CHAPITRE XVI.

Disgrace de Ragotin.

Les deux comediens qui retournèrent au Mans avec Ragotin furent

detournés du droit chemin par le petit homme, qui les voulut traiter

dans une petite maison de campagne, qui etoit proportionnée à sa

petitesse. Quoiqu'un fidèle et exact historien soit obligé à

particulariser les accidens importans de son histoire, et les lieux où

ils se sont passés, je ne vous dirai pas au juste en quel endroit de

notre hemisphère etoit la maisonnette où Ragotin mena ses confrères

futurs, que j'appelle ainsi parcequ'il n'etoit pas encore reçu dans

l'ordre vagabond des comediens de campagne. Je vous dirai donc seulement

que la maison etoit au deçà du Gange, et n'etoit pas loin de

Silléle-Guillaume[298]. Quand il y arriva, il la trouva occupée par une

compagnie de bohemiens, qui, au grand deplaisir de son fermier, s'y

etoient arretés sous pretexte que la femme du capitaine avoit eté

pressée d'accoucher, ou plutôt par la facilité que ces voleurs

espererent de trouver à manger impunement des volailles d'une metairie

ecartée du grand chemin. D'abord Ragotin se fâcha en petit homme fort

colère, menaça les bohemiens du prevôt du Mans, dont il se dit allié, à

cause qu'il avoit epousé une Portail[299], et là dessus il fit un long

discours pour apprendre aux auditeurs de quelle façon les Portails

etoient parens des Ragotins, sans que son long discours apportât aucun

temperament à sa colère immoderée, et l'empechât de jurer

scandaleusement. Il les menaça aussi du lieutenant de prevôt la

Rappinière, au nom duquel tout genou flechissoit; mais le capitaine

boheme le fit enrager à force de lui parler civilement, et fut assez

effronté pour le louer de sa bonne mine, qui sentoit son homme de

qualité, et qui ne le faisoit pas peu repentir d'être entré par

ignorance dans son château (c'est ainsi que le scelerat appeloit sa

maisonnette, qui n'etoit fermée que de haies). Il ajouta encore que la

dame en mal d'enfant seroit bientôt delivrée du sien, et que la petite

troupe delogeroit après avoir payé à son fermier ce qu'il leur avoit

fourni pour eux et pour leurs bêtes: Ragotin se mouroit de depit de ne

pouvoir trouver à quereller avec un homme qui lui rioit au nez et lui

faisoit mille reverences; mais ce flegme du bohemien alloit enfin

echauffer la bile de Ragotin, quand la Rancune et le frère du capitaine

se reconnurent pour avoir eté autrefois grands camarades, et cette

reconnoissance fit grand bien à Ragotin, qui s'alloit sans doute engager

en une mauvaise affaire, pour l'avoir prise d'un ton trop haut. La

Rancune le pria donc de s'apaiser, ce qu'il avoit grande envie de faire,

et ce qu'il eût fait de lui-même si son orgueil naturel eût pu y

consentir.

[Note 298: Petite ville à 7 lieues N.-O. du Mans. Scarron introduit

volontiers la scène aux alentours de cette ville; c'est peut-être à

cause de ses rapports fréquents avec la famille des Lavardin: Sillé

étoit fort près des paroisses dont les Lavardin étoient seigneurs. M.

Anjubault croit aussi que deux petites métairies dépendantes du bénéfice

de Scarron s'y trouvoient situées.]

[Note 299: Daniel Neveu, prévôt provincial du Maine, dont le fils,

Daniel II, occupa également cette charge, épousa, en 1626, Marie

Portail. V. Lepaige, art. Neuvillette. C'est là probablement le prévôt

dont parle Scarron et dont La Rappinière étoit lieutenant. Ce nom de

Portail est celui d'une famille célèbre dans la magistrature, et

originaire du Mans. M. Anjubault nous apprend qu'en 1595 Antoine Portail

étoit procureur du roi au Mans, et qu'on retrouve encore ce nom dans la

même ville en 1670; plusieurs membres de la même famille et du même nom

ont rempli les charges d'avocat général, de premier président et de

président à mortier du Parlement de Paris.]

Dans ce même temps la dame bohemienne accoucha d'un garçon. La joie en

fut grande dans la petite troupe, et le capitaine pria à souper les

comediens et Ragotin, qui avoit dejà fait tuer des poulets pour en faire

une fricassée. On se mit à table. Les bohemiens avoient des perdrix et

des lievres qu'ils avoient pris à la chasse, et deux poulets d'Inde et

autant de cochons de lait qu'ils avoient volés. Ils avoient aussi un

jambon et des langues de boeuf, et on y entama un pâté de lièvre dont la

croûte même fut mangée par quatre ou cinq bohemillons qui servirent à

table. Ajoutez à cela la fricassée de six poulets de Ragotin, et vous

avouerez que l'on n'y fit pas mauvaise chair. Les convives, outre les

comediens, etoient au nombre de neuf, tous bons danseurs et encore

meilleurs larrons. On commença des santés par celle du Roi et de

messieurs les Princes, et on but en general celle de tous les bons

seigneurs qui recevoient dans leurs villages les petites troupes. Le

capitaine pria les comediens de boire à la memoire de defunt Charles

Dodo, oncle de la dame accouchée, et qui fut pendu pendant le siege de

La Rochelle par la trahison du capitaine la Grave. On fit de grandes

imprecations contre ce capitaine faux frère et contre tous les prevôts,

et on fit une grande dissipation du vin de Ragotin, dont la vertu fut

telle que la debauche fut sans noise, et que chacun des conviés, sans

même en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations

d'amitié à son voisin, le baisa de tendresse et lui mouilla le visage de

larmes. Ragotin fit tout à fait bien les honneurs de sa maison, et but

comme une eponge. Après avoir bu toute la nuit, ils devoient

vraisemblablement se coucher quand le soleil se leva; mais ce même vin

qui les avoit rendus si tranquilles buveurs leur inspira à tous en même

temps un esprit de separation, si j'ose ainsi dire. La caravane fit ses

paquets, non sans y comprendre quelques guenilles du fermier de Ragotin,

et le joli seigneur monta sur son mulet, et, aussi serieux qu'il avoit

eté emporté pendant le repas, prit le chemin du Mans, sans se mettre en

peine si la Rancune et l'Olive le suivoient, et n'ayant de l'attention

qu'à sucer une pipe à tabac qui etoit vide il y avoit plus d'une heure.

Il n'eut pas fait demi-lieue, toujours suçant sa pipe vide qui ne lui

rendoit aucune fumée, que celles du vin lui etourdirent tout à coup la

tête. Il tomba de son mulet, qui retourna avec beaucoup de prudence à la

metairie d'où il etoit parti, et pour Ragotin, après quelques

soulevemens de son estomac trop chargé, qui fit ensuite parfaitement son

devoir, il s'endormit au milieu du chemin. Il n'y avoit pas long-temps

qu'il dormoit, ronflant comme une pedale d'orgue, quand un homme nu,

comme on peint notre premier père, mais effroyablement barbu, sale et

crasseux, s'approcha de lui et se mit à le deshabiller. Cet homme

sauvage fit de grands efforts pour ôter à Ragotin les bottes neuves que

dans une hôtellerie la Rancune s'etoit appropriées par la supposition

des siennes, de la manière que je vous l'ai conté en quelque endroit de

cette veritable histoire, et tous ces efforts, qui eussent eveillé

Ragotin s'il n'eût pas eté mort ivre (comme on dit), et qui l'eussent

fait crier comme un homme que l'on tire à quatre chevaux, ne firent

autre effet que de le traîner à ecorche-cul la longueur de sept ou huit

pas. Un couteau en tomba de la poche du beau dormeur; ce vilain homme

s'en saisit, et comme s'il eût voulu ecorcher Ragotin, il lui fendit sur

la peau sa chemise, ses bottes, et tout ce qu'il eut de la peine à lui

ôter de dessus le corps, et, ayant fait un paquet de toutes les hardes

de l'ivrogne depouillé, l'emporta, fuyant comme un loup avec sa proie.

Nous laisserons courir avec son butin cet homme, qui etoit le même fou

qui avoit autrefois fait si grand peur au Destin quand il commença la

quête de mademoiselle Angelique, et ne quitterons point Ragotin, qui ne

veille pas et qui a grand besoin d'être reveillé. Son corps nu, exposé

au soleil, fut bientôt couvert et piqué de mouches et de moucherons de

differentes espèces, dont pourtant il ne fut point eveillé; mais il le

fut quelque temps après par une troupe de paysans qui conduisoient une

charrette. Le corps nu de Ragotin ne leur donna pas plutôt dans la vue

qu'ils s'ecrièrent: Le voilà! et s'approchant de lui, faisant le moins

de bruit qu'ils purent, comme s'ils eussent eu peur de l'eveiller, ils

s'assurèrent de ses pieds et de ses mains, qu'ils lièrent avec de

grosses cordes, et, l'ayant ainsi garrotté, le portèrent dans leur

charrette, qu'ils firent aussitôt partir avec autant de hâte qu'en a un

galant qui enlève une maîtresse contre son gré et celui de ses parens.

Ragotin etoit si ivre que toutes les violences qu'on lui fit ne le

purent eveiller, non plus que les rudes cahots de la charrette, que ces

paysans faisoient aller fort vite et avec tant de precipitation qu'elle

versa en un mauvais pas plein d'eau et de boue, et Ragotin par

consequent versa aussi. La fraîcheur du lieu où il tomba, dont le fond

avoit quelques pierres ou quelque chose d'aussi dur, et le rude branle

de sa chute, l'eveillèrent, et l'etat surprenant où il se trouva

l'etonna furieusement. Il se voyoit lié pieds et mains et tombé dans la

boue, il se sentoit la tête toute etourdie de son ivresse et de sa

chute, et ne savoit que juger de trois ou quatre, paysans qui le

relevoient, et d'autant d'autres qui relevoient une charrette. Il etoit

si effrayé de son aventure, que même il ne parla pas en un si beau sujet

de parler, lui qui etoit grand parleur de son naturel, et un moment

après il n'eût pu parler à personne quand il l'eût voulu: car les

paysans, ayant tenu ensemble un conseil secret, delièrent le pauvre

petit homme des pieds seulement, et, au lieu de lui en dire la raison ou

de lui en faire quelque civilité, observant entre eux un grand silence,

tournèrent la charrette du côté qu'elle etoit venue, et s'en

retournèrent avec autant de precipitation qu'ils en avoient eu à venir

là.

Le lecteur discret est possible en peine de sçavoir ce que les paysans

vouloient à Ragotin, et pourquoi ils ne lui firent rien. L'affaire est

assurément difficile à deviner, et ne se peut sçavoir à moins que d'être

revelée. Et pour moi, quelque peine que j'y aie prise, et après y avoir

employé tous mes amis, je ne l'ai sçu depuis peu de temps que par

hasard, et lorsque je l'esperois le moins, de la façon que je vous le

vais dire. Un prêtre du bas Maine, un peu fou melancolique, qu'un procès

avoit fait venir à Paris, en attendant que son procès fût en etat d'être

jugé voulut faire imprimer quelques pensées creuses qu'il avoit eues sur

l'Apocalypse. Il etoit si fecond en chimères et si amoureux des

dernières productions de son esprit, qu'il en haïssoit les vieilles, et

ainsi pensa faire enrager un imprimeur, à qui il faisoit vingt fois

refaire une même feuille. Il fut obligé par là d'en changer souvent, et

enfin il s'etoit adressé à celui qui a imprimé le present livre[300],

chez qui il lut une fois quelques feuilles[301] qui partoient de cette

même aventure que je vous raconte. Ce bon prêtre en avoit plus de

connaissance que moi, ayant sçu des mêmes paysans qui enlevèrent Ragotin

de la façon que je vous ai dit le motif de leur entreprise, que je

n'avois pu sçavoir. Il connut donc d'abord où l'histoire etoit

defectueuse, et, en ayant donné connoissance à mon imprimeur, qui en fut

fort etonné, car il avoit cru comme beaucoup d'autres que mon roman

etoit un livre fait à plaisir, il ne se fit pas beaucoup prier par

l'imprimeur pour me venir voir. Lors j'appris du veritable Manceau que

les paysans qui lièrent Ragotin endormi etoient les proches parens du

pauvre fou qui couroit les champs, que le Destin avoit rencontré de

nuit, et qui avoit depouillé Ragotin en plein jour. Ils avoient fait

dessein d'enfermer leur parent, avoient souvent essayé de le faire, et

avoient souvent eté bien battus par le fou, qui etoit un fort et

puissant homme. Quelques personnes du village, qui avoient vu de loin

reluire au soleil le corps de Ragotin, le prirent pour le fou endormi,

et, n'en ayant osé approcher de peur d'être battues, elles en avoient

averti ces paysans, qui vinrent avec toutes les précautions que vous

avez vues, prirent Ragotin sans le reconnoître, et, l'ayant reconnu pour

n'être pas celui qu'ils cherchoient, le laissèrent les mains liées, afin

qu'il ne pût rien entreprendre contre eux. Les Memoires que j'eus de ce

prêtre me donnèrent beaucoup de joie, et j'avoue qu'il me rendit un

grand service; mais je ne lui en rendis pas un petit en lui conseillant

en ami de ne pas faire imprimer son livre, plein de visions ridicules.

[Note 300: Le libraire qui avoit imprimé on fait imprimer la

première partie du Romant comique étoit Toussaint Quinet (au Palais,

sous la montée de la cour des Aydes), bien connu par le mot de Scarron

sur les revenus de son marquisat de Quinet, et que notre auteur fait

volontiers intervenir dans ses oeuvres, en s'égayant quelquefois sur son

compte. V. Aux vermiss. Dédic. de ses oeuvr. burlesq. à Guillemette,

etc.]

[Note 301: Les boutiques des libraires servoient souvent alors de

centres de réunions où se tenoient des espèces d'assemblées littéraires,

et où même les auteurs lisoient leurs oeuvres. Ainsi, dans le Berger

extravagant (l. 3), Sorel fait lire à Montenor son Banquet des dieux

chez un libraire. On peut surtout trouver des renseignements fort

curieux sur cette coutume, et un piquant tableau de ces assemblées, dans

le 5e livre de Francion, du même.]

Quelqu'un m'accusera peut-être d'avoir conté ici une particularité fort

inutile; quelque autre m'en louera de beaucoup de sincérité. Retournons

à Ragotin, le corps crotté et meurtri, la bouche sèche, la tête pesante

et les mains liées derrière le dos. Il se leva le mieux qu'il put, et

ayant porté sa vue de part et d'autre, le plus loin qu'elle se put

etendre, sans voir ni maisons ni hommes, il prit le premier chemin battu

qu'il trouva, bandant tous les ressorts de son esprit[302] pour

connoître quelque chose en son aventure. Ayant les mains liées comme il

avoit, il recevoit une furieuse incommodité de quelques moucherons

opiniâtres qui s'attachoient par malheur aux parties de son corps où ses

mains garrottées ne pouvoient aller, et l'obligeoient quelquefois à se

coucher par terre pour s'en délivrer en les écrasant, ou en leur faisant

quitter prise. Enfin il attrapa un chemin creux, revêtu de haies et

plein d'eau, et ce chemin alloit au gué d'une petite rivière. Il s'en

rejouit, faisant etat de se laver le corps, qu'il avoit plein de boue;

mais en approchant du gué, il vit un carrosse versé, d'où le cocher et

un paysan tiroient, par les exhortations d'un venerable homme d'eglise,

cinq ou six religieuses fort mouillées. C'etoit la vieille abbesse

d'Estival[303], qui revenoit du Mans, où une affaire importante l'avoit

fait aller, et qui, par la faute de son cocher, avoit fait naufrage.

L'abbesse et les religieuses, tirées du carrosse, aperçurent de loin la

figure nue de Ragotin qui venoit droit à elles, dont elles furent fort

scandalisées, et encore plus qu'elles le père Gifflot, directeur discret

de l'abbaye. Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mères, de peur

d'irregularité, et cria de toute sa force à Ragotin qu'il n'approchât

pas de plus près. Ragotin poussa toujours en avant, et commença

d'enfiler une longue planche qui etoit là pour la commodité des gens de

pied, et le père Gifflot vint au devant de lui, suivi du cocher et du

paysan, et douta d'abord s'il le devoit exorciser, tant il trouvoit sa

figure diabolique. Enfin il lui demanda qui il etoit, d'où il venoit,

pourquoi il etoit nu, pourquoi il avoit les mains liées, et lui fit

toutes ces questions-là avec beaucoup d'eloquence, et ajoutant à ses

paroles le ton de la voix et l'action des mains. Ragotin lui repondit

incivilement. «Qu'en avez-vous à faire?» Et voulant passer outre sur la

planche, il poussa si rudement le reverend père Gifflot qu'il le fit

choir dans l'eau. Le bon prêtre entraîna avec lui le cocher et le

paysan, et Ragotin trouva leur manière de tomber dans l'eau si

divertissante qu'il en eclata de rire. Il continua son chemin vers les

religieuses, qui, le voile baissé, lui tournèrent le dos en haie, toutes

le visage tourné vers la campagne. Ragotin eut beaucoup d'indifference

pour les visages des religieuses, et passoit outre, pensant en être

quitte, ce que ne pensoit pas le père Gifflot. Il suivit Ragotin,

secondé du paysan et du cocher, qui, le plus en colère des trois, et

dejà de mauvaise humeur à cause que madame l'abbesse l'avoit grondé, se

detacha du gros, joignit Ragotin, et à grands coups de fouet se vengea

sur la peau d'autrui de l'eau qui avoit mouillé la sienne. Ragotin

n'attendit pas une seconde decharge; il s'enfuit comme un chien qu'on

fouette, et le cocher, qui n'etoit pas satisfait d'un seul coup de

fouet, le hâta d'aller de plusieurs autres, qui tous tirèrent le sang de

la peau du fustigé. Le père Gifflot, quoique essoufflé d'avoir couru, ne

se lassoit pas de crier: «Fouettez, fouettez!» de toute sa force, et le

cocher, de toute la sienne, redoubloit ses coups sur Ragotin, et

commençoit à s'y plaire, quand un moulin se presenta au pauvre homme

comme un asile. Il y courut ayant toujours son bourreau à ses trousses,

et, trouvant la porte d'une basse-cour ouverte, y entra et y fut reçu

d'abord par un mâtin qui le prit aux fesses. Il en jeta des cris

douloureux et gagna un jardin ouvert avec tant de precipitation, qu'il

renversa six ruches de mouches à miel qui y etoient posées à l'entrée,

et ce fut là le comble de ses infortunes[304]. Ces petits elephans

ailés, pourvus de proboscides et armés d'aiguillons, s'acharnèrent sur

ce petit corps nu, qui n'avoit point de mains pour se defendre, et le

blessèrent d'une horrible manière. Il en cria si haut que le chien qui

le mordoit s'enfuit de la peur qu'il en eut, ou plutôt des mouches. Le

cocher impitoyable fit comme le chien, et le pere Gifflot, à qui la

colère avoit fait oublier pour un temps la charité, se repentit d'avoir

eté trop vindicatif, et alla lui-même hâter le meunier et ses gens, qui

à son gré venoient trop lentement au secours d'un homme qu'on

assassinoit dans leur jardin. Le meunier retira Ragotin d'entre les

glaives pointus et venimeux de ces ennemis volans, et quoiqu'il fût

enragé de la chute de ses ruches, il ne laissa pas d'avoir pitié du

miserable. Il lui demanda où diable il se venoit fourrer nu et les mains

liées entre des paniers à mouches; mais quand Ragotin eût voulu lui

repondre, il ne l'eût pu dans l'extrême douleur qu'il sentoit par tout

son corps. Un petit ours nouveau-né, qui n'a point encore eté leché de

sa mère, est plus formé en sa figure oursine que ne le fut Ragotin en sa

figure humaine, après que les piqûres des mouches l'eurent enflé depuis

les pieds jusqu'à la tête. La femme du meunier, pitoyable comme une

femme, lui fit dresser un lit et le fit coucher. Le père Gifflot, le

cocher et le paysan retournèrent à l'abbesse d'Estival et à ses

religieuses, qui se rembarquèrent dans leur carrosse, et, escortées du

reverend père Gifflot monté sur une jument, continuèrent leur chemin. Il

se trouva que le moulin etoit à l'elu[305] du Rignon[306] ou à son

gendre Bagottière (je n'ai pas bien sçu lequel). Ce du Rignon etoit

parent de Ragotin, qui, s'etant fait connoître au meunier et à sa femme,

en fut servi avec beaucoup de soin et pansé heureusement jusqu'à son

entière convalescence par le chirurgien d'un bourg voisin. Aussitôt

qu'il put marcher, il retourna au Mans, où la joie de savoir que la

Rancune et l'Olive avoient trouvé son mulet et l'avoient ramené avec eux

lui fit oublier la chute de la charrette, les coups de fouet du cocher,

les morsures du chien et les piqûres des mouches.

[Note 302: Cette tournure de phrase se trouve en propres termes dans

les Hist. comiq. de Cyrano de Bergerac.]

[Note 303: Il s'agit ici de l'abbaye d'Estival en Charnie, à 8

lieues du Mans, fondée en 1109 par Raoul II de Beaumont, vicomte du

Mans, et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'Estival-lez-le-Mans,

fondée par saint Bertrand. L'abbesse d'Estival-en-Charnie étoit alors,

comme nous l'apprend M. Anjubault, Claire Nau, qui conserva cette

dignité de 1627 à 1660. Claire Nau étoit élève de l'abbaye du

Pont-aux-Dames, de l'ordre de Cîteaux, renommée surtout pour sa grande

régularité, qu'elle aura tenu, sans doute, à transporter dans la maison

d'Estival. C'est là peut-être ce qui a pu suggérer à Scarron la

plaisanterie qu'on lit quelques lignes plus loin: «Il fit tourner

vitement le dos aux bonnes mères, de peur d'irregularité.»]

[Note 304: Cette succession d'infortunes burlesques ne fait-elle pas

songer à celles de Nicodème, dans le Roman bourgeois de Furetière, quand

il se heurte rudement contre le front de Javotte, casse une porcelaine

en voulant se retirer, glisse sur le parquet, se rattrape à un miroir

qu'il fait tomber, et brise avec la porte un théorbe qui étoit contre la

muraille? (P. 98 de l'édit. Jannet.) C'est là un des lieux communs

auxquels a le plus souvent recours le roman comique et familier de cette

époque.]

[Note 305: Un élu étoit un officier royal subalterne, qui

connoissoit en première instance de l'assiette des tailles, aides,

subsides, et des différends qui y étoient relatifs. (Dict. de

Furetière.)]

[Note 306: On trouve au Mans, en 1620, un François de l'Epinay,

sieur du Bignon, élu, membre du conseil de l'hôtel de ville. Il

suffiroit d'un tout petit trait de plume à la premiere lettre pour en

faire notre personnage.]

Le Roman Comique · 第 72 / 265 题