CHAPITRE XIX.

Les deux Frères rivaux[323].

Dorothée et Feliciane de Montsalve etoient les deux plus aimables filles

de Seville, et, quand elles ne l'eussent pas été, leur bien et leur

condition les eussent fait rechercher de tous les cavaliers qui avoient

envie de se bien marier. Dom Manuel, leur père, ne s'etoit point encore

declaré en faveur de personne, et Dorothée, sa fille, qui, comme aînée,

devoit être mariée devant sa soeur, avoit comme elle si bien menagé ses

regards et ses actions, que le plus presomptueux de ses pretendans avoit

encore à douter si ses promesses amoureuses en etoient bien ou mal

reçues. Cependant ces belles filles n'alloient point à la messe sans un

cortége d'amans bien parés; elles ne prenoient point d'eau benite que

plusieurs mains, belles ou laides, ne leur en offrissent à la fois;

leurs beaux yeux ne se pouvoient lever de dessus leurs livres de prières

qu'ils ne se trouvassent le centre de je ne sais combien de regards

immoderés, et elles ne faisoient pas un pas dans l'eglise qu'elles

n'eussent des reverences à rendre. Mais si leur merite leur causoit tant

de fatigues dans les lieux publics et dans les eglises, il leur attiroit

souvent devant les fenêtres de la maison de leur père des divertissemens

qui leur rendoient supportable la sevère clôture à quoi les obligeoient

leur sexe et la coutume de la nation. Il ne se passoit guère de nuit

qu'elles ne fussent regalées de quelque musique, et l'on couroit fort

souvent la bague devant leurs fenêtres, qui donnoient sur une place

publique.

[Note 323: Traduite librement de la première nouvelle des Alivios de

Cassandra, intitulée: La confusion de una noche. V. notre notice en tête

du volume.]

Un jour, entre autres, un etranger s'y fit admirer par son adresse sur

tous les cavaliers de la ville, et fut remarqué pour un homme

parfaitement bien fait par les deux belles soeurs. Plusieurs cavaliers

de Seville, qui l'avoient connu en Flandre, où il avoit commandé un

regiment de cavalerie, le convièrent de courir la bague avec eux; ce

qu'il fit habillé à la soldate. À quelques jours de là, on fit dans

Seville la ceremonie de sacrer un evêque. L'etranger, qui se faisoit

appeler dom Sanche de Sylva, se trouva dans l'eglise où se faisoit la

ceremonie, avec les plus galans de Seville, et les belles soeurs de

Monsalve s'y trouvèrent aussi, entre plusieurs dames deguisées comme

elles à la mode de Seville, avec une mante de grosse etoffe et un petit

chappeau couvert de plumes sur la tête. Dom Sanche se trouva par hasard

entre les deux belles soeurs et une dame, qu'il accosta, mais qui le

pria civilement de ne parler point à elle et de laisser libre la place

qu'il occupoit à une personne qu'elle attendoit. Dom Sanche lui obéit,

et, s'approchant de Dorothée de Montsalve, qui étoit plus près de lui

que sa soeur et qui avoit vu ce qui s'étoit passé entre cette dame et

lui: «J'avois espéré, lui dit-il, qu'etant etranger, la dame à qui j'ai

voulu parler ne me refuseroit pas sa conversation; mais elle m'a puni

d'avoir cru trop temerairement que la mienne n'etoit pas à mepriser. Je

vous supplie, continua-t-il, de n'avoir pas tant de rigueur qu'elle pour

un etranger qu'elle vient de maltraiter, et, pour la gloire des dames de

Seville, de lui donner sujet de se louer de leur bonté.--Vous m'en

donnez un bien grand de vous traiter aussi mal qu'a fait cette dame, lui

repondit Dorothée, puisque vous n'avez recours à moi qu'à son refus;

mais, afin que vous n'ayez pas à vous plaindre des dames de mon pays, je

veux bien ne parler qu'avec vous tant que durera la ceremonie, et par là

vous jugerez que je n'ai point donné ici de rendez-vous à

personne.--C'est de quoi je suis etonné, faite comme vous êtes, lui dit

dom Sanche, et il faut que vous soyez bien à craindre ou que les galans

de cette ville soient bien timides, ou plutôt que celui dont j'occupe le

poste soit absent.--Et pensez-vous, lui dit Dorothée, que je sçache si

peu comment il faut aimer qu'en l'absence d'un galant je ne m'empêchasse

pas bien d'aller en une assemblée où je le trouverois à redire? Ne

faites pas une autre fois un si mauvais jugement d'une personne que vous

ne connoissez pas.--Vous connoîtriez bien, répliqua dom Sanche, que je

juge de vous plus avantageusement que vous ne pensez, si vous me

permettiez de vous servir autant que mon inclination m'y porte.--Nos

premiers mouvemens ne sont pas toujours bons à suivre, lui dit Dorothée,

et de plus il se trouve une grande difficulté dans ce que vous me

proposez.--Il n'y en a point que je ne surmonte pour meriter d'être à

vous, lui repartit dom Sanche.--Ce n'est pas un dessein de peu de jours,

lui repondit Dorothée; vous ne songez peut-être pas que vous ne faites

que passer par Seville, et peut-être ne sçavez-vous pas aussi que je ne

trouverois pas bon qu'on ne m'aimât qu'en passant.--Accordez-moi

seulement ce que je vous demande, lui dit-il, et je vous promets que je

serai dans Seville toute ma vie.--Ce que vous me dites là est bien

galant, repartit Dorothée, et je m'etonne fort qu'un homme qui sçait

dire de pareilles choses n'ait point encore ici choisi de dame à qui il

pût debiter sa galanterie. N'est-ce point qu'il ne croit point qu'elles

en valent la peine?--C'est plutôt qu'il se defie de ses forces, lui dit

dom Sanche.--Repondez-moi precisément à ce que je vous demande, lui dit

Dorothée, et m'apprenez confidemment celle de nos dames qui auroit le

pouvoir de vous arrêter dans Seville.--Je vous ai dejà dit que vous m'y

arrêteriez si vous vouliez, lui repondit dom Sanche.--Vous ne m'avez

jamais vue, lui dit Dorothée; declarez-vous donc sur quelque autre.--Je

vous avouerai donc, puisque vous me l'ordonnez, lui dit dom Sanche, que,

si Dorothée de Montsalve avoit autant d'esprit que vous, je croirois un

homme heureux dont elle estimeroit le merite et souffriroit les

soins.--Il se trouve dans Seville plusieurs dames qui l'egalent et même

qui la surpassent, lui dit Dorothée; mais, ajouta-t-elle, n'avez-vous

point ouï dire qu'entre ses galans il s'en trouvât quelqu'un qu'elle

favorisât plus que les autres?--Comme je me suis vu fort eloigné de la

meriter, lui dit dom Sanche, je ne me suis pas beaucoup mis en peine de

m'informer de ce que vous dites.--Pourquoi ne la meriteriez-vous pas

aussitôt qu'un autre? lui demanda Dorothée. Le caprice des dames est

quelquefois étrange, et souvent le premier abord d'un nouveau venu fait

plus de progrès que plusieurs années de service des galans qui sont tous

les jours devant leurs yeux.--Vous vous defaites de moi adroitement, dit

dom Sanche, en me donnant courage d'en aimer une autre que vous, et je

vois bien par là que vous ne considéreriez guère les services d'un

nouveau galant, au prejudice de celui avec qui il y a longtemps que vous

êtes engagée.--Ne vous mettez pas cela dans l'esprit, lui repondit

Dorothée, et croyez plutôt que je ne suis pas assez facile à persuader

par une simple cajolerie pour croire la vôtre l'effet d'une inclination

naissante, et même ne m'ayant jamais vue.--S'il ne manque que cela à la

declaration d'amour que je vous fais pour la rendre recevable, repartit

dom Sanche, ne vous cachez pas davantage à un étranger qui est déjà

charmé de votre esprit.--Le vôtre ne le seroit pas de mon visage, lui

repondit Dorothée.--Ah! vous ne pouvez être que fort belle, repliqua dom

Sanche, puisque vous avouez si franchement que vous ne l'êtes pas, et je

ne doute plus à cette heure que vous ne vous vouliez défaire de moi

parceque je vous ennuie, ou que toutes les places de votre coeur ne

soient dejà prises. Il n'est donc pas juste, ajouta-t-il, que la bonté

que vous avez eue à me souffrir se lasse davantage, et je ne veux pas

vous laisser croire que je n'aie eu dessein que de passer mon temps,

lorsque je vous offrois tout celui de ma vie.--Pour vous témoigner, lui

dit Dorothée, que je ne veux pas avoir perdu celui que j'ai employé à

m'entretenir avec vous, je serai bien aise de ne m'en separer point que

je ne sache qui vous êtes.--Je ne puis faillir en vous obeissant. Sachez

donc, aimable inconnue, lui dit-il, que je porte le nom de Sylva, qui

est celui de ma mère; que mon père est gouverneur de Quito dans le

Perou, que je suis dans Seville par son ordre, et que j'ai passé toute

ma vie en Flandre, où j'ai merité des plus beaux emplois de l'armée et

une commanderie de Sainte-Jacques. Voilà en peu de paroles ce que je

suis, continua-t-il, et il ne tiendra desormais qu'à vous que je ne vous

puisse faire sçavoir, en un lieu moins public, ce que je veux être toute

ma vie.--Ce sera le plus tôt que je pourrai, lui dit Dorothée, et

cependant, sans vous mettre en peine de me connoître davantage, si vous

ne voulez vous mettre en danger de ne me connoître jamais,

contentez-vous de savoir que je suis de qualité et que mon visage ne

fait pas peur.»

Dom Sanche la quitta, lui faisant une profonde reverence, et alla

joindre un grand nombre de galans à louer qui s'entretenoient ensemble.

Quelques dames tristes, de celles qui sont toujours en peine de la

conduite des autres et fort en repos de la leur, qui se font

d'elles-mêmes arbitres du mal et du bien, quoiqu'on puisse faire des

gageures sur leur vertu comme sur tout ce qui n'est pas bien averé, et

qui croient qu'avec un peu de rudesse brutale et de grimace devote elles

ont de l'honneur à revendre, quoique l'enjoûment de leur jeunesse ait

eté plus scandaleux que le chagrin de leurs rides n'a eté de bon

exemple, ces dames donc, le plus souvent de connoissance très courte,

diront ici que mademoiselle Dorothée est pour le moins une etourdie, non

seulement d'avoir si brusquement fait de si grandes avances à un homme

qu'elle ne connoissoit que de vue, mais aussi d'avoir souffert qu'on lui

parlât d'amour, et que, si une fille sur qui elles auroient du pouvoir

en avoit fait autant, elle ne seroit pas un quart d'heure dans le monde.

Mais que les ignorantes sachent que chaque pays a ses coutumes

particulières, et que, si en France les femmes, et même les filles, qui

vont partout sur leur bonne foi, s'offensent, ou du moins le doivent

faire, de la moindre declaration d'amour, qu'en Espagne, où elles sont

resserrées comme des religieuses, on ne les offense point de leur dire

qu'on les aime, quand celui qui le leur diroit n'auroit pas de quoi se

faire aimer. Elles font bien davantage: ce sont toujours presque les

dames qui font les premières avances, et qui sont les premières prises,

parcequ'elles sont les dernières à être vues des galans qu'elles voient

tous les jours dans les églises, dans le cours, et de leurs balcons et

jalousies[324].

[Note 324: C'est du moins ainsi que les choses se passent presque

toujours dans les romans, nouvelles et drames espagnols ou imités de

l'espagnol.]

Dorothée fit confidence à sa soeur Feliciane de la conversation qu'elle

avoit eue avec dom Sanche, et lui avoua que cet etranger lui plaisoit

davantage que tous les cavaliers de Seville; et sa soeur approuva fort

le dessein qu'elle avoit fait sur sa liberté. Les deux belles soeurs

moralisèrent longtemps sur les priviléges avantageux qu'avoient les

hommes par dessus les femmes, qui n'etoient presque jamais mariées qu'au

choix de leurs parens, qui n'etoit pas toujours à leur gré, au lieu que

les hommes se pouvoient choisir des femmes aimables. «Pour moi, disoit

Dorothée à sa soeur, je suis bien assurée que l'amour ne me fera jamais

rien faire contre mon devoir; mais je suis aussi bien resolue de ne me

marier jamais avec un homme qui ne possedera pas lui seul tout ce que

j'aurois à chercher en plusieurs autres, et j'aime bien mieux passer ma

vie dans un couvent qu'avec un mari que je ne pourrois pas aimer.»

Feliciane dit à sa soeur qu'elle avoit pris cette resolution-là aussi

bien qu'elle, et elles s'y fortifièrent l'une l'autre par tous les

raisonnemens que leurs beaux esprits leur fournirent sur ce sujet.

Dorothée trouvoit de la difficulté à tenir à dom Sanche la parole

qu'elle lui avoit donnée de se faire connoître à lui, et elle en

temoignoit à sa soeur beaucoup d'inquietude; mais Feliciane, qui etoit

heureuse à trouver des expediens, fit souvenir à sa soeur qu'une dame de

leurs parentes, et de plus de leurs intimes amies (car toutes les

parentes n'en sont pas)[325], la serviroit de tout son coeur dans une

affaire où il y alloit de son repos. «Vous sçavez bien, lui disoit cette

bonne soeur, la plus commode du monde, que Marine, qui nous a servies si

long-temps, est mariée à un chirurgien qui loue de notre parente une

petite maison jointe à la sienne, et que les deux maisons ont une entrée

l'une dans l'autre. Elles sont dans un quartier eloigné, et quand on

remarqueroit que nous irions visiter notre parente plus souvent que nous

n'aurions jamais fait, on ne prendra pas garde que ce dom Sanche entre

chez un chirurgien, outre qu'il y peut entrer de nuit et deguisé.»

[Note 325: Nouvelle allusion probablement à sa belle-mère, et sans

doute aussi à ses soeurs et à son frère du second lit, Madeleine, Claude

et Nicolas Scarron, dont il eut beaucoup à se plaindre, et contre qui il

fut obligé de plaider. V. factum ou requête, etc.]

Cependant que Dorothée dresse à l'aide de sa soeur le plan de son

intrigue amoureuse, qu'elle dispose sa parente à la servir et instruit

Marine de ce qu'elle a à faire, dom Sanche songe en son inconnue, ne

sçait si elle lui a promis de lui faire sçavoir de ses nouvelles pour se

moquer de lui, et la voit tous les jours sans la connoître, ou dans les

églises, ou à son balcon, recevant les adorations de ses galans, qui

sont tous de la connoissance de dom Sanche, et les plus grands amis

qu'il ait dans Seville. Il s'habilloit un matin, songeant à son

inconnue, quand on lui vint dire qu'une femme voilée le demandoit. On la

fit entrer, et il en reçut le billet que vous allez lire:

Le Roman Comique · 第 75 / 265 题