CHAPITRE XVIII.

Qui n'a pas besoin de titre.

On representa le jour suivant le Nicomède de l'inimitable M. de

Corneille[318]. Cette comedie[319] est admirable, à mon jugement, et

celle de cet excellent poète de theâtre en laquelle il a plus mis du

sien et a plus fait paroître la fecondité et la grandeur de son genie,

donnant à tous les acteurs des caractères fiers, tous differens les uns

des autres. La representation n'en fut point troublée, et ce fut

peut-être à cause que Ragotin ne s'y trouva pas. Il ne se passoit guère

de jour qu'il ne s'attirât quelque affaire, à quoi sa mauvaise gloire et

son esprit violent et presomptueux contribuoient autant que sa mauvaise

fortune, qui jusqu'alors ne lui avoit point fait de quartier. Le petit

homme avoit passé l'après-dînée dans la chambre du mari d'Inezille,

l'operateur Ferdinando Ferdinandi, Normand, se disant Venitien, comme je

vous ai déjà dit, medecin spagyrique[320] de profession, et, pour dire

franchement ce qu'il etoit, grand charlatan, et encore plus grand

fourbe. La Rancune, pour se donner quelque relâche des importunités que

lui faisoit sans cesse Ragotin, à qui il avoit promis de le faire aimer

de mademoiselle de l'Etoille, lui avoit fait accroire que l'operateur

etoit un grand magicien, qui pouvoit faire courir en chemise, après un

homme, la femme du monde la plus sage; mais qu'il ne faisoit de

semblables merveilles que pour ses amis particuliers dont il connoissoit

la discretion, à cause qu'il s'étoit mal trouvé d'avoir fait agir son

art pour des plus grands seigneurs de l'Europe. Il conseilla à Ragotin

de mettre tout en usage pour gagner ses bonnes grâces, ce qu'il lui

assura ne lui devoir pas être difficile, l'opérateur étant homme

d'esprit, qui devenoit aisément amoureux de ceux qui en avoient, et qui,

quand une fois il aimoit quelqu'un, n'avoit plus rien de reservé pour

lui. Il n'y a qu'à louer ou à respecter un homme glorieux, on lui fait

faire ce que l'on veut. Il n'en est pas de même d'un homme patient, il

n'est pas aisé à gouverner, et l'expérience apprend qu'une personne

humble, et qui a le pouvoir sur soi de remercier quand on l'a refusée,

vient plutôt à bout de ce qu'elle entreprend que celle qui s'offense

d'un refus. La Rancune persuada à Ragotin ce qu'il voulut, et Ragotin,

dès l'heure même, alla persuader à l'operateur qu'il étoit un grand

magicien. Je ne vous redirai point ce qu'il lui dit; il suffit que

l'operateur, qui avoit été averti par la Rancune, joua bien son

personnage et nia qu'il fût magicien d'une manière à faire croire qu'il

l'étoit. Ragotin passa l'après-dînée auprès de lui, qui avoit un matras

sur le feu pour quelque operation chimique, et pour ce jour-là n'en put

rien tirer d'affirmatif, dont l'impatient Manceau passa une nuit fort

mauvaise. Le jour suivant, il entra dans la chambre de l'opérateur, qui

etoit encore dans le lit. Inezille le trouva fort mauvais; car elle

n'etoit plus d'âge à sortir de son lit fraîche comme une rose, et elle

avoit besoin tous les matins d'être longtemps enfermée en particulier,

devant que d'être en etat de paroître en public. Elle se coula donc dans

un petit cabinet, suivie de sa servante Morisque, qui lui porta toutes

ses munitions d'amour[321], et cependant Ragotin remit le sieur

Ferdinandi sur la magie, et le sieur Ferdinandi s'ouvrit plus qu'il

n'avoit fait, mais sans lui vouloir rien promettre. Ragotin lui voulut

donner des marques de sa largesse. Il fit fort bien apprêter le dîner,

et y convia les comediens et les comediennes. Je ne vous dirai point les

particularités du repas; vous sçaurez seulement qu'on s'y rejouit

beaucoup et qu'on y mangea de grande force. Après dîner, Inezille fut

priée par le Destin et les comediennes de leur dire quelque historiette

espagnole de celles qu'elle composoit ou traduisoit tous les jours, à

l'aide du divin[322] Roquebrune, qui lui avoit juré par Apollon et les

neuf Soeurs qu'il lui apprendroit dans six mois toutes les grâces et les

finesses de notre langue. Inezille ne se fit point prier, et, tandis que

Ragotin fit la cour au magicien Ferdinandi, elle lut d'un ton de voix

charmant la Nouvelle que vous allez lire dans le suivant chapitre.

[Note 318: À cette époque, la réputation de Corneille avoit

entièrement, et depuis long-temps, triomphé des premières attaques, et

le public ne se souvenoit plus des critiques de l'Académie, de Mairet,

de Scudéry et de Claveret. Corneille n'étoit plus alors que l'admirable,

l'inimitable et l'incomparable; son nom ne paroissoit guère sans être

escorté de ces épithètes, qui sembloient en être devenues partie

intégrante. V. encore Rom. com., III, 8. On peut lire, dans la

Prétieuse, ou le mystère des ruelles, de l'abbé de Pure, un curieux

éloge du même poète, qui vient à l'appui de notre remarque. (I, p.

357).]

[Note 319: Ce nom de comédie s'appliquoit, même encore long-temps

après Corneille, comme un terme générique, aux pièces de théâtre, sans

en excepter les tragédies proprement dites. On le trouve en ce sens dans

Mme de Sévigné: «Les comédies de Corneille, dit le P. Bouhours, ont un

caractère romain et je ne sais quoi d'héroïque; les comédies de Racine

ont quelque chose de fort touchant, etc.» Du reste, quoique Nicomède ait

porté dès son origine le titre de tragédie, le ton général et le

caractère de cette pièce, qui ne renferme pas de catastrophe tragique,

sont plutôt d'une comédie héroïque que d'une tragédie: on sait, sans

parler du rôle de Prusias, que celui du héros principal n'est autre

chose que le caractère du railleur mis en scène. Aussi, quand on reprit

Nicomède pour la première fois, après plus de quatre-vingts ans

d'interruption, en 1756, les acteurs ne lui donnèrent d'abord que le

titre de tragi-comédie. Du reste, Scarron se trouve ici d'accord,

probablement sans s'en douter, pour le nom qu'il donne à cette pièce,

avec les principes exposés par Corneille lui-même dans son Epître

dédicatoire de don Sanche d'Aragon, où, expliquant pourquoi il a

intitulé cet ouvrage comédie héroïque, il en prend occasion de

développer ce qui fait, suivant lui, la base essentielle et la

différence constitutive de la tragédie et de la comédie.]

[Note 320: Epithète savante et prétentieuse, tirée de deux mots

grecs ([Greek: span ageirein]), dont s'affubloient les médecins

chimiques qui n'étoient pas de la Faculté, à l'encontre des médecins

galéniques.

Le trop lent galénique,

Le chimique trop prompt, l'impudent spagirique,

Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,

Feront expérience aux frais des corps humains.

(Sénecé, Les trav. d'Apollon, sat.)]

[Note 321: Voir, sur ces medicamenta faciei, dont usoient les dames

du 17e siècle autant que celles du nôtre, un endroit du Roman satyrique

de Jean de Lannel, 1624 (l. II, p. 194 et suiv.).--V. aussi, dans

Scarron, l'Héritier ridicule (V. 1), un passage qui semble fait exprès

pour cette note:

Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,

Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,

De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,

Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas

Estallent des beautez qu'ils ne possèdent pas.

On les peut appeler visages de moquette:

Un tiers de leur personne est dessous la toilette,

L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;

et Molière, Préc. rid., IV, sans parler de quelques ouvrages plus

autorisés sur la matière, tels que le Parfumeur françois, de Simon

Barbe, 1693, etc.]

[Note 322: On prodiguoit alors cette épithète aux poètes, surtout

dans les madrigaux, odes et sonnets qu'on leur adressoit pour être

insérés en tête de leurs oeuvres. Le duc de Saint-Aignan, flatté d'avoir

été nommé dans la Légende de Bourbon, traita Scarron lui-même de divin

dans une épître en vers. Ailleurs Mlle Descars lui parle de sa divine

plume. (Oeuvr. de Scarr., rec. de 1648.)]

Le Roman Comique · 第 74 / 265 题