon ce qu'il n'avoit commencé que pour obeir à son maître. Si Gusman
eveilloit la convoitise des servantes de la plus grande ambition,
Isabelle etoit un parti avantageux pour le valet d'Espagne qui eût eu
les pensées les plus hautes. Elle etoit aimée de ses maîtresses, qui
etoient fort liberales, et avoit quelque bien à attendre de son père,
qui etoit un honnête artisan. Gusman songea donc serieusement à être son
mari; elle l'agrea pour tel; ils se donnèrent mutuellement la foi de
mariage, et vecurent depuis ensemble comme s'ils eussent eté mariés.
Isabelle avoit bien du deplaisir de ce que Marine, la femme du
chirurgien chez qui Dorothée et dom Sanche se voyoient secrètement, et
qui avoit servi sa maîtresse devant elle, etoit encore sa confidente
dans une affaire de cette nature, où la liberalité d'un amant se faisoit
toujours paroître. Elle avoit eu connoissance de la chaîne d'or que dom
Sanche avoit donnée à Marine, de plusieurs autres presens qu'il lui
avoit faits, et s'imaginoit qu'elle en avoit reçu bien d'autres. Elle en
haïssoit Marine à mort, et c'est ce qui m'a fait croire que la belle
fille etoit un peu interessée. Il ne faut donc pas s'etonner si, à la
première prière que lui fit Gusman de lui avouer s'il etoit vrai que
Dorothée aimât quelqu'un, elle fit part du secret de sa maîtresse à un
homme à qui elle s'etoit donnée tout entière. Elle lui apprit tout ce
qu'elle savoit de l'intrigue de nos jeunes amans, et exagera long-temps
la bonne fortune de Marine, que dom Sanche enrichissoit, et ensuite
pesta contre elle d'emporter ainsi des profits qui etoient mieux dus à
une servante de la maison. Gusman la pria de l'avertir du jour que
Dorothée se trouveroit avec son galant. Elle le fit, et il ne manqua pas
d'en avertir son maître, à qui il apprit tout ce qu'il avoit appris de
la peu fidèle Isabelle.
[Note 326: L'Andalousie, et en particulier Séville, sa capitale,
furent de tout temps, dans la réalité comme dans les romans et la
poésie, l'asile favori de la bohème espagnole, des vagabonds et joueurs
de guitare. Ce n'est pas sans raison que Beaumarchais en a fait le
séjour de son Figaro, et que la même ville est restée le lieu privilégié
des sérénades dans toutes les romances. Il y avoit surtout le faubourg
Triana, qui, à peu près comme notre Pont-Neuf, étoit le centre de
réunion de ces personnages, le quartier-général de leurs tours, de leurs
exercices de toutes sortes et de leurs vols. Dans la Nouvelle de
Cervantes intitulée: Rinconet et Cortadille, qui «contient toutes les
ruzes et les subtilitez des plus fins et des plus madrez coupeurs de
bourses» (trad. de Rosset), le lieu de la scène est à Séville. Cette
nouvelle peut même nous donner une idée de ce que Scarron appelle les
romances de Séville (qu'il compare d'ailleurs aux chansons du Pont-Neuf;
voir la note suiv.), par les chants populaires que Cervantes fait
exécuter à ses voleurs et à ses vagabonds, s'accompagnant, l'un d'un
balai de palme verte en guise de violon, l'autre d'un patin sur lequel
il frappe comme sur un tambour, un autre encore de fragments de plats
qui lui servent de castagnettes.]
[Note 327: Les écrivains comiques et satyriques du temps, Sorel,
Cyrano, Scarron, d'Assoucy, Boileau, Saint-Amant, Naudé dans le
Mascurat, Tallemant, etc., etc., font souvent allusion aux chantres et
poètes du Pont-Neuf, les hôtes quotidiens du Cheval de bronze. Dès le
matin, on entendoit retentir les refrains, parmi les cris des marchands
de libelles et de poésies, qui en étoient quelquefois les auteurs
eux-mêmes. «Contraint par la nécessité, lit-on dans l'Histoire du poète
Sibus (recueil en prose de Sercy, 2e v.), il alla encore sur le
Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites.» Maillet, le
poète crotté, y heurtoit maître Guillaume, et le comte de Permission y
coudoyoit le Savoyard. Celui-ci (de son vrai nom Philippot) étoit le
plus célèbre de tous, et il chantoit, en bouffonnant et en se faisant
accompagner de jeunes garçons, tantôt des chansons burlesques de Gautier
Garguille, tantôt des siennes propres, qu'on a recueillies dans un
volume curieux. D'Assoucy, dans ses Aventures (p. 247 et suiv.), donne
d'intéressants détails sur ce personnage. V. également Dict. de Bayle,
édit., 1741, t. 2, p. 249 N.C. La muse du Pont-Neuf embouchoit aussi
quelquefois la trompette pour célébrer à sa manière les événements
nationaux. Les mots chansons du Pont-Neuf étoient passés en proverbe,
pour désigner, dit Furetière, «les chansons communes qui se chantent
parmi le peuple, avec grande facilité et sans art.» On dit encore
aujourd'hui: un pont-neuf.]
[Note 328: C'est-à-dire le but, la cible.]
[Note 329: C'est là le type du valet des romans picaresques, tel
qu'on le retrouve aussi dans quelques pages de Francion, dans Gil-Blas
et le Mariage de Figaro. Les Crispins et les Frontins de notre comédie
classique ont également plusieurs traits de cette physionomie, comme
aussi le Mascarille de Molière: «J'ai un certain valet... qui passe, au
sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel-esprit, etc.»
(Préc. rid. I.)]
Dom Diègue, habillé en pauvre, se posta aupres de la porte du logis de
Marine la nuit que lui marqua son valet, y vit entrer son rival, et, à
quelque temps de là, arrêter un carrosse devant la maison de la parente
de Dorothée, d'où cette belle fille et sa soeur descendirent, laissant
dom Diègue dans la rage que vous pouvez vous imaginer. Il fit dessein,
dès lors, de se delivrer d'un si redoutable rival en l'ôtant du monde,
s'assura d'assassins de louage, attendit dom Sanche plusieurs nuits de
suite, et enfin le trouva et l'attaqua, secondé de deux braves bien
armés aussi bien que lui. Dom Sanche, de son côté, etoit en etat de se
bien defendre, et, outre le poignard et l'epée, avoit deux pistolets à
sa ceinture. Il se defendit d'abord comme un lion, et connut bien que
ses ennemis en vouloient à sa vie et etoient couverts à l'epreuve des
coups d'epée. Dom Diègue le pressoit plus que les autres, qui
n'agissoient qu'au prix de l'argent qu'ils en avoient reçu. Il lâcha
quelque temps le pied devant ses ennemis pour tirer le bruit du combat
loin de la maison où etoit sa Dorothée; mais enfin, craignant de se
faire tuer à force d'être discret, et se voyant trop pressé de dom
Diègue, il lui tira un de ses pistolets et l'etendit par terre demi-mort
et demandant un prêtre à haute voix. Au bruit du coup de pistolet les
braves disparurent. Dom Sanche se sauva chez lui, et les voisins
sortirent dans la rue et trouvèrent dom Diègue, qu'ils reconnurent,
tirant à sa fin, et qui accusa dom Sanche de sa mort. Notre cavalier en
fut averti par ses amis, qui lui dirent que, quand la justice ne le
chercheroit pas, les parens de dom Diègue ne laisseroient pas la mort de
leur parent impunie, et tâcheroient assurément de le tuer, en quelque
lieu qu'ils le trouvassent. Il se retira donc dans un couvent, d'où il
fit savoir de ses nouvelles à Dorothée, et donna ordre à ses affaires
pour pouvoir sortir de Seville quand il le pourroit faire sûrement.
La justice cependant fit ses diligences, chercha dom Sanche et ne le
trouva point. Après que la première ardeur des poursuites fut passée, et
que tout le monde fut persuadé qu'il s'etoit sauvé, Dorothée et sa
soeur, sous un pretexte de devotion, se firent mener par leur parente
dans le couvent où s'etoit retiré dom Sanche, et là, par l'entremise
d'un bon père, les deux amans se virent dans une chapelle, se promirent
une fidelité à toutes epreuves, et se separèrent avec tant de regret, et
se dirent des choses si pitoyables, que sa soeur, sa parente et le bon
religieux, qui en furent temoins, en pleurèrent, et en ont toujours
pleuré depuis toutes les fois qu'ils y ont songé. Il sortit deguisé de
Seville, et laissa, devant que de partir, des lettres au facteur de son
père, pour les lui faire tenir aux Indes. Par ces lettres, il lui
faisoit savoir l'accident qui l'obligeoit à s'absenter de Seville, et
qu'il se retiroit à Naples. Il y arriva heureusement, et fut bien venu
auprès du vice-roi, à qui il avoit l'honneur d'appartenir. Quoiqu'il en
reçût toutes sortes de faveurs, il s'ennuya dans la ville de Naples
pendant une année entière, puisqu'il n'avoit point de nouvelles de
Dorothée.
Le vice-roi arma six galères qu'il envoya en course contre le Turc. Le
courage de dom Sanche ne lui laissa pas negliger une si belle occasion
de l'exercer, et celui qui commandoit ces galères le reçut dans la
sienne et le logea dans la chambre de poupe, ravi d'avoir avec lui un
homme de sa condition et de son merite. Les six galères de Naples en
trouvèrent huit turques presque à la vue de Messine et n'hesitèrent
point à les attaquer. Après un long combat, les chretiens prirent trois
galères ennemies et en coulèrent deux à fond. La patronne des galères
chretiennes s'étoit attachée à celle des Turcs, qui, pour être mieux
armée que les autres, avoit fait aussi plus de resistance. La mer
cependant etoit devenue grosse, et l'orage s'etoit augmenté si
furieusement, qu'enfin les chretiens et les Turcs songèrent moins à
s'entrenuire qu'à se garantir de l'orage. On deprit donc de part et
d'autre les crampons de fer dont les galères avoient eté accrochées, et
la patronne turque s'eloigna de la chretienne dans le temps que le trop
hardi dom Sanche s'etoit jeté dedans et n'avoit été suivi de personne.
Quand il se vit lui seul au pouvoir des ennemis, il prefera la mort à
l'esclavage, et, au hasard de tout ce qui en pourroit arriver, se lança
dans la mer, esperant en quelque façon, comme il etoit grand nageur, de
gagner à la nage les galères chretiennes; mais le mauvais temps empêcha
qu'il n'en fût aperçu, quoique le general chretien, qui avoit été temoin
de l'action de dom Sanche, et qui se desesperoit de sa perte, qu'il
croyoit inevitable, fît revirer sa galère du côté qu'il s'etoit jeté
dans la mer. Dom Sanche cependant fendoit les vagues de toute la force
de ses bras, et après avoir nagé quelque temps vers la terre, où le vent
et la marée le portoient, il trouva heureusement une planche des galères
turques que le canon avoit brisées, et se servit utilement de ce
secours, venu à propos, qu'il crut que le ciel lui avoit envoyé. Il n'y
avoit pas plus d'une lieue et demie du lieu où le combat s'etoit fait
jusqu'à la côte de Sicile, et dom Sanche y aborda plus vite qu'il ne
l'esperoit, aidé comme il etoit du vent et de la marée. Il prit terre
sans se blesser contre le rivage, et après avoir remercié Dieu de
l'avoir tiré d'un peril si evident, il alla plus avant en terre, autant
que sa lassitude le put permettre, et d'une eminence qu'il monta aperçut
un hameau habité de pêcheurs, qu'il trouva les plus charitables du
monde. Les efforts qu'il avoit faits pendant le combat, qui l'avoient
fort echauffé, et ceux qu'il avoit faits dans la mer, et le froid qu'il
y avoit souffert et ensuite dans ses habits mouillés, lui causèrent une
violente fièvre qui lui fit longtemps garder le lit; mais enfin il
guerit sans y faire autre chose que de vivre de regime. Pendant sa
maladie, il fit dessein de laisser tout le monde dans la croyance qu'on
devoit avoir de sa mort, pour n'avoir plus tant à se garder de ses
ennemis les parens de dom Diègue, et pour eprouver la fidelité de
Dorothée.
Il avoit fait grande amitié en Flandre avec un marquis sicilien, de la
maison de Montalte, qui s'appeloit Fabio. Il donna ordre à un pêcheur de
s'informer s'il etoit à Messine, où il savoit qu'il demeuroit, et ayant
sçu qu'il y etoit, il y alla en habit de pêcheur, et entra la nuit chez
ce marquis, qui l'avoit pleuré avec tous ceux qui avoient été affligés
de sa perte. Le marquis Fabio fut ravi de retrouver un ami qu'il avoit
cru perdu. Dom Sanche lui apprit de quelle façon il s'etoit sauvé, et
lui conta son aventure de Seville, sans lui cacher la violente passion
qu'il avoit pour Dorothée. Le marquis sicilien s'offrit d'aller en
Espagne, et même d'enlever Dorothée, si elle y consentoit, et de
l'amener en Sicile. Dom Sanche ne voulut pas recevoir de son ami de si
perilleuses marques d'amitié; mais il eut une extrême joie de ce qu'il
vouloit bien l'accompagner en Espagne. Sanchez, valet de dom Sanche,
avoit été si affligé de la perte de son maître, que, quand les galères
de Naples vinrent se rafraîchir à Messine, il entra dans un couvent pour
y passer le reste de ses jours. Le marquis Fabio l'envoya demander au
superieur, qui l'avoit reçu à la recommandation de ce seigneur sicilien,
et qui ne lui avoit pas encore donné l'habit de religieux. Sanchez pensa
mourir de joie quand il revit son cher maître, et ne songea plus à
retourner dans son couvent. Dom Sanche l'envoya en Espagne preparer ses
voies et pour lui faire savoir des nouvelles de Dorothée, qui cependant
avoit cru avec tout le monde que dom Sanche etoit mort. Le bruit en alla
jusqu'aux Indes; le père de dom Sanche en mourut de regret et laissa à
un autre fils qu'il avoit quatre cent mille ecus de bien, à condition
d'en donner la moitié à son frère si la nouvelle de sa mort se trouvoit
fausse. Le frère de dom Sanche se nommoit dom Juan de Peralte, du nom de
son père. Il s'embarqua pour l'Espagne, avec tout son argent, et arriva
à Seville un an après l'accident qui y etoit arrivé à dom Sanche. Ayant
un nom different du sien, il lui fut aisé de cacher qu'il fût son frère,
ce qu'il lui etoit important de tenir secret, à cause du long sejour que
ses affaires l'obligèrent de faire dans une ville où son frère avoit des
ennemis. Il vit Dorothée et en devint amoureux comme son frère; mais il
n'en fut pas aimé comme lui. Cette belle fille affligée ne pouvoit rien
aimer après son cher dom Sanche: tout ce que dom Juan de Peralte faisoit
pour lui plaire l'importunoit, et elle refusoit tous les jours les
meilleurs partis de Seville, que son père, dom Manuel, lui proposoit.
Dans ce temps-là, Sanchez arriva à Seville, et, suivant les ordres que
lui avoit donnés son maître, il voulut s'informer de la conduite de
Dorothée. Il sçut du bruit de la ville qu'un cavalier fort riche, venu
depuis peu des Indes, en etoit amoureux et faisoit pour elle toutes les
galanteries d'un amant bien raffiné. Il l'ecrivit à son maître et lui
fit le mal plus grand qu'il n'etoit, et son maître se l'imagina encore
plus grand que son valet ne le lui avoit fait. Le marquis Fabio et dom
Sanche s'embarquèrent à Messine sur les galères d'Espagne qui y
retournoient, et arrivèrent heureusement à Saint-Lucar, où ils prirent
la poste jusqu'à Seville. Ils y entrèrent de nuit et descendirent dans
le logis que Sanchez leur avoit arrêté. Ils gardèrent la chambre le
lendemain, et la nuit dom Sanche et le marquis Fabio allèrent faire la
ronde dans le quartier de dom Manuel. Ils ouïrent accorder des
instrumens sous les fenêtres de Dorothée, et ensuite une excellente
musique, après laquelle une voix seule, accompagnée d'un theorbe, se
plaignit long-temps des rigueurs d'une tigresse deguisée en ange. Dom
Sanche fut tenté de charger Messieurs de la serenade; mais le marquis
Fabio l'en empêcha, lui representant que c'etoit tout ce qu'il pourroit
faire si Dorothée avoit paru à son balcon pour obliger son rival, ou si
les paroles de l'air qu'on avoit chanté etoient des remercîmens de
faveurs reçues plutôt que des plaintes d'un amant qui n'etoit pas
content. La serenade se retira peut-être assez mal satisfaite, et dom
Sanche et le marquis Fabio se retirèrent aussi.
Cependant Dorothée commençoit à se trouver importunée de l'amour du
cavalier indien. Son père dom Manuel avoit une extrême passion de la
voir mariée, et elle ne doutoit point que, si cet Indien, dom Juan de
Peralte, riche et de bonne maison comme il etoit, s'offroit à lui pour
son gendre, il ne fût preferé à tous les autres, et elle plus pressée de
son père qu'elle n'avoit encore eté. Le jour qui suivit la serenade dont
le marquis Fabio et dom Sanche avoient eu leur part, Dorothée s'en
entretint avec sa soeur et lui dit qu'elle ne pouvoit plus souffrir les
galanteries de l'Indien, et qu'elle trouvoit étrange qu'il les fît si
publiques devant que d'avoir fait parler à son père. «C'est un procedé
que je n'ai jamais approuvé, lui dit Feliciane, et, si j'etois en votre
place, je le traiterois si mal la première fois que l'occasion s'en
presenteroit, qu'il seroit bientôt desabusé de l'esperance qu'il a de
vous plaire. Pour moi, il ne m'a jamais plu, ajouta-t-elle; il n'a point
ce bon air qu'on ne prend qu'à la Cour[330], et la grande depense qu'il
fait dans Seville n'a rien de poli et rien qui ne sente son etranger.»
Elle s'efforça ensuite de faire une fort desagreable peinture de dom
Juan de Peralte, ne se souvenant pas qu'au commencement qu'il parut dans
Seville elle avoit avoué à sa soeur qu'il ne lui deplaisoit pas, et que
toutes les fois qu'elle avoit eu à en parler elle l'avoit fait en le
louant avec quelque sorte d'emportement. Dorothée, remarquant sa soeur
si changée, ou qui feignoit de l'être, dans les sentimens qu'elle avoit
eus autrefois pour ce cavalier, la soupçonna d'avoir de l'inclination
pour lui, autant qu'elle lui vouloit faire croire de n'en avoir point,
et pour s'en eclaircir elle lui dit qu'elle n'etoit point offensée des
galanteries de dom Juan par l'aversion qu'elle eût pour sa personne, et
qu'au contraire, lui trouvant dans le visage quelque air de celui de dom
Sanche, il auroit été plus capable de lui plaire qu'aucun autre cavalier
de Seville, outre qu'elle savoit bien qu'etant riche et de bonne maison
il obtiendroit aisément le consentement de son père. «Mais,
ajouta-t-elle, je ne puis rien aimer après dom Sanche, et, puisque je
n'ai pu être sa femme, je ne la serai jamais d'un autre, et je passerai
le reste de mes jours dans un couvent.--Quand vous ne seriez pas encore
bien resolue à un si etrange dessein, lui dit Feliciane, vous ne pouvez
m'affliger davantage que de me le dire.--N'en doutez point, ma soeur,
lui repondit Dorothée; vous serez bientôt le plus riche parti de
Seville, et c'est ce qui me faisoit avoir envie de voir dom Juan pour
lui persuader d'avoir pour vous les sentimens d'amour qu'il a pour moi,
après l'avoir desabusé de l'esperance qu'il a que je puisse jamais
consentir à l'épouser; mais je ne le verrai que pour le prier de ne
m'importuner plus de ses galanteries, puisque je vois que vous avez tant
d'aversion pour lui. Et en verité, continua-t-elle, j'en ai du
deplaisir: car je ne vois personne dans Seville avec qui vous puissiez
être aussi bien mariée que vous le seriez avec lui.--Il m'est plus
indifferent que haïssable, lui dit Feliciane, et si je vous ai dit qu'il
me deplaisoit, ç'a été plutôt par quelque complaisance que j'ai voulu
avoir pour vous, que par une veritable aversion que j'eusse pour
lui.--Avouez plutôt, ma chère soeur, lui repondit Dorothée, que vous ne
me parlez pas ingenuement, et quand vous m'avez temoigné peu d'estime
pour dom Juan, que vous ne vous êtes pas souvenue que vous me l'avez
quelquefois extrêmement loué, ou que vous avez plutôt craint qu'il ne me
plût trop, que decouvert qu'il ne vous plaisoit guère.»
[Note 330: On reconnoît là, appliquée à la cour d'Espagne, l'opinion
commune à toute la bonne cabale et à la plupart des écrivains courtisans
du XVIIe siècle. Ce n'étoit pas seulement Mascarille qui tenoit «que,
hors de Paris, il n'y avoit point de salut pour les honnêtes gens.»
(Préc. rid., sc. 10.) Bussy-Rabutin a dit de même que partout ailleurs
qu'à Versailles on devient ridicule.]
Feliciane rougit à ces dernières paroles de Dorothée et se defit
extrêmement. Elle lui dit, l'esprit fort troublé, quantité de choses mal
arrangées, qui la defendirent moins qu'elles ne la convainquirent de ce
que l'accusoit sa soeur, et enfin elle lui confessa qu'elle aimoit dom
Juan. Dorothée ne desapprouva pas son amour, et lui promit de la servir
de tout son pouvoir. Dès le jour même, Isabelle, qui avoit rompu tout
commerce avec son Gusman depuis l'accident arrivé à dom Sanche, eut
ordre de Dorothée d'aller trouver dom Juan, de lui porter la clef d'une
porte du jardin de dom Manuel, et de lui dire que Dorothée et sa soeur
l'y attendroient, et qu'il se rendît à l'assignation à minuit, quand
leur père seroit couché. Isabelle, qui avoit été gagnée de dom Juan, et
qui avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le mettre bien dans l'esprit de
sa maîtresse, sans y avoir reussi, fut fort surprise de la voir si
changée et fort aise de porter une bonne nouvelle à une personne à qui
elle n'en avoit encore porté que de mauvaises, et de qui elle avoit dejà
reçu beaucoup de presens. Elle vola chez ce cavalier, qui eût eu peine à
croire sa bonne fortune, sans la fatale clef du jardin qu'elle lui remit
entre les mains. Il mit dans les siennes une petite bourse de
senteur[331], pleine de cinquante pistoles, dont elle eut pour le moins
autant de joie qu'elle venoit de lui en donner.
[Note 331: C'est-à-dire une bourse parfumée, remplie de senteurs. On
disoit, dans le même sens et de la même manière: des peaux, des gants de
senteur.]
Le hasard voulut que, la même nuit que dom Juan devoit avoir entrée dans
le jardin du père de Dorothée, dom Sanche, accompagné de son ami le
marquis, vint encore faire la ronde à l'entour du logis de cette belle
fille pour s'assurer davantage des desseins de son rival. Le marquis et
lui etoient sur les onze heures dans la rue de Dorothée, quand quatre
hommes bien armés s'arrêtèrent auprès d'eux. L'amant jaloux crut que
c'etoit son rival; il s'approcha de ces hommes et leur dit que le poste
qu'ils occupoient lui etoit commode pour un dessein qu'il avoit, et
qu'il les prioit de le lui céder. «Nous le ferions par civilité, lui
repondirent les autres, si le même poste que vous nous demandez n'etoit
absolument nécessaire à un dessein que nous avons aussi, et qui sera
executé assez tôt pour ne retarder pas longtemps l'exécution du vôtre.»
La colère de dom Sanche etoit dejà au plus haut point où elle pouvoit
aller: mettre donc l'epée à la main et charger ces hommes, qu'il
trouvoit incivils, fut presque la même chose. Cette attaque imprevue de
dom Sanche les surprit et les mit en desordre, et le marquis les
chargeant d'aussi grande vigueur qu'avoit fait son ami, ils se
defendirent mal et furent poussés plus vite que le pas jusqu'au bout de
la rue. Là dom Sanche reçut une legère blessure dans un bras, et perça
celui qui l'avoit blessé d'un si grand coup qu'il fut longtemps à
retirer son épée du corps de son ennemi, et crut l'avoir tué. Le
marquis, cependant, s'etoit opiniâtré à poursuivre les autres, qui
fuirent devant lui de toute leur force aussitôt qu'ils virent tomber
leur camarade. Dom Sanche vit à l'un des deux bouts de la rue des gens
avec de la lumière qui venoient au bruit du combat; il eut peur que ce
ne fût la justice, et c'etoit elle. Il se retira en diligence dans la
rue où le combat avoit commencé, et de cette rue dans une autre, au
milieu de laquelle il trouva tête pour tête un vieux cavalier qui
s'eclairoit d'une lanterne, et qui avoit mis l'epée à la main au bruit
que faisoit dom Sanche, qui venoit à lui en courant. Ce vieux cavalier
etoit dom Manuel, qui revenoit de jouer chez un de ses voisins, comme il
faisoit tous les soirs, et alloit entrer chez lui par la porte de son
jardin, qui etoit proche du lieu où le trouva dom Sanche. Il cria à
notre amoureux cavalier: «Qui va là?--Un homme, lui repondit dom Sanche,
à qui il importe de passer vite si vous ne l'en empêchez.--Peut-être,
lui dit dom Manuel, vous est-il arrivé quelque accident qui vous oblige
à chercher un asile; ma maison, qui n'est pas eloignée, vous en peut
servir.--Il est vrai, lui repondit dom Sanche, que je suis en peine de
me cacher à la justice, qui peut-être me cherche, et puisque vous êtes
assez généreux pour offrir votre maison à un etranger, il vous fie son
salut en toute assurance, et vous promet de n'oublier jamais la grâce
que vous lui faites, et de ne s'en servir qu'autant de temps qu'il lui
est nécessaire pour laisser passer outre ceux qui le cherchent.» Dom
Manuel, là dessus, ouvrit sa porte d'une clef qu'il avoit sur lui, et,
ayant fait entrer dom Sanche dans son jardin, le mit dans un bois de
lauriers en attendant qu'il iroit donner ordre à le cacher mieux dans sa
maison sans qu'il fût vu de personne.
Il n'y avoit pas longtemps que dom Sanche etoit caché entre ces
lauriers, quand il vit venir à lui une femme qui lui dit en
l'approchant: «Venez, mon cavalier, ma maîtresse Dorothée vous attend.»
A ce nom-là, dom Sanche pensa qu'il pouvoit bien être dans la maison de
sa maîtresse, et que le vieux cavalier etoit son père. Il soupçonna
Dorothée d'avoir donné assignation dans le même lieu à son rival, et
suivit Isabelle plus tourmenté de sa jalousie que de la peur de la
justice. Cependant dom Juan vint à l'heure qu'on lui avoit donnée,
ouvrit la porte du jardin de dom Manuel avec la clef qu'Isabelle lui
avoit donnée, et se cacha dans les mêmes lauriers d'où dom Sanche venoit
de sortir. Un moment après, il vit venir un homme droit à lui; il se mit
en état de se defendre s'il etoit attaqué, et fut bien surpris quand il
reconnut cet homme pour dom Manuel, qui lui dit qu'il le suivît et qu'il
l'alloit mettre en un lieu où il n'auroit pas à craindre d'être pris.
Dom Juan conjectura des paroles de dom Manuel qu'il pouvoit avoir fait
sauver dans son jardin quelque homme poursuivi de la justice. Il ne put
faire autre chose que de le suivre, en le remerciant du plaisir qu'il
lui faisoit, et l'on peut croire qu'il ne fut pas moins troublé du peril
qu'il couroit que fâché de l'obstacle qui faisoit manquer son amoureux
dessein. Don Manuel le conduisit dans sa chambre, et l'y laissa pour
s'aller faire dresser un lit dans une autre.
Laissons-le dans la peine où il doit être, et reprenons son frère dom
Sanche de Sylva. Isabelle le conduisit dans une chambre basse, qui
donnoit sur le jardin, où Dorothée et Feliciane attendoient dom Juan de
Peralte, l'une comme un amant à qui elle a grande envie de plaire,
l'autre pour lui declarer qu'elle ne peut l'aimer, et qu'il feroit mieux
de tâcher de plaire à sa soeur. Dom Sanche entra donc où etoient les
deux belles soeurs, qui furent bien surprises de le voir. Dorothée en
demeura sans sentiment, comme une personne morte, et si sa soeur ne
l'eût soutenue et ne l'eût mise dans une chaise, elle seroit tombée de
sa hauteur. Dom Sanche demeura immobile; Isabelle pensa mourir de peur
et crut que dom Sanche mort leur apparoissoit pour venger le tort que
lui faisoit sa maîtresse. Feliciane, quoique fort effrayée de voir dom
Sanche ressuscité, etoit encore plus en peine de l'accident de sa soeur,
qui reprit enfin ses esprits, et alors dom Sanche lui dit ces paroles:
«Si le bruit qui a couru de ma mort, ingrate Dorothée, n'excusoit en
quelque façon votre inconstance, le desespoir qu'elle me cause ne me
laisseroit pas assez de vie pour vous en faire des reproches. J'ai voulu
faire croire à tout le monde que j'etois mort pour être oublié de mes
ennemis, et non pas de vous, qui m'avez promis de n'aimer jamais que
moi, et qui avez si tôt manqué à votre promesse. Je me pourrois venger,
et faire tant de bruit par mes cris et par mes plaintes que votre père
s'en eveilleroit et trouveroit l'amant que vous cachez dans sa maison;
mais, insensé que je suis, j'ai peur encore de vous deplaire, et je
m'afflige davantage de ce que je ne dois plus vous aimer, que de ce que
vous en aimez un autre. Jouissez, belle infidèle, jouissez de votre cher
amant; ne craignez plus rien dans vos nouvelles amours: je vous
delivrerai bientôt d'un homme qui vous pourroit reprocher toute votre
vie que vous l'avez trahi lorsqu'il exposoit sa vie pour vous venir
revoir.»
Dom Sanche voulut s'en aller après ces paroles; mais Dorothée l'arrêta,
et alloit tâcher de se justifier, quand Isabelle lui dit, fort effrayée,
que dom Manuel la suivoit. Dom Sanche n'eut que le temps de se mettre
derrière la porte. Le vieillard fit une reprimande à ses filles de ce
qu'elles n'etoient pas encore couchées, et, cependant qu'il eut le dos
tourné vers la porte de la chambre, dom Sanche en sortit, et, gagnant le
jardin, s'alla remettre dans le même bois de lauriers où il s'etoit dejà
mis, et où, preparant son courage à tout ce qui lui pourroit arriver, il
attendit une occasion de sortir quand elle se presenteroit. Dom Manuel
etoit entré dans la chambre de ses filles pour y prendre de la lumière
et pour aller de là ouvrir la porte de son jardin aux officiers de la
justice, qui y frappoient pour la faire ouvrir, parcequ'on leur avoit
dit que dom Manuel avoit retiré dans sa maison un homme qui pouvoit être
de ceux qui venoient de se battre dans la rue. Dom Manuel ne fit point
de difficulté de les laisser chercher dans sa maison, croyant bien
qu'ils ne feroient pas ouvrir sa chambre, et que le cavalier qu'ils
cherchoient y etoit enfermé. Dom Sanche, voyant qu'il ne pouvoit eviter
d'être trouvé par le grand nombre de sergens qui s'etoient repandus par
le jardin, sortit du bois de lauriers où il etoit, et, s'approchant de
dom Manuel, qui etoit fort surpris de le voir, lui dit à l'oreille qu'un
cavalier d'honneur gardoit sa parole et n'abandonnoit jamais une
personne qu'il avoit prise en sa protection. Dom Manuel pria le prevôt,
qui etoit son ami, de lui laisser dom Sanche en sa garde, ce qui lui fut
aisement accordé, et à cause de sa qualité, et parceque le blessé ne
l'etoit pas dangereusement. La justice se retira, et dom Manuel ayant
reconnu, par les mêmes discours qu'il avoit tenus à dom Sanche quand il
le trouva et que ce cavalier lui redit, que c'etoit veritablement celui
qu'il avoit reçu dans son jardin, ne douta point que l'autre ne fût
quelque galant introduit dans sa maison par ses filles ou par Isabelle.
Pour s'en eclaircir, il fit entrer dom Sanche de Sylva dans une chambre,
et le pria d'y demeurer jusqu'à ce qu'il le vînt trouver. Il alla dans
celle où il avoit laissé dom Juan de Peralte, à qui il feignit que son
valet etoit entré en même temps que les officiers de la justice, et
qu'il demandoit à parler à lui. Dom Juan savoit bien que son valet de
chambre etoit fort malade et peu en etat de le venir trouver, outre
qu'il ne l'eût pas fait sans son ordre quand il eût su où il etoit, ce
qu'il ignoroit. Il fut donc fort troublé de ce que lui dit dom Manuel, à
qui, à tout hasard, il repondit que son valet n'avoit qu'à l'aller
attendre dans son logis. Dom Manuel le reconnut alors pour ce jeune
gentilhomme indien qui faisoit tant de bruit dans Seville, et, etant
bien informé de sa qualité et de son bien, resolut de ne le laisser
point sortir de sa maison qu'il n'eût epousé celle de ses filles avec
qui il auroit le moindre commerce. Il s'entretint quelque temps avec lui
pour s'eclaircir davantage des doutes dont il avoit l'esprit agité.
Isabelle, du pas de la porte, les vit parlant ensemble et l'alla dire à
sa maîtresse. Dom Manuel entrevit Isabelle et crut qu'elle venoit de
faire quelque message à dom Juan de la part de sa fille. Il le quitta
pour courir après elle dans le temps que le flambeau qui eclairoit la
chambre acheva de brûler et s'eteignit de lui-même.
Cependant que le vieillard ne trouve pas Isabelle où il la cherche,
cette fille apprend à Dorothée et à Feliciane que dom Sanche etoit dans
la chambre de leur père, et qu'elle les avoit vus parler ensemble. Les
deux soeurs y coururent sur sa parole. Dorothée ne craignoit point de
trouver son cher dom Sanche avec son père, resolue qu'elle etoit de lui
confesser qu'elle l'aimoit et qu'elle en avoit eté aimée, et de lui dire
à quelle intention elle avoit donné assignation à dom Juan. Elle entra
donc dans la chambre, qui etoit sans lumière, et s'etant rencontrée avec
dom Juan dans le temps qu'il en sortoit, elle le prit pour dom Sanche,
l'arrêta par le bras, et lui parla en cette sorte: «Pourquoi me fuis-tu,
cruel dom Sanche, et pourquoi n'as-tu pas voulu entendre ce que j'aurois
pu repondre aux injustes reproches que tu m'as faits? J'avoue que tu ne
m'en pourrois faire d'assez grands si j'etois aussi coupable que tu as
en quelque façon sujet de le croire; mais tu sçais bien qu'il y a des
choses fausses qui ont quelquefois plus d'apparence de verité que la
verité même, et qu'elle se decouvre toujours avec le temps; donne-moi
donc celui de te la faire voir en debrouillant la confusion où ton
malheur et le mien, et peut-être celui de plusieurs autres, nous vient
de mettre. Aide-moi à me justifier, et ne hasarde pas d'être injuste
pour être trop precipité à me condamner devant que de m'avoir
convaincue. Tu peux avoir ouï dire qu'un cavalier m'aime, mais as-tu ouï
dire que je l'aime aussi? Tu peux l'avoir trouvé ici, car il est vrai
que je l'y ai fait venir; mais quand tu sçauras à quel dessein je l'ai
fait, je suis assurée que tu auras un cruel remords de m'avoir offensée
lorsque je te donne la plus grande marque de fidelité que je te puis
donner. Que n'est-il en ta presence, ce cavalier dont l'amour
m'importune? Tu connoîtrois par ce que je lui dirois si jamais il a pu
dire qu'il m'aimât, et si j'ai jamais voulu lire les lettres qu'il m'a
ecrites. Mais mon malheur, qui me l'a toujours fait voir quand sa vue
m'a pu nuire, m'empêche de le voir quand il me pourroit servir à te
desabuser.»
Dom Juan eut la patience de laisser parler Dorothée sans l'interrompre,
pour en apprendre encore davantage qu'elle ne lui en devoit decouvrir.
Enfin, il alloit peut-être la quereller, quand dom Sanche, qui cherchoit
de chambre en chambre le chemin du jardin, qu'il avoit manqué, et qui
ouït la voix de Dorothée qui parloit à dom Juan, s'approcha d'elle avec
le moindre bruit qu'il put et fut pourtant ouï de dom Juan et des deux
soeurs. Dans ce même temps dom Manuel entra dans la même chambre avec de
la lumière, que portoient devant lui quelques uns de ses domestiques.
Les deux rivaux se virent et furent vus se regardant fierement l'un
l'autre, la main sur la garde de leurs epées. Dom Manuel se mit au
milieu d'eux et commanda à sa fille d'en choisir un pour mari, afin
qu'il se battît contre l'autre. Dom Juan prit la parole et dit que, pour
lui, il cedoit toutes ses pretentions, s'il en pouvoit avoir, au
cavalier qu'il voyoit devant lui. Dom Sanche dit la même chose et ajouta
que, puisque dom Juan avoit eté introduit chez dom Manuel par sa fille,
il y avoit apparence qu'elle l'aimoit et en etoit aimée; que, pour lui,
il mourroit mille fois plutôt que de se marier avec le moindre scrupule.
Dorothée se jeta aux pieds de son père et le conjura de l'entendre. Elle
lui conta tout ce qui s'etoit passé entre elle et dom Sanche de Sylva
devant qu'il eût tué dom Diègue pour l'amour d'elle. Elle lui apprit que
dom Juan de Peralte etoit ensuite devenu amoureux d'elle, le dessein
qu'elle avoit eu de le desabuser et de lui proposer de demander sa soeur
en mariage, et elle conclut que, si elle ne pouvoit persuader son
innocence à dom Sanche, elle vouloit dès le jour suivant entrer dans un
couvent pour n'en sortir jamais. Par sa relation les deux frères se
reconnurent: dom Sanche se raccommoda avec Dorothée, qu'il demanda en
mariage à dom Manuel; dom Juan lui demanda aussi Feliciane, et dom
Manuel les reçut pour ses gendres avec une satisfaction qui ne se peut
exprimer.
Aussitôt que le jour parut, dom Sanche envoya querir le marquis Fabio,
qui vint prendre part en la joie de son ami. On tint l'affaire secrète
jusqu'à tant que dom Manuel et le marquis eurent disposé un cousin,
heritier de dom Diègue, à oublier la mort de son parent et à
s'accommoder avec dom Sanche. Pendant la negociation, le marquis Fabio
devint amoureux de la soeur de ce cavalier et la lui demanda en mariage.
Il reçut avec beaucoup de joie une proposition si avantageuse à sa
soeur, et dès lors se laissa aller à tout ce qu'on lui proposa en faveur
de dom Sanche. Les trois mariages se firent en un même jour; tout y alla
bien de part et d'autre, et même longtemps, ce qui est à considerer.