Disgrace de Ragotin.
Les deux comediens qui retournèrent au Mans avec Ragotin furent
detournés du droit chemin par le petit homme, qui les voulut traiter
dans une petite maison de campagne, qui etoit proportionnée à sa
petitesse. Quoiqu'un fidèle et exact historien soit obligé à
particulariser les accidens importans de son histoire, et les lieux où
ils se sont passés, je ne vous dirai pas au juste en quel endroit de
notre hemisphère etoit la maisonnette où Ragotin mena ses confrères
futurs, que j'appelle ainsi parcequ'il n'etoit pas encore reçu dans
l'ordre vagabond des comediens de campagne. Je vous dirai donc seulement
que la maison etoit au deçà du Gange, et n'etoit pas loin de
Silléle-Guillaume[298]. Quand il y arriva, il la trouva occupée par une
compagnie de bohemiens, qui, au grand deplaisir de son fermier, s'y
etoient arretés sous pretexte que la femme du capitaine avoit eté
pressée d'accoucher, ou plutôt par la facilité que ces voleurs
espererent de trouver à manger impunement des volailles d'une metairie
ecartée du grand chemin. D'abord Ragotin se fâcha en petit homme fort
colère, menaça les bohemiens du prevôt du Mans, dont il se dit allié, à
cause qu'il avoit epousé une Portail[299], et là dessus il fit un long
discours pour apprendre aux auditeurs de quelle façon les Portails
etoient parens des Ragotins, sans que son long discours apportât aucun
temperament à sa colère immoderée, et l'empechât de jurer
scandaleusement. Il les menaça aussi du lieutenant de prevôt la
Rappinière, au nom duquel tout genou flechissoit; mais le capitaine
boheme le fit enrager à force de lui parler civilement, et fut assez
effronté pour le louer de sa bonne mine, qui sentoit son homme de
qualité, et qui ne le faisoit pas peu repentir d'être entré par
ignorance dans son château (c'est ainsi que le scelerat appeloit sa
maisonnette, qui n'etoit fermée que de haies). Il ajouta encore que la
dame en mal d'enfant seroit bientôt delivrée du sien, et que la petite
troupe delogeroit après avoir payé à son fermier ce qu'il leur avoit
fourni pour eux et pour leurs bêtes: Ragotin se mouroit de depit de ne
pouvoir trouver à quereller avec un homme qui lui rioit au nez et lui
faisoit mille reverences; mais ce flegme du bohemien alloit enfin
echauffer la bile de Ragotin, quand la Rancune et le frère du capitaine
se reconnurent pour avoir eté autrefois grands camarades, et cette
reconnoissance fit grand bien à Ragotin, qui s'alloit sans doute engager
en une mauvaise affaire, pour l'avoir prise d'un ton trop haut. La
Rancune le pria donc de s'apaiser, ce qu'il avoit grande envie de faire,
et ce qu'il eût fait de lui-même si son orgueil naturel eût pu y
consentir.
[Note 298: Petite ville à 7 lieues N.-O. du Mans. Scarron introduit
volontiers la scène aux alentours de cette ville; c'est peut-être à
cause de ses rapports fréquents avec la famille des Lavardin: Sillé
étoit fort près des paroisses dont les Lavardin étoient seigneurs. M.
Anjubault croit aussi que deux petites métairies dépendantes du bénéfice
de Scarron s'y trouvoient situées.]
[Note 299: Daniel Neveu, prévôt provincial du Maine, dont le fils,
Daniel II, occupa également cette charge, épousa, en 1626, Marie
Portail. V. Lepaige, art. Neuvillette. C'est là probablement le prévôt
dont parle Scarron et dont La Rappinière étoit lieutenant. Ce nom de
Portail est celui d'une famille célèbre dans la magistrature, et
originaire du Mans. M. Anjubault nous apprend qu'en 1595 Antoine Portail
étoit procureur du roi au Mans, et qu'on retrouve encore ce nom dans la
même ville en 1670; plusieurs membres de la même famille et du même nom
ont rempli les charges d'avocat général, de premier président et de
président à mortier du Parlement de Paris.]
Dans ce même temps la dame bohemienne accoucha d'un garçon. La joie en
fut grande dans la petite troupe, et le capitaine pria à souper les
comediens et Ragotin, qui avoit dejà fait tuer des poulets pour en faire
une fricassée. On se mit à table. Les bohemiens avoient des perdrix et
des lievres qu'ils avoient pris à la chasse, et deux poulets d'Inde et
autant de cochons de lait qu'ils avoient volés. Ils avoient aussi un
jambon et des langues de boeuf, et on y entama un pâté de lièvre dont la
croûte même fut mangée par quatre ou cinq bohemillons qui servirent à
table. Ajoutez à cela la fricassée de six poulets de Ragotin, et vous
avouerez que l'on n'y fit pas mauvaise chair. Les convives, outre les
comediens, etoient au nombre de neuf, tous bons danseurs et encore
meilleurs larrons. On commença des santés par celle du Roi et de
messieurs les Princes, et on but en general celle de tous les bons
seigneurs qui recevoient dans leurs villages les petites troupes. Le
capitaine pria les comediens de boire à la memoire de defunt Charles
Dodo, oncle de la dame accouchée, et qui fut pendu pendant le siege de
La Rochelle par la trahison du capitaine la Grave. On fit de grandes
imprecations contre ce capitaine faux frère et contre tous les prevôts,
et on fit une grande dissipation du vin de Ragotin, dont la vertu fut
telle que la debauche fut sans noise, et que chacun des conviés, sans
même en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations
d'amitié à son voisin, le baisa de tendresse et lui mouilla le visage de
larmes. Ragotin fit tout à fait bien les honneurs de sa maison, et but
comme une eponge. Après avoir bu toute la nuit, ils devoient
vraisemblablement se coucher quand le soleil se leva; mais ce même vin
qui les avoit rendus si tranquilles buveurs leur inspira à tous en même
temps un esprit de separation, si j'ose ainsi dire. La caravane fit ses
paquets, non sans y comprendre quelques guenilles du fermier de Ragotin,
et le joli seigneur monta sur son mulet, et, aussi serieux qu'il avoit
eté emporté pendant le repas, prit le chemin du Mans, sans se mettre en
peine si la Rancune et l'Olive le suivoient, et n'ayant de l'attention
qu'à sucer une pipe à tabac qui etoit vide il y avoit plus d'une heure.
Il n'eut pas fait demi-lieue, toujours suçant sa pipe vide qui ne lui
rendoit aucune fumée, que celles du vin lui etourdirent tout à coup la
tête. Il tomba de son mulet, qui retourna avec beaucoup de prudence à la
metairie d'où il etoit parti, et pour Ragotin, après quelques
soulevemens de son estomac trop chargé, qui fit ensuite parfaitement son
devoir, il s'endormit au milieu du chemin. Il n'y avoit pas long-temps
qu'il dormoit, ronflant comme une pedale d'orgue, quand un homme nu,
comme on peint notre premier père, mais effroyablement barbu, sale et
crasseux, s'approcha de lui et se mit à le deshabiller. Cet homme
sauvage fit de grands efforts pour ôter à Ragotin les bottes neuves que
dans une hôtellerie la Rancune s'etoit appropriées par la supposition
des siennes, de la manière que je vous l'ai conté en quelque endroit de
cette veritable histoire, et tous ces efforts, qui eussent eveillé
Ragotin s'il n'eût pas eté mort ivre (comme on dit), et qui l'eussent
fait crier comme un homme que l'on tire à quatre chevaux, ne firent
autre effet que de le traîner à ecorche-cul la longueur de sept ou huit
pas. Un couteau en tomba de la poche du beau dormeur; ce vilain homme
s'en saisit, et comme s'il eût voulu ecorcher Ragotin, il lui fendit sur
la peau sa chemise, ses bottes, et tout ce qu'il eut de la peine à lui
ôter de dessus le corps, et, ayant fait un paquet de toutes les hardes
de l'ivrogne depouillé, l'emporta, fuyant comme un loup avec sa proie.
Nous laisserons courir avec son butin cet homme, qui etoit le même fou
qui avoit autrefois fait si grand peur au Destin quand il commença la
quête de mademoiselle Angelique, et ne quitterons point Ragotin, qui ne
veille pas et qui a grand besoin d'être reveillé. Son corps nu, exposé
au soleil, fut bientôt couvert et piqué de mouches et de moucherons de
differentes espèces, dont pourtant il ne fut point eveillé; mais il le
fut quelque temps après par une troupe de paysans qui conduisoient une
charrette. Le corps nu de Ragotin ne leur donna pas plutôt dans la vue
qu'ils s'ecrièrent: Le voilà! et s'approchant de lui, faisant le moins
de bruit qu'ils purent, comme s'ils eussent eu peur de l'eveiller, ils
s'assurèrent de ses pieds et de ses mains, qu'ils lièrent avec de
grosses cordes, et, l'ayant ainsi garrotté, le portèrent dans leur
charrette, qu'ils firent aussitôt partir avec autant de hâte qu'en a un
galant qui enlève une maîtresse contre son gré et celui de ses parens.
Ragotin etoit si ivre que toutes les violences qu'on lui fit ne le
purent eveiller, non plus que les rudes cahots de la charrette, que ces
paysans faisoient aller fort vite et avec tant de precipitation qu'elle
versa en un mauvais pas plein d'eau et de boue, et Ragotin par
consequent versa aussi. La fraîcheur du lieu où il tomba, dont le fond
avoit quelques pierres ou quelque chose d'aussi dur, et le rude branle
de sa chute, l'eveillèrent, et l'etat surprenant où il se trouva
l'etonna furieusement. Il se voyoit lié pieds et mains et tombé dans la
boue, il se sentoit la tête toute etourdie de son ivresse et de sa
chute, et ne savoit que juger de trois ou quatre, paysans qui le
relevoient, et d'autant d'autres qui relevoient une charrette. Il etoit
si effrayé de son aventure, que même il ne parla pas en un si beau sujet
de parler, lui qui etoit grand parleur de son naturel, et un moment
après il n'eût pu parler à personne quand il l'eût voulu: car les
paysans, ayant tenu ensemble un conseil secret, delièrent le pauvre
petit homme des pieds seulement, et, au lieu de lui en dire la raison ou
de lui en faire quelque civilité, observant entre eux un grand silence,
tournèrent la charrette du côté qu'elle etoit venue, et s'en
retournèrent avec autant de precipitation qu'ils en avoient eu à venir
là.
Le lecteur discret est possible en peine de sçavoir ce que les paysans
vouloient à Ragotin, et pourquoi ils ne lui firent rien. L'affaire est
assurément difficile à deviner, et ne se peut sçavoir à moins que d'être
revelée. Et pour moi, quelque peine que j'y aie prise, et après y avoir
employé tous mes amis, je ne l'ai sçu depuis peu de temps que par
hasard, et lorsque je l'esperois le moins, de la façon que je vous le
vais dire. Un prêtre du bas Maine, un peu fou melancolique, qu'un procès
avoit fait venir à Paris, en attendant que son procès fût en etat d'être
jugé voulut faire imprimer quelques pensées creuses qu'il avoit eues sur
l'Apocalypse. Il etoit si fecond en chimères et si amoureux des
dernières productions de son esprit, qu'il en haïssoit les vieilles, et
ainsi pensa faire enrager un imprimeur, à qui il faisoit vingt fois
refaire une même feuille. Il fut obligé par là d'en changer souvent, et
enfin il s'etoit adressé à celui qui a imprimé le present livre[300],
chez qui il lut une fois quelques feuilles[301] qui partoient de cette
même aventure que je vous raconte. Ce bon prêtre en avoit plus de
connaissance que moi, ayant sçu des mêmes paysans qui enlevèrent Ragotin
de la façon que je vous ai dit le motif de leur entreprise, que je
n'avois pu sçavoir. Il connut donc d'abord où l'histoire etoit
defectueuse, et, en ayant donné connoissance à mon imprimeur, qui en fut
fort etonné, car il avoit cru comme beaucoup d'autres que mon roman
etoit un livre fait à plaisir, il ne se fit pas beaucoup prier par
l'imprimeur pour me venir voir. Lors j'appris du veritable Manceau que
les paysans qui lièrent Ragotin endormi etoient les proches parens du
pauvre fou qui couroit les champs, que le Destin avoit rencontré de
nuit, et qui avoit depouillé Ragotin en plein jour. Ils avoient fait
dessein d'enfermer leur parent, avoient souvent essayé de le faire, et
avoient souvent eté bien battus par le fou, qui etoit un fort et
puissant homme. Quelques personnes du village, qui avoient vu de loin
reluire au soleil le corps de Ragotin, le prirent pour le fou endormi,
et, n'en ayant osé approcher de peur d'être battues, elles en avoient
averti ces paysans, qui vinrent avec toutes les précautions que vous
avez vues, prirent Ragotin sans le reconnoître, et, l'ayant reconnu pour
n'être pas celui qu'ils cherchoient, le laissèrent les mains liées, afin
qu'il ne pût rien entreprendre contre eux. Les Memoires que j'eus de ce
prêtre me donnèrent beaucoup de joie, et j'avoue qu'il me rendit un
grand service; mais je ne lui en rendis pas un petit en lui conseillant
en ami de ne pas faire imprimer son livre, plein de visions ridicules.
[Note 300: Le libraire qui avoit imprimé on fait imprimer la
première partie du Romant comique étoit Toussaint Quinet (au Palais,
sous la montée de la cour des Aydes), bien connu par le mot de Scarron
sur les revenus de son marquisat de Quinet, et que notre auteur fait
volontiers intervenir dans ses oeuvres, en s'égayant quelquefois sur son
compte. V. Aux vermiss. Dédic. de ses oeuvr. burlesq. à Guillemette,
etc.]
[Note 301: Les boutiques des libraires servoient souvent alors de
centres de réunions où se tenoient des espèces d'assemblées littéraires,
et où même les auteurs lisoient leurs oeuvres. Ainsi, dans le Berger
extravagant (l. 3), Sorel fait lire à Montenor son Banquet des dieux
chez un libraire. On peut surtout trouver des renseignements fort
curieux sur cette coutume, et un piquant tableau de ces assemblées, dans
le 5e livre de Francion, du même.]
Quelqu'un m'accusera peut-être d'avoir conté ici une particularité fort
inutile; quelque autre m'en louera de beaucoup de sincérité. Retournons
à Ragotin, le corps crotté et meurtri, la bouche sèche, la tête pesante
et les mains liées derrière le dos. Il se leva le mieux qu'il put, et
ayant porté sa vue de part et d'autre, le plus loin qu'elle se put
etendre, sans voir ni maisons ni hommes, il prit le premier chemin battu
qu'il trouva, bandant tous les ressorts de son esprit[302] pour
connoître quelque chose en son aventure. Ayant les mains liées comme il
avoit, il recevoit une furieuse incommodité de quelques moucherons
opiniâtres qui s'attachoient par malheur aux parties de son corps où ses
mains garrottées ne pouvoient aller, et l'obligeoient quelquefois à se
coucher par terre pour s'en délivrer en les écrasant, ou en leur faisant
quitter prise. Enfin il attrapa un chemin creux, revêtu de haies et
plein d'eau, et ce chemin alloit au gué d'une petite rivière. Il s'en
rejouit, faisant etat de se laver le corps, qu'il avoit plein de boue;
mais en approchant du gué, il vit un carrosse versé, d'où le cocher et
un paysan tiroient, par les exhortations d'un venerable homme d'eglise,
cinq ou six religieuses fort mouillées. C'etoit la vieille abbesse
d'Estival[303], qui revenoit du Mans, où une affaire importante l'avoit
fait aller, et qui, par la faute de son cocher, avoit fait naufrage.
L'abbesse et les religieuses, tirées du carrosse, aperçurent de loin la
figure nue de Ragotin qui venoit droit à elles, dont elles furent fort
scandalisées, et encore plus qu'elles le père Gifflot, directeur discret
de l'abbaye. Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mères, de peur
d'irregularité, et cria de toute sa force à Ragotin qu'il n'approchât
pas de plus près. Ragotin poussa toujours en avant, et commença
d'enfiler une longue planche qui etoit là pour la commodité des gens de
pied, et le père Gifflot vint au devant de lui, suivi du cocher et du
paysan, et douta d'abord s'il le devoit exorciser, tant il trouvoit sa
figure diabolique. Enfin il lui demanda qui il etoit, d'où il venoit,
pourquoi il etoit nu, pourquoi il avoit les mains liées, et lui fit
toutes ces questions-là avec beaucoup d'eloquence, et ajoutant à ses
paroles le ton de la voix et l'action des mains. Ragotin lui repondit
incivilement. «Qu'en avez-vous à faire?» Et voulant passer outre sur la
planche, il poussa si rudement le reverend père Gifflot qu'il le fit
choir dans l'eau. Le bon prêtre entraîna avec lui le cocher et le
paysan, et Ragotin trouva leur manière de tomber dans l'eau si
divertissante qu'il en eclata de rire. Il continua son chemin vers les
religieuses, qui, le voile baissé, lui tournèrent le dos en haie, toutes
le visage tourné vers la campagne. Ragotin eut beaucoup d'indifference
pour les visages des religieuses, et passoit outre, pensant en être
quitte, ce que ne pensoit pas le père Gifflot. Il suivit Ragotin,
secondé du paysan et du cocher, qui, le plus en colère des trois, et
dejà de mauvaise humeur à cause que madame l'abbesse l'avoit grondé, se
detacha du gros, joignit Ragotin, et à grands coups de fouet se vengea
sur la peau d'autrui de l'eau qui avoit mouillé la sienne. Ragotin
n'attendit pas une seconde decharge; il s'enfuit comme un chien qu'on
fouette, et le cocher, qui n'etoit pas satisfait d'un seul coup de
fouet, le hâta d'aller de plusieurs autres, qui tous tirèrent le sang de
la peau du fustigé. Le père Gifflot, quoique essoufflé d'avoir couru, ne
se lassoit pas de crier: «Fouettez, fouettez!» de toute sa force, et le
cocher, de toute la sienne, redoubloit ses coups sur Ragotin, et
commençoit à s'y plaire, quand un moulin se presenta au pauvre homme
comme un asile. Il y courut ayant toujours son bourreau à ses trousses,
et, trouvant la porte d'une basse-cour ouverte, y entra et y fut reçu
d'abord par un mâtin qui le prit aux fesses. Il en jeta des cris
douloureux et gagna un jardin ouvert avec tant de precipitation, qu'il
renversa six ruches de mouches à miel qui y etoient posées à l'entrée,
et ce fut là le comble de ses infortunes[304]. Ces petits elephans
ailés, pourvus de proboscides et armés d'aiguillons, s'acharnèrent sur
ce petit corps nu, qui n'avoit point de mains pour se defendre, et le
blessèrent d'une horrible manière. Il en cria si haut que le chien qui
le mordoit s'enfuit de la peur qu'il en eut, ou plutôt des mouches. Le
cocher impitoyable fit comme le chien, et le pere Gifflot, à qui la
colère avoit fait oublier pour un temps la charité, se repentit d'avoir
eté trop vindicatif, et alla lui-même hâter le meunier et ses gens, qui
à son gré venoient trop lentement au secours d'un homme qu'on
assassinoit dans leur jardin. Le meunier retira Ragotin d'entre les
glaives pointus et venimeux de ces ennemis volans, et quoiqu'il fût
enragé de la chute de ses ruches, il ne laissa pas d'avoir pitié du
miserable. Il lui demanda où diable il se venoit fourrer nu et les mains
liées entre des paniers à mouches; mais quand Ragotin eût voulu lui
repondre, il ne l'eût pu dans l'extrême douleur qu'il sentoit par tout
son corps. Un petit ours nouveau-né, qui n'a point encore eté leché de
sa mère, est plus formé en sa figure oursine que ne le fut Ragotin en sa
figure humaine, après que les piqûres des mouches l'eurent enflé depuis
les pieds jusqu'à la tête. La femme du meunier, pitoyable comme une
femme, lui fit dresser un lit et le fit coucher. Le père Gifflot, le
cocher et le paysan retournèrent à l'abbesse d'Estival et à ses
religieuses, qui se rembarquèrent dans leur carrosse, et, escortées du
reverend père Gifflot monté sur une jument, continuèrent leur chemin. Il
se trouva que le moulin etoit à l'elu[305] du Rignon[306] ou à son
gendre Bagottière (je n'ai pas bien sçu lequel). Ce du Rignon etoit
parent de Ragotin, qui, s'etant fait connoître au meunier et à sa femme,
en fut servi avec beaucoup de soin et pansé heureusement jusqu'à son
entière convalescence par le chirurgien d'un bourg voisin. Aussitôt
qu'il put marcher, il retourna au Mans, où la joie de savoir que la
Rancune et l'Olive avoient trouvé son mulet et l'avoient ramené avec eux
lui fit oublier la chute de la charrette, les coups de fouet du cocher,
les morsures du chien et les piqûres des mouches.
[Note 302: Cette tournure de phrase se trouve en propres termes dans
les Hist. comiq. de Cyrano de Bergerac.]
[Note 303: Il s'agit ici de l'abbaye d'Estival en Charnie, à 8
lieues du Mans, fondée en 1109 par Raoul II de Beaumont, vicomte du
Mans, et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'Estival-lez-le-Mans,
fondée par saint Bertrand. L'abbesse d'Estival-en-Charnie étoit alors,
comme nous l'apprend M. Anjubault, Claire Nau, qui conserva cette
dignité de 1627 à 1660. Claire Nau étoit élève de l'abbaye du
Pont-aux-Dames, de l'ordre de Cîteaux, renommée surtout pour sa grande
régularité, qu'elle aura tenu, sans doute, à transporter dans la maison
d'Estival. C'est là peut-être ce qui a pu suggérer à Scarron la
plaisanterie qu'on lit quelques lignes plus loin: «Il fit tourner
vitement le dos aux bonnes mères, de peur d'irregularité.»]
[Note 304: Cette succession d'infortunes burlesques ne fait-elle pas
songer à celles de Nicodème, dans le Roman bourgeois de Furetière, quand
il se heurte rudement contre le front de Javotte, casse une porcelaine
en voulant se retirer, glisse sur le parquet, se rattrape à un miroir
qu'il fait tomber, et brise avec la porte un théorbe qui étoit contre la
muraille? (P. 98 de l'édit. Jannet.) C'est là un des lieux communs
auxquels a le plus souvent recours le roman comique et familier de cette
époque.]
[Note 305: Un élu étoit un officier royal subalterne, qui
connoissoit en première instance de l'assiette des tailles, aides,
subsides, et des différends qui y étoient relatifs. (Dict. de
Furetière.)]
[Note 306: On trouve au Mans, en 1620, un François de l'Epinay,
sieur du Bignon, élu, membre du conseil de l'hôtel de ville. Il
suffiroit d'un tout petit trait de plume à la premiere lettre pour en
faire notre personnage.]