De quelle façon le sommeil de Ragotin fut interrompu.
L'agreable Inezille acheva de lire sa nouvelle et fit regretter à tous,
ses auditeurs de ce qu'elle n'etoit pas plus longue. Tandis qu'elle la
lut, Ragotin, qui, au lieu de l'ecouter, s'etoit mis à entretenir son
mari sur le sujet de la magie, s'endormit dans une chaise basse où il
etoit, ce que l'operateur fit aussi. Le sommeil de Ragotin n'etoit pas
tout à fait volontaire, et s'il eût pu resister aux vapeurs des viandes
qu'il avoit mangées en grande quantité, il eut été attentif par
bienséance à la lecture de la nouvelle d'Inezille. Il ne dormoit donc
pas de toute sa force, laissant souvent aller sa tête jusqu'à ses
genoux, et la relevant, tantôt demi endormi, et tantôt se reveillant en
sursaut, comme on fait plus souvent qu'ailleurs au sermon, quand on s'y
ennuie.
Il y avoit un belier dans l'hôtellerie, à qui la canaille qui va et
vient d'ordinaire en de semblables maisons avoit accoutumé de presenter
la tête, les mains devant, contre lesquelles le belier prenoit sa
course, et choquoit rudement de la sienne, je veux dire de sa tête,
comme tous les beliers font de leur naturel. Cet animal alloit sur sa
bonne foi par toute l'hôtellerie, et entroit même dans les chambres, où
l'on lui donnoit souvent à manger. Il etoit dans celle de l'operateur
dans le temps qu'Inezille lisoit sa nouvelle. Il aperçut Ragotin à qui
le chapeau etoit tombé de la tête, et qui, comme je vous ai dejà dit, la
haussoit et baissoit souvent. Il crut que c'etoit un champion qui se
presentoit à lui pour exercer sa valeur contre la sienne. Il recula
quatre ou cinq pas en arrière, comme l'on fait pour mieux sauter, et
partant comme un cheval dans une carrière, alla heurter de sa tête armée
de cornes celle de Ragotin, qui etoit chauve par en haut. Il la lui
auroit cassée comme un pot de terre, de la force qu'il la choqua: mais,
par bonheur pour Ragotin, il la prit dans le temps qu'il la haussoit, et
ainsi ne fit que lui froisser superficiellement le visage. L'action du
belier surprit tellement ceux qui la virent qu'ils en demeurèrent comme
en extase, sans toutefois oublier d'en rire; si bien que le belier,
qu'on faisoit toujours choquer plus d'une fois, put sans empêchement
reprendre autant de champ qu'il lui en falloit pour une seconde course,
et vint inconsiderement donner dans les genoux de Ragotin, dans le temps
que, tout etourdi du choc du belier et le visage ecorché et sanglant en
plusieurs endroits, il avoit porté ses mains à ses yeux, qui lui
faisoient grand mal, ayant eté egalement foulés l'un et l'autre chacun
de sa corne en particulier, parce-que celles du belier etoient entre
elles à la même distance qu'etoient entre eux les yeux du malheureux
Ragotin. Cette seconde attaque du belier les lui fit ouvrir, et il n'eut
pas plutôt reconnu l'auteur de son dommage, qu'en la colère où il etoit
il frappa de sa main fermée le belier par la tête, et se fit grand mal
contre ses cornes. Il en enragea beaucoup, et encore plus d'ouïr rire
toute l'assistance, qu'il querella en general, et sortit de la chambre
en furie. Il sortoit aussi de l'hôtellerie, mais l'hôte l'arrêta pour
compter, ce qui lui fut peut-être aussi fâcheux que les coups de cornes
du belier.