Effronterie du sieur de la Rappinière.
Le conseiller de Rennes achevoit de lire sa nouvelle, quand la
Rappinière arriva dans l'hôtellerie. Il entra en étourdi dans la chambre
où on lui avoit dit qu'etoit M. de la Garouffière; mais son visage
epanoui se changea visiblement quand il vit le Destin dans un coin de la
chambre, et son valet qui etoit aussi defait et effrayé qu'un criminel
que l'on juge. La Garouffière ferma la porte de la chambre par dedans,
et ensuite demanda au brave la Rappinière s'il ne devinoit pas bien
pourquoi il l'avoit envoyé querir. «N'est-ce pas à cause d'une
comedienne dont j'ai voulu avoir ma part? repondit en riant le
scelerat.--Comment, votre part! lui dit la Garouffière, prenant un
visage serieux: sont-ce là les discours d'un juge comme vous êtes, et
avez-vous jamais fait pendre un si mechant homme que vous?» La
Rappinière continua de tourner la chose en raillerie et de la vouloir
faire passer pour un tour de bon compagnon; mais le senateur le prit
toujours d'un ton si sevère, qu'enfin il avoua son mauvais dessein, et
en fit de mauvaises excuses au Destin, qui avoit eu besoin de toute sa
sagesse pour ne se pas faire raison d'un homme qui l'avoit voulu
offenser si cruellement, après lui être obligé de la vie, comme l'on a
pu voir au commencement de ces aventures comiques. Mais il avoit encore
à demêler avec cet inique prevôt une autre affaire qui lui etoit de
grande importance et qu'il avoit communiquée à M. de la Garouffière, qui
lui avoit promis de lui faire avoir raison de ce mechant homme.
Quelque peine que j'aie prise à bien etudier la Rappinière, je n'ai
jamais pu decouvrir s'il etoit moins mechant envers Dieu qu'envers les
hommes, et moins injuste envers son prochain que vicieux en sa
personne[297]. Je sais seulement avec certitude que jamais homme n'a eu
tant de vices ensemble et en plus eminent degré. Il avoua qu'il avoit eu
envie d'enlever mademoiselle de l'Etoile aussi hardiment que s'il fût
vanté d'une bonne action, et il dit effrontement au conseiller et au
comedien que jamais il n'avoit moins douté du succès d'une pareille
entreprise: «car, continua-t-il, se tournant vers le Destin, j'avois
gagné votre valet, votre soeur avoit donné dans le panneau, et, pensant
vous venir trouver où je lui avois fait dire que vous etiez blessé, elle
n'etoit pas à deux lieues de la maison où je l'attendois quand je ne
sais qui diable l'a otée à ce grand sot qui me l'amenoit, et qui m'a
perdu un bon cheval, après s'être bien fait battre. «Le Destin palissoit
de colère, et quelquefois aussi rougissoit de honte de voir de quel
front ce scélérat lui osoit parler à lui-même de l'offense qu'il lui
avoit voulu faire, comme s'il lui eût conté une chose indifferente. La
Garouffière s'en scandalisoit aussi et n'avoit pas une moindre
indignation contre un si dangereux homme. «Je ne sais pas, lui dit-il,
comment vous osez nous apprendre si franchement les circonstances d'une
mauvaise action pour laquelle M. le Destin vous auroit donné cent coups,
si je ne l'en eusse empêché. Mais je vous avertis qu'il le pourra bien
faire encore, si vous ne lui restituez une boîte de diamans que vous lui
avez autrefois volée dans Paris dans le temps que vous y tiriez la
laine. Doguin, votre complice alors et depuis votre valet, lui a avoué
en mourant que vous l'aviez encore; et moi je vous déclare que, si vous
faites la moindre difficulté de la rendre, vous m'avez pour aussi
dangereux ennemi que je vous ai eté utile protecteur.»
[Note 297: Scarron n'a pas commis la moindre invraisemblance en
prêtant tous ces crimes à une personne qui a pour charge de réprimer les
crimes d'autrui. La police étoit souvent faite avec la négligence la
plus coupable, et pendant assez longtemps elle avoit presque abandonné
le soin de la surveillance publique. Ce ne fut guère qu'après
l'apaisement des troubles de la Fronde, et même après la conclusion du
traité des Pyrénées, que le roi put enfin s'occuper de la réorganiser
sur de meilleures bases. V. Correspondance administrative de Louis XIV,
t. 2, p. 605, etc.; Traité de la police de de La Mare, 1705, in-fol., I.
1, tit. 8, ch. 3. Bien plus, à cette négligence se joignit parfois la
connivence avec les filous. Le lieutenant-criminel Tardieu, dont Boileau
a immortalisé la sordide avarice, fut un de ceux qui prêtèrent le plus à
cette accusation, même après la réorganisation de la police; et l'on
sait que, lorsqu'il fut assassiné, en 1665, on alloit informer contre
lui à cause de ses malversations. (Not. de Brossette, sur les v. 308 et
337 de la sat. X de Boielau) «Il a mérité d'être pendu deux ou trois
mille fois, dit Tallemant: il n'y a pas un plus grand voleur au monde.»
(Histor. de Ferrier, sa fille, et Tardieu.) Vavasseur, le commissaire du
Marais, faisoit sous main cause commune avec les filles de sa
juridiction. Malherbe parle, dans ses Lettres (26 juin 1610), d'un
prévôt de Pithiviers qui s'étrangla dans sa prison, où il étoit enfermé
comme coupable de complicité dans l'assassinat de Henri IV, de magie et
de fausse monnoie. Sur les malversations de toutes sortes des gens de
police et des officiers de justice, on peut voir les Caquets de
l'accouchée, 1re journ., p. 37, 1er janv., et surtout les Grands jours
d'Auvergne, de Fléchier, où l'on trouvera plusieurs exemples du même
genre. Les choses en étoient venues au point qu'on lit dans le
Procès-verbal des confér. tenues pour l'exam. des articl. proposés pour
la composit. de l'ordonn. crimin. de 1670, sur l'art. XII: «M. le
premier président a dit que l'intention qu'on avoit, lorsqu'on a
institué les prévôts des maréchaux, étoit bonne; mais que... la plupart
de ces officiers sont plus à craindre que les voleurs mêmes, et qu'on a
reproché aux Grands jours de Clermont que toutes les affaires
criminelles les plus atroces avoient été éludées et couvertes par les
mauvaises procédures des prévôts des maréchaux. L'on a fait le procès a
plusieurs officiers de la maréchaussée, mais on a été persuadé
d'ailleurs qu'il n'y en avoit pas un seul dont la conduite fût
innocente.»]
La Rappinière fut foudroyé de ce discours, à quoi il ne s'attendoit pas.
Son audace à nier absolument une mechanceté qu'il avoit faite lui manqua
au besoin. Il avoua en begayant, comme un homme qui se trouble, qu'il
avoit cette boîte au Mans, et promit de la rendre avec des sermens
execrables qu'on ne lui demandoit point, tant on faisoit peu de cas de
tous ceux qu'il eût pu faire. Ce fut peut-être là une des plus ingénues
actions qu'il fit de sa vie, et encore n'etoit-elle pas nette; car il
est bien vrai qu'il rendit la boîte comme il l'avoit promis, mais il
n'etoit pas vrai qu'elle fût au Mans, puisqu'il l'avoit sur lui à
l'heure même, à dessein d'en faire un present à Mademoiselle de
l'Etoile, en cas qu'elle n'eût pas voulu se donner à lui pour peu de
chose. C'est ce qu'il confessa en particulier à M. de la Garouffière,
dont il voulut par là regagner les bonnes grâces, lui mettant entre les
mains cette boîte de portrait pour en disposer comme il lui plairoit.
Elle etoit composée de cinq diamans d'un prix considerable. Le père de
mademoiselle de l'Etoile y etoit peint en email, et le visage de cette
belle fille avoit tant de rapport à ce portrait, que cela seul pouvoit
suffire pour la faire reconnoître à son père. Le Destin ne savoit
comment remercier assez M. de la Garouffière quand il lui donna la boîte
de diamans. Il se voyoit exempté par là d'avoir à se la faire rendre par
force de la Rappinière, qui ne savoit rien moins que de restituer, et
qui eût pu se prevaloir contre un pauvre comedien de sa charge de
prevôt, qui est un dangereux baton entre les mains d'un mechant homme.
Quand cette boîte fut otée au Destin, il en avoit eu un deplaisir très
grand, qui s'augmenta encore par celui qu'en eut la mère de l'Etoile,
qui gardoit cherement ce bijou comme un gage de l'amitié de son mari. On
peut donc aisément se figurer qu'il eut une extrême joie de l'avoir
recouvrée. Il alla en faire part à l'Etoile, qu'il trouva chez la soeur
du curé du bourg, en la compagnie d'Angelique et de Leandre. Ils
deliberèrent ensemble de leur retour au Mans, qui fut resolu pour le
lendemain. M. de la Garouffière leur offrit un carrosse, qu'ils ne
voulurent pas prendre. Les comédiens et les comédiennes soupèrent avec
M. de la Garouffière et sa compagnie. On se coucha de bonne heure dans
l'hotellerie, et, dès la pointe du jour, le Destin et Leandre, chacun sa
maîtresse en croupe, prirent le chemin du Mans, où Ragotin, la Rancune
et l'Olive etoient déjà retournés. M. de la Garouffière fit cent offres
de services au Destin; pour la Bouvillon, elle fit la malade plus
qu'elle ne l'etoit, pour ne point recevoir l'adieu du comedien, dont
elle n'etoit pas satisfaite.