CHAPITRE XVII.

Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grand Baguenodière.

Le Destin et l'Etoile, Leandre et Angelique, deux couples de beaux et

parfaits amans, arrivèrent dans la capitale du Maine sans faire de

mauvaise rencontre. Le Destin remit Angelique dans les bonnes grâces de

sa mère, à qui il sçut si bien faire valoir le merite, la condition et

l'amour de Leandre, que la bonne Caverne commença d'approuver la passion

que ce jeune garçon et sa fille avoient l'un pour l'autre autant qu'elle

s'y etoit opposée. La pauvre troupe n'avoit pas encore bien fait ses

affaires dans la ville du Mans; mais un homme de condition qui aimoit

fort la comedie supplea à l'humeur chiche des Manceaux[307]. Il avoit la

plus grande partie de son bien dans le Maine, avoit pris une maison dans

le Mans et y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis,

tant courtisans que provinciaux, et même quelques beaux esprits de

Paris, entre lesquels il se trouvoit des poètes du premier ordre, et

enfin il étoit une manière de Mecenas moderne. Il aimoit passionnément

la comedie et tous ceux qui s'en mêloient, et c'est ce qui attiroit tous

les ans dans la capitale du Maine les meilleures troupes de comediens du

royaume[308]. Ce seigneur que je vous dis arriva au Mans dans le temps

que nos pauvres comediens en vouloient sortir, mal satisfaits de

l'auditoire manceau. Il les pria d'y demeurer encore quinze jours pour

l'amour de lui, et pour les y obliger leur donna cent pistoles, et leur

en promit autant quand ils s'en iroient. Il etoit bien aise de donner le

divertissement de la comedie à plusieurs personnes de qualité, de l'un

et de l'autre sexe, qui arrivèrent au Mans dans le même temps et qui y

devoient faire sejour à sa prière. Ce seigneur, que j'appellerai le

marquis d'Orsé[309], etoit grand chasseur et avoit fait venir au Mans

son équipage de chasse, qui etoit des plus beaux qui fût en France. Les

landes et les forêts du Maine font un des plus agreables pays de chasse

qui se puisse trouver dans tout le reste de la France, soit pour le

cerf, soit pour le lièvre, et en ce temps-là la ville du Mans se trouva

pleine de chasseurs, que le bruit de cette grande fête y attira, la

plupart avec leurs femmes, qui furent ravies de voir des dames de la

cour pour en pouvoir parler le reste de leurs jours auprès de leur feu.

Ce n'est pas une petite ambition aux provinciaux que de pouvoir dire

quelquefois qu'ils ont vu en tel lieu et en tel temps des gens de la

cour, dont ils prononcent toujours le nom tout sec, comme par exemple:

Je perdis mon argent contre Roquelaure,--Crequi a tant

gagné,--Coaquin[310] court le cerf en Touraine. Et si on leur laisse

quelquefois entamer un discours de politique ou de guerre, ils ne

deparlent pas (si j'ose ainsi dire) tant qu'ils aient epuisé la matière

autant qu'ils en sont capables.

[Note 307: Scarron fait encore allusion à cette avarice dont il

accuse les Manceaux dans son Epistre à Madame d'Hautefort (1651), où il

dit, en parlant des coquettes du Mans:

Elles portent panne et velours,

Mais ce n'est pas à tous les jours,

Mais seulement aux bonnes fêtes...

Parlerai-je de leur chaussure

Si haute, et qui si longtemps dure,

Car leurs souliers, quoique dorés,

Ont l'honneur d'être un peu ferrés;

Que sur elles blanche chemise

N'est point que de mois en mois mise, etc.

Les Manceaux avoient généralement, au 17e siècle, une assez mauvaise

réputation. Ecoutez Regnard:

Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie;

Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;

On trouveroit encore à quelque vieux pilier

Son dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.

(Satire contre les maris.)

Cette avarice, du reste, s'allie bien avec le goût prononcé pour la

chicane dont on les accusoit. (V. notre note, 3e part., ch. 5.)]

[Note 308: Ce goût prononcé pour la comédie étoit répandu parmi les

hautes classes, surtout vers l'époque de la Fronde. Aussi les grands

personnages se faisoient-ils souvent suivre, comme la cour elle-même, de

leurs troupes comiques, dans leurs voyages. Loret nous apprend (Muse

hist., IV, p. 94 et 95; V. p. 19 et 24) qu'il n'y avoit pas alors de

grande fête, ni même de grand repas, sans une représentation théâtrale.]

[Note 309: M. Anjubault croit qu'il est probablement question ici du

comte de Tessé, allié à la famille des Lavardin en 1638: «Les membres de

ces puissantes familles, nous écrit-il, ont occupé les premiers rangs

dans le Maine. Ils avoient au Mans l'hôtel de Tessé, qui vient d'être

remplacé par le nouveau palais épiscopal. Scarron eut des rapports avec

ces personnages... Il est certain qu'ils le traitèrent bien, qu'il les

divertit, et qu'ils prirent plaisir à garder sous leurs yeux un souvenir

de sa facétieuse imagination.» C'étoit, en effet, au château de Vernie,

appartenant au comte de Tessé, que figuroit, avant la révolution, la

série de 27 tableaux tirés du Roman comique, aujourd'hui au musée

communal. Scarron a fait l'épithalame du comte de Tessé.]

[Note 310: Jean-Baptiste Gaston, duc de Roquelaure, pair de France,

maître de la garde-robe du roi, fameux par ses saillies, étoit grand

joueur et fort heureux au jeu. V. son historiette dans Tallemant.

Charles, duc de Créqui, pair de France, premier gentilhomme de la

chambre du roi, l'un des courtisans les plus assidus de Louis XIV, étoit

également connu comme un beau joueur. Coaquin, dont on trouve souvent le

nom écrit, à cette époque, de la même maniére, est probablement le

marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, dont il est question dans

Saint-Simon et les Lettres de Mme de Sévigné.--Je ne sais si c'est la

même famille que celle-ci nomme Coaquin, comme Scarron, dans la

généalogie de la maison de Sévigné adressée à Bussy (lettre du 4 déc.

1668).]

Finissons la digression. Le Mans donc se trouva plein de noblesse,

grosse et menue. Les hôtelleries furent pleines d'hôtes, et la plupart

des gros bourgeois qui logèrent des personnes de qualité ou des nobles

campagnards de leurs amis salirent en peu de temps tous leurs draps fins

et leur linge damassé. Les comediens ouvrirent leur theâtre en humeur de

bien faire, comme des comediens payés par avance. Le bourgeois du Mans

se rechauffa pour la comedie. Les dames de la ville et de la province

etoient ravies d'y voir tous les jours des dames de la cour, de qui

elles apprirent à se bien habiller, au moins mieux qu'elles ne

faisoient, au grand profit de leurs tailleurs, à qui elles donnèrent à

reformer quantité de vieilles robes. Le bal se donnoit tous les soirs,

où de très mechans danseurs dansèrent de très mauvaises courantes[311],

et où plusieurs jeunes gens de la ville dansèrent en bas de drap

d'Hollande ou d'Usseau et en souliers cirés[312]. Nos comediens furent

souvent appelés pour jouer en visite. L'Etoile et Angelique donnèrent de

l'amour aux cavaliers et de l'envie aux dames. Inezille, qui dansa la

sarabande[313], à la prière des comediens, se fit admirer: Roquebrune en

pensa mourir de repletion d'amour, tant le sien augmenta tout à coup, et

Ragotin avoua à la Rancune que, s'il differoit plus longtemps à le

mettre bien dans l'esprit de l'Etoile, la France alloit être sans

Ragotin. La Rancune lui donna de bonnes esperances, et, pour lui

temoigner l'estime particulière qu'il faisoit de lui, le pria de lui

prêter pour vingt cinq ou trente francs de monnoie. Ragotin pâlit à

cette prière incivile, se repentit de ce qu'il lui venoit de dire, et

renonça quasi à son amour. Mais enfin, en enrageant tout vif, il fit la

somme en toutes sortes d'espèces, qu'il tira de differens boursons, et

la donna fort tristement à la Rancune, qui lui promit que dès le jour

d'après il entendroit parler de lui.

[Note 311: La courante, rangée par nos pères parmi les danses basses

ou danses nobles, devoit son nom aux nombreux mouvements d'allée et de

venue dont elle étoit remplie, sans pourtant jamais sortir de cette

gravité quelque peu majestueuse qui la faisoit préférer par Louis XIV à

toutes les autres danses.]

[Note 312: Le drap de Hollande et le drap d'Usseau (ainsi nommé d'un

village de Languedoc, près Carcassonne, où il étoit manufacturé) étoient

des draps relativement communs. Du reste, tout homme de qualité et de

bel air portoit des bas de soie:

On le montre du doigt.....

Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,

Avec un bas de drap tenir le premier rang,

Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,

En quelque bal public caresser une dame,

Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,

Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.

(Le Satyr. de la Court, 3e vol. Var. hist. et littér., éd.

Jannet.)

Avec les bas de drap, on laissoit aussi aux provinciaux les souliers

cirés; les courtisans et gentilshommes portoient des souliers en castor,

en maroquin ou en cuir dit de Roussi, qui, au lieu de se cirer,

s'éclaircissoient avec des jaunes d'oeuf. On lit dans le Récit en prose

et en vers de la farce des Précieuses (Paris, 1660), où est décrit

l'accoutrement à la dernière mode du marquis de Mascarille: «Ses

souliers étoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de

vous dire s'ils étoient de Roussi, de vache d'Angleterre ou de

maroquin.» V. aussi le Banq. des Muses, d'Auvray, p. 191.]

[Note 313: La sarabande étoit venue d'Espagne, comme quelques autres

danses du temps, entre autres la pavanne; il étoit donc naturel qu'on la

fît danser par Inézille, Espagnole d'origine. Des Yveteaux, s'il faut en

croire le récit de Saint-Evremont, se fit jouer une sarabande par sa

bergère à son lit de mort, pour que son âme passât allegramente. Segrais

ne désigne pas la sarabande; mais peu importe. On la dansoit à la cour,

de même que la courante (V. Bonnet, Hist. gén. de la danse), et l'on

sait que Richelieu, suivant les Mémoires de Brienne, en exécuta une

devant la reine, croyant par-là conquérir ses bonnes grâces. Beaucoup de

poètes du temps, et en particulier Scarron, ont publié dans leurs

oeuvres des vers pour courantes et sarabandes.]

Ce jour-là on joua le Dom Japhet, ouvrage de theâtre aussi enjoué que

celui qui l'a fait a sujet de l'être peu[314]. L'auditoire fut nombreux;

la pièce fut bien representée, et tout le monde fut satisfait, à la

reserve du desastreux Ragotin. Il vint tard à la comedie, et, pour la

punition de ses pechés, il se plaça derrière un gentilhomme provincial à

large echine et couvert d'une grosse casaque qui grossissoit beaucoup sa

figure. Il etoit d'une taille si haute au dessus des plus grandes,

qu'encore qu'il fût assis, Ragotin, qui n'etoit separé de lui que d'un

rang de siéges, crut qu'il etoit debout et lui cria incessamment qu'il

s'assît comme les autres, ne pouvant croire qu'un homme assis ne dût pas

avoir sa tête au niveau de toutes celles de la compagnie. Ce

gentilhomme, qui se nommoit la Baguenodière[315], ignora longtemps que

Ragotin parlât à lui. Enfin Ragotin l'appela Monsieur à la plume verte,

et comme veritablement il en avoit une bien touffue, bien sale et peu

fine, il tourna la tête et vit le petit impatient, qui lui dit assez

rudement qu'il s'assît. La Baguenodière en fut si peu emu, qu'il se

retourna vers le theâtre comme si de rien n'eût eté. Ragotin lui recria

encore qu'il s'assît. Il tourna encore la tête devers lui, le regarda,

et se retourna vers le theâtre. Ragotin recria; Baguenodière tourna la

tête pour la troisième fois, pour la troisième fois regarda son homme,

et, pour la troisième fois, se retourna vers le theâtre. Tant que dura

la comedie, Ragotin lui cria de même force qu'il s'assît, et la

Baguenodière le regarda toujours d'un même flegme, capable de faire

enrager tout le genre humain. On eût pu comparer la Baguenodière à un

grand dogue et Ragotin à un roquet qui aboie après lui, sans que le

dogue en fasse autre chose que d'aller pisser contre une muraille. Enfin

tout le monde prit garde à ce qui se passoit entre le plus grand homme

et le plus petit de la compagnie, et tout le monde commença d'en rire

dans le temps que Ragotin commença d'en jurer d'impatience, sans que la

Baguenodière fit autre chose que de le regarder froidement. Ce

Baguenodière etoit le plus grand homme et le plus grand brutal du monde.

Il demanda avec sa froideur accoutumée à deux gentilshommes qui etoient

auprès de lui de quoi ils rioient; ils lui dirent ingenument que c'etoit

de lui et de Ragotin, et pensoient bien par là le congratuler plutôt que

lui deplaire. Ils lui deplurent pourtant, et un Vous êtes de bons sots,

que la Baguenodière d'un visage refrogné leur lâcha assez mal à propos,

leur apprit qu'il prenoit mal la chose et les obligea à lui repartir

chacun pour sa part d'un grand soufflet. La Baguenodière ne put d'abord

que les pousser des coudes à droite et à gauche, ses mains etant

embarrassées dans sa casaque, et, devant qu'il les eût libres, les

gentilshommes, qui etoient frères et fort actifs de leur naturel, lui

purent donner demi-douzaine de soufflets, dont les intervalles furent

par hasard si bien compassés, que ceux qui les ouïrent sans les voir

donner crurent que quelqu'un avoit frappé six fois des mains l'une

contre l'autre à égaux intervalles. Enfin la Baguenodière tira ses mains

de dessous sa lourde casaque; mais, pressé comme il etoit des deux

frères, qui le gourmoient comme des lions, ses longs bras n'eurent pas

leurs mouvemens libres. Il se voulut reculer et il tomba à la renverse

sur un homme qui etoit derrière lui, et le renversa lui et son siége sur

le malheureux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut aussi

renversé sur un autre, et ainsi de même jusqu'où finissoient les siéges,

dont une file entière fut renversée comme des quilles. Le bruit des

tombans, des dames foulées, des belles qui avoient peur, des enfans qui

crioient, des gens qui parloient, de ceux qui rioient, de ceux qui se

plaignoient et de ceux qui battoient des mains, fit une rumeur

infernale. Jamais un aussi petit sujet ne causa de plus grands accidens,

et ce qu'il y eut de merveilleux, c'est qu'il n'y eut pas une epée

tirée, quoique le principal demêlé fût entre des personnes qui en

portoient, et qu'il y en eût plus de cent dans la compagnie. Mais ce qui

fut encore plus merveilleux, c'est que la Baguenodière se gourma et fut

gourmé sans s'émouvoir non plus que de l'affaire du monde la plus

indifferente, et de plus on remarqua que de toute l'après-dînée il

n'avoit pas ouvert la bouche que pour dire les quatre malheureux mots

qui lui attirèrent cette grêle de souffletades, et ne l'ouvrit pas

jusqu'au soir, tant ce grand homme avoit flegme et une taciturnité

proportionnée à sa taille.

[Note 314: Don Japhet d'Arménie, comédie de Scarron, représentée

pour la première fois en 1652, imprimée en 1653, avoit eu un fort grand

succès, et avoit disputé la vogue à Nicomède. On a remarqué sans doute

la réflexion que Scarron ajoute, après avoir nommé sa pièce. C'est un

des rares endroits où la douleur semble prendre le dessus sur la bonne

humeur et la force d'âme du patient, et elle se manifeste simplement,

sans la moindre affectation. On peut rapprocher cette phrase de son

épitaphe, et surtout de cette lettre à Marigny, où il écrit: «Je vous

jure, mon cher amy, que, s'il m'étoit permis de me supprimer moi-même,

qu'il y a longtemps que je me serois empoisonné.» De même, dans une de

ses requêtes à la reine (1651), il dit de lui:

Souffrant beaucoup, dormant bien peu,

Et pourtant faisant par courage

Bonne mine à fort mauvais jeu.]

[Note 315: Suivant une clef manuscrite, l'original du type de la

Baguenodière auroit été le fils de M. Pilon, avocat au Mans.]

Ce hideux chaos de tant de personnes et de siéges mêlés les uns dans les

autres fut longtemps à se debrouiller. Tandis que l'on y travailloit et

que les plus charitables se mettoient entre la Baguenodière et ses deux

ennemis, on entendoit des hurlemens effroyables qui sortoient comme de

dessous terre. Qui pouvoit-ce être que Ragotin? En verité, quand la

fortune a commencé de persecuter un miserable, elle le persecute

toujours. Le siége du pauvre petit etoit justement posé sur l'ais qui

couvre l'egoût du tripot. Cet egoût est toujours au milieu,

immediatement sous la corde[316]. Il sert à recevoir l'eau de la pluie,

et l'ais qui le couvre se lève comme un dessus de boîte. Comme les ans

viennent à bout de toutes choses[317], l'ais de ce tripot où se faisoit

la comedie etoit fort pourri et s'etoit rompu sous Ragotin, quand un

homme honnêtement pesant l'accabla de son corps et de son siége. Cet

homme fourra une jambe dans le trou où Ragotin etoit tout entier; cette

jambe etoit bottée et l'eperon en piquoit Ragotin à la gorge, ce qui lui

faisoit faire ces furieux hurlemens qu'on ne pouvoit deviner.

[Note 316: On tendoit une corde au milieu des jeux de paume, pour

servir «à marquer les fautes qu'on faisoit en mettant dessous» (Dict. de

Fur.), c'est-à-dire en envoyant la balle au-dessous de la corde. V. Le

jeu roy. de la paume, dans la Maison académiq., 1659, in-12.]

[Note 317: Cette phrase de Scarron rappelle le vers de son sonnet

burlesque sur son pourpoint troué:

Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude,

Et celui de Saint-Amant, dans le Poète crotté:

«Mais qu'est-ce que le temps ne lime?»]

Quelqu'un donna la main à cet homme, et dans le temps que sa jambe

engagée dans le trou changea de place, Ragotin lui mordit le pied si

serré, que cet homme crut être mordu d'un serpent et fit un cri qui fit

tressaillir celui qui le secouroit, qui de peur en lâcha prise. Enfin il

se reconnut, redonna la main à son homme, qui ne crioit plus parce que

Ragotin ne le mordoit plus, et tous deux ensemble deterrèrent le petit

homme, qui ne vit pas plus tôt la lumière du jour, que, menaçant tout le

monde de la tête et des yeux et principalement ceux qu'il vit rire en le

regardant, il se fourra dans la presse de ceux qui sortoient, meditant

quelque chose de bien glorieux pour lui et bien funeste pour la

Baguenodière. Je n'ai pas sçu de quelle façon la Baguenodière fut

accommodé avec les deux frères; tant y a qu'il le fut, du moins n'ai-je

pas ouï dire qu'ils se soient depuis rien fait les uns aux autres. Et

voilà ce qui troubla en quelque façon la première representation que

firent nos comediens devant l'illustre compagnie qui se trouvoit lors

dans la ville du Mans.

Le Roman Comique · 第 73 / 265 题