SOPHIE.

--Vous vous pouvez figurer, poursuivit dom Carlos, l'extrême douleur que

sentirent les parents de Sophie quand ils eurent lu cette lettre. Ils

esperèrent que je serois encore avec leur fille caché dans Valence, ou

que je n'en serois pas loin. Ils tinrent leur perte secrète à tout le

monde, hormis au vice-roi, qui etoit leur parent, et à peine le jour

commençoit-il de paroître que la justice entra dans ma chambre et me

trouva endormi. Je fus surpris d'une telle visite autant que j'avois

sujet de l'être, et quand, après qu'on m'eut demandé où etoit Sophie, je

demandai aussi où elle etoit, mes parties s'en irritèrent et me firent

conduire en prison avec une extrême violence. Je fus interrogé et je ne

pus rien dire pour ma defense contre la lettre de Sophie. Il paroissoit

par là que je l'avois voulu enlever; mais il paroissoit encore plus que

mon page avoit disparu en même temps qu'elle. Les parents de Sophie la

faisoient chercher, et mes amis, de leur côté, faisoient toutes sortes

de diligences pour découvrir où ce page l'avoit emmenée. C'étoit le seul

moyen de faire voir mon innocence; mais on ne put jamais apprendre des

nouvelles de ces amants fugitifs, et mes ennemis m'accusèrent alors de

la mort de l'un et de l'autre. Enfin l'injustice, appuyée de la force,

l'emporta sur l'innocence opprimée; je fus averti que je serois bientôt

jugé, et que je le serois à mort. Je n'esperai pas que le ciel fît un

miracle en ma faveur, et je voulus donc hasarder ma delivrance par un

coup de desespoir. Je me joignis à des bandolliers[292], prisonniers

comme moi et tous gens de résolution. Nous forçâmes les portes de notre

prison, et, favorisés de nos amis, nous eûmes plus tôt gagné les

montagnes les plus proches de Valence que le vice-roi n'en pût être

averti. Nous fûmes longtemps maîtres de la campagne. L'infidélité de

Sophie, la persécution de ses parents, tout ce que je croyois que le

vice-roi avoit fait d'injuste contre moi, et enfin la perte de mon bien

me mirent dans un tel desespoir que je hasardai ma vie dans toutes les

rencontres où mes camarades et moi trouvâmes de la résistance, et je

m'acquis par là une telle réputation parmi eux qu'ils voulurent que je

fusse leur chef. Je le fus avec tant de succès que notre troupe devint

redoutable aux royaumes d'Aragon et de Valence, et que nous eûmes

l'insolence de mettre ces pays à contribution. Je vous fais ici une

confidence bien délicate, ajouta dom Carlos; mais l'honneur que vous me

faites et mon inclination me donnent tellement à vous que je veux bien

vous faire maître de ma vie, vous en revélant des secrets si dangereux.

Enfin, poursuivit-il, je me lassai d'être méchant; je me dérobai de mes

camarades, qui ne s'y attendoient pas, et je pris le chemin de

Barcelone, où je fus reçu simple cavalier dans les recrues qui

s'embarquoient pour l'Afrique, et qui ont joint depuis peu l'armée. Je

n'ai pas sujet d'aimer la vie, et, après m'être mal servi de la mienne,

je ne la puis mieux employer que contre les ennemis de ma loi et pour

votre service, puisque la bonté que vous avez pour moi m'a causé la

seule joie dont mon âme ait eté capable depuis que la plus ingrate fille

du monde m'a rendu le plus malheureux de tous les hommes.»

[Note 292: Vagabonds, voleurs de campagnes qui font leurs

expéditions par troupes et avec des armes à feu. (Dict. de Furetière.)

Le mot bandoulier a précédé bandit, et venoit, comme lui, des bandes que

formoient les voleurs.]

Sophie inconnue prit le parti de Sophie injustement accusée, et n'oublia

rien pour persuader à son amant de ne point faire de mauvais jugements

de sa maîtresse avant que d'être mieux informé de sa faute. Elle dit au

malheureux cavalier qu'elle prenoit grande part dans ses infortunes,

qu'elle voudroit de bon coeur les adoucir, et pour lui en donner des

marques plus effectives que des paroles, qu'elle le prioit de vouloir

être à elle, et que, lorsque l'occasion s'en presenteroit, elle

emploieroit auprès de l'empereur son credit et celui de tous ses amis

pour le delivrer de la persecution des parents de Sophie et du vice-roi

de Valence. Dom Carlos ne se rendit jamais à tout ce que le faux dom

Fernand lui put dire pour la justification de Sophie; mais il se rendit

à la fin aux offres qu'il lui fit de sa table et de sa maison. Dès le

jour même cette fidèle amante parla au mestre de camp de dom Carlos et

lui fit trouver bon que ce cavalier, qu'elle lui dit être son parent,

prît parti avec lui; je veux dire avec elle.

Voilà notre amant infortuné au service de sa maîtresse, qu'il croyoit

morte ou infidèle. Il se voit, dès le commencement de sa servitude, tout

à fait bien avec celui qu'il croit son maître, et est en peine lui-même

de savoir comment il a pu faire en si peu de temps pour s'en faire tant

aimer. Il est à la fois son intendant, son secretaire, son gentilhomme

et son confident. Les autres domestiques n'ont guère moins de respect

pour lui que pour dom Fernand, et il seroit sans doute heureux, se

connoissant aimé d'un maître qui lui paroît tout aimable, et qu'un

secret instinct le force d'aimer, si Sophie perdue, si Sophie infidèle

ne lui revenoit sans cesse à la pensée et ne lui causoit une tristesse

que les caresses d'un si cher maître et sa fortune rendue meilleure ne

pouvoient vaincre. Quelque tendresse que Sophie eût pour lui, elle etoit

bien aise de le voir affligé, ne doutant point qu'elle ne fût la cause

de son affliction. Elle lui parloit si souvent de Sophie, et justifioit

quelquefois avec tant d'emportement et même de colère et d'aigreur celle

que dom Carlos n'accusoit pas moins que d'avoir manqué à sa fidelité et

à son honneur, qu'enfin il vint à croire que ce dom Fernand, qui le

mettoit toujours sur le même sujet, avoit peut-être eté autrefois

amoureux de Sophie, et peut-être l'etoit encore.

La guerre d'Afrique s'acheva de la façon qu'on le voit dans l'histoire.

L'empereur la fit depuis en Allemagne, en Italie, en Flandres et en

divers lieux. Notre guerrière, sous le nom de dom Fernand, augmenta sa

reputation de vaillant et experimenté capitaine par plusieurs actions de

valeur et de conduite[293], quoique la dernière de ces qualités-là ne se

rencontre que rarement en une personne aussi jeune que le sexe de cette

vaillante fille la faisoit paroître.

[Note 293: Conduite signifie ici prudence, esprit de suite, sens

qu'il a très souvent au XVIIe siècle, par exemple dans Bossuet.]

L'empereur fut obligé d'aller en Flandres[294] et de demander au roi de

France passage par ses Etats. Le grand roi qui regnoit alors[295] voulut

surpasser en generosité et en franchise un mortel ennemi qui l'avoit

toujours surmonté en bonne fortune et n'en avoit pas toujours bien usé.

Charles-Quint fut reçu dans Paris comme s'il eût eté roi de France. Le

beau dom Fernand fut du petit nombre des personnes de qualité qui

l'accompagnèrent, et si son maître eût fait un plus long sejour dans la

Cour du monde la plus galante, cette belle Espagnole, prise pour un

homme, eût donné de l'amour à beaucoup de dames françoises, et de la

jalousie aux plus accomplis de nos courtisans.

[Note 294: Pour réprimer la révolte des Gantois, qui ne vouloient

point payer les impôts votés par les états.]

[Note 295: François Ier.]

Cependant le vice-roi de Valence mourut en Espagne. Dom Fernand espera

assez de son merite et de l'affection que lui portoit son maître pour

lui oser demander une si importante charge, et il l'obtint sans qu'elle

lui fût enviée. Il fit savoir le plus tôt qu'il put le bon succès de sa

pretention à dom Carlos, et lui fit esperer qu'aussitôt qu'il auroit

pris possession de sa vice-royauté de Valence, il feroit sa paix avec

les parens de Sophie, obtiendroit sa grâce de l'empereur pour avoir eté

chef de bandolliers, et même essaieroit de le remettre dans la

possession de son bien, sans cesser de lui en faire dans toutes les

occasions qui s'en presenteroient. Dom Carlos eût pu recevoir quelque

consolation de toutes ces belles promesses, si le malheur de son amour

lui eût permis d'être consolable.

L'empereur arriva en Espagne et alla droit à Madrid, et dom Fernand alla

prendre possession de son gouvernement. Dès le jour qui suivit celui de

son entrée dans Valence, les parens de Sophie presentèrent requête

contre dom Carlos, qui faisoit auprès du vice-roi la charge d'intendant

de sa maison et de secretaire de ses commandemens. Le vice-roi promit de

leur rendre justice et à dom Carlos de protéger son innocence. On fit de

nouvelles informations contre lui; l'on fit ouïr des temoins une seconde

fois, et enfin les parens de Sophie, animés par le regret qu'ils avoient

de la perte de leur fille, et par un desir de vengeance qu'ils croyoient

legitime, pressèrent si fort l'affaire, qu'en cinq ou six jours elle fut

en etat d'être jugée. Ils demandèrent au vice-roi que l'accusé entrât en

prison. Il leur donna sa parole qu'il ne sortiroit pas de son hôtel, et

leur marqua un jour pour le juger. La veille de ce jour fatal, qui

tenoit en suspens toute la ville de Valence, dom Carlos demanda une

audience particulière au vice-roi, qui la lui accorda. Il se jeta à ses

pieds et lui dit ces paroles: «C'est demain, monseigneur, que vous devez

faire connoître à tout le monde que je suis innocent. Quoique les

temoins que j'ai fait ouïr me dechargent entièrement du crime dont on

m'accuse, je viens encore jurer à Votre Altesse, comme si j'etois devant

Dieu, que non seulement je n'ai pas enlevé Sophie, mais que le jour

devant celui qu'elle fut enlevée, je ne la vis point; je n'eus point de

ses nouvelles, et n'en ai pas eu depuis. Il est bien vrai que je la

devois enlever; mais un malheur qui jusqu'ici m'est inconnu la fit

disparoître, ou pour ma perte ou pour la sienne.--C'est assez, dom

Carlos, lui dit le vice-roi, va dormir en repos. Je suis ton maître et

ton ami, et mieux informé de ton innocence que tu ne penses; et quand

j'en pourrois douter, je serois obligé à n'être pas exact à m'en

eclaircir, puisque tu es dans ma maison, et de ma maison, et que tu n'es

venu ici avec moi que sous la promesse que je t'ai faite de te

proteger.»

Dom Carlos remercia un si obligeant maître de tout ce qu'il eut

d'éloquence. Il s'alla coucher, et l'impatience qu'il eut de se voir

bientôt absous ne lui permit pas de dormir. Il se leva aussitôt que le

jour parut, et, propre et paré plus qu'à l'ordinaire, se trouva au lever

de son maître. Mais je me trompe, il n'entra dans sa chambre qu'après

qu'il fut habillé; car depuis que Sophie avoit deguisé son sexe, la

seule Dorothée, deguisée comme elle, et la confidente de son

deguisement, couchoit dans sa chambre et lut rendoit tous les services

qui, rendus par un autre, lui eussent pu donner connoissance de ce

qu'elle vouloit tenir si caché. Dom Carlos entra donc dans la chambre du

vice-roi quand Dorothée l'eut ouverte à tout le monde, et le vice-roi ne

le vit pas plus tôt qu'il lui reprocha qu'il s'etoit levé bien matin

pour un homme accusé qui se vouloit faire croire innocent, et lui dit

qu'une personne qui ne dormoit point devoit sentir sa conscience

chargée. Dom Carlos lui repondit, un peu troublé, que la crainte d'être

convaincu ne l'avoit pas tant empêché de dormir que l'esperance de se

voir bientôt à couvert des poursuites de ses ennemis par la bonne

justice que lui rendroit Son Altesse. «Mais vous êtes bien paré et bien

galant, lui dit encore le vice-roi, et je vous trouve bien tranquille le

jour que l'on doit deliberer sur votre vie. Je ne sais plus ce que je

dois croire du crime dont on vous accuse. Toutes les fois que nous nous

entretenons de Sophie, vous en parlez avec moins de chaleur et plus

d'indifference que moi: on ne m'accuse pourtant pas comme vous d'en

avoir eté aimé et de l'avoir tuée, et possible le jeune Claudio aussi,

sur qui vous voulez faire tomber l'accusation de son enlevement. Vous me

dites que vous l'avez aimée, continua le vice-roi, et vous vivez après

l'avoir perdue, et vous n'oubliez rien pour vous voir absous et en

repos, vous qui devriez haïr la vie et tout ce qui vous la pourroit

faire aimer. Ah! inconstant dom Carlos! il faut bien qu'une autre amour

vous ait fait oublier celle que vous deviez conserver à Sophie perdue,

si vous l'aviez veritablement aimée, quand elle etoit toute à vous et

osoit tout faire pour vous.» Dom Carlos, demi-mort à ces paroles du

vice-roi, voulut y repondre; mais il ne le lui permit pas. «Taisez-vous,

lui dit-il d'un visage sevère, et reservez votre éloquence pour vos

juges; car pour moi je n'en serai pas surpris, et je n'irai pas pour un

de mes domestiques donner à l'empereur mauvaise opinion de mon equité.

Et cependant, ajouta le vice-roi, se tournant vers le capitaine de ses

gardes, que l'on s'assure de lui: qui a rompu sa prison peut bien

manquer à la parole qu'il m'a donnée de ne chercher point son impunité

dans sa fuite. On ôta aussitôt l'epée à dom Carlos, qui fit grand'pitié

à tous ceux qui le virent environné de gardes, pâle et defait, et qui

avoit bien de la peine à retenir ses larmes.

Cependant que le pauvre gentilhomme se repent de ne s'être pas assez

defié de l'esprit changeant des grands seigneurs[296], les juges qui le

devoient juger entrèrent dans la chambre et prirent leurs places, après

que le vice-roi eut pris la sienne. Le comte italien, qui etoit encore à

Valence, et le père et la mère de Sophie, parurent et produisirent leurs

temoins contre l'accusé, qui etoit si desesperé de son procès, qu'il

n'avoit pas quasi le courage de repondre. On lui fit reconnoître les

lettres qu'il avoit autrefois ecrites à Sophie; on lui confronta les

voisins et les domestiques de la maison de Sophie, et enfin on produisit

contre lui la lettre qu'elle avoit laissée dans sa chambre le jour que

l'on pretendoit qu'il l'avoit enlevée. L'accusé fit ouïr ses

domestiques, qui temoignèrent d'avoir vu coucher leur maître; mais il

pouvoit s'être levé après avoir fait semblant de s'endormir. Il juroit

bien qu'il n'avoit pas enlevé Sophie et representoit aux juges qu'il ne

l'auroit pas enlevée pour se separer d'elle; mais on ne l'accusoit pas

moins que de l'avoir tuée et le page aussi, le confident de son amour.

Il ne restoit plus qu'à le juger, et il alloit être condamné tout d'une

voix, quand le vice-roi le fit approcher et lui dit: «Malheureux dom

Carlos! tu peux bien croire, après toutes les marques d'affection que je

t'ai données, que, si je t'eusse soupçonné, d'être coupable du crime

dont on t'accuse, je ne t'aurois pas amené à Valence. Il m'est

impossible de ne te condamner pas, si je ne veux commencer l'exercice de

ma charge par une injustice, et tu peux juger du deplaisir que j'ai de

ton malheur par les larmes qui m'en viennent aux yeux. On pourroit

rechercher d'accorder tes parties, si elles etoient de moindre qualité,

ou moins animées à ta perte. Enfin, si Sophie ne paroît elle-même pour

te justifier, tu n'as qu'à te preparer à bien mourir.» Carlos, desesperé

de son salut, se jeta aux pieds du vice-roi et lui dit: «Vous vous

souvenez bien, Monseigneur, qu'en Afrique et dès le temps que j'eus

l'honneur d'entrer au service de Votre Altesse, et toutes les fois

qu'elle m'a engagé au récit ennuyeux de mes infortunes, que je les lui

ai toujours contées d'une même manière, et elle doit croire qu'en ce

pays-là, et partout ailleurs, je n'aurois pas avoué à un maître qui me

faisoit l'honneur de m'aimer ce qu'ici j'aurois dû nier devant un juge.

J'ai toujours dit la vérité à Votre Altesse comme à mon Dieu, et je lui

dis encore que j'aimai, que j'adorai Sophie.--Dis que tu l'abhorres,

ingrat! interrompit le vice-roi, surprenant tout le monde.--Je l'adore,

reprit dom Carlos, fort étonné de ce que le vice-roi venoit de dire. Je

lui ai promis de l'épouser, continua-t-il, et je suis convenu avec elle

de l'emmener à Barcelone. Mais si je l'ai enlevée, si je sais où elle se

cache, je veux qu'on me fasse mourir de la mort la plus cruelle. Je ne

puis l'éviter; mais je mourrai innocent, si ce n'est mériter la mort que

d'avoir aimé plus que ma vie une fille inconstante et perfide.--Mais,

s'écria le vice-roi, le visage furieux, que sont devenus cette fille et

ton page? Ont-ils monté au ciel? sont-ils cachés sous terre?--Le page

etoit galant, lui repondit dom Carlos, elle etoit belle; il etoit homme,

elle etoit femme.--Ah! traître! lui dit le vice-roi, que tu découvres

bien ici tes lâches soupçons et le peu d'estime que tu as eu pour la

malheureuse Sophie! Maudite soit la femme qui se laisse aller aux

promesses des hommes et s'en fait mepriser par sa trop facile croyance!

Ni Sophie n'etoit point une femme de vertu commune, mechant! ni ton page

Claudio un homme. Sophie etoit une fille constante, et ton page une

fille perdue, amoureuse de toi et qui t'a volé Sophie, qu'elle

trahissoit comme une rivale. Je suis Sophie, injuste amant, amant

ingrat! Je suis Sophie, qui ai souffert des maux incroyables pour un

homme qui ne méritoit pas d'être aimé et qui m'a cru capable de la

dernière infamie.»

[Note 296: Scarron pouvoit parler ici d'après sa propre expérience.

Peut-être songeoit-il alors à Mazarin, dont le changement à son égard

étoit, du reste, parfaitement justifié. Mais, sans nous occuper de

Mazarin, combien de fois n'avoit-il pas vu de belles paroles et de

belles protestations d'amitié de la part des grands seigneurs se changer

en indifférence, dès qu'il avoit fallu en venir au fait! Ses oeuvres

sont remplies de plaintes sur ce sujet. V. en particulier sa deuxième

Requête à la reine, recueil de 1648; Remerciements au prince d'Orange,

1651; les premières strophes de Héro et Léandre, etc.]

Sophie n'en put pas dire davantage. Son père, qui la reconnut, la prit

entre ses bras; sa mère se pâma d'un côté, et dom Carlos de l'autre.

Sophie se debarrassa des bras de son père pour courir aux deux personnes

evanouies, qui reprirent leurs esprits tandis qu'elle douta à qui des

deux elle courroit. Sa mère lui mouilla le visage de larmes; elle

mouilla de larmes le visage de sa mère; elle embrassa, avec toute la

tendresse imaginable, son cher Dom Carlos, qui pensa en evanouir encore.

Il tint pourtant bon pour ce coup, et, n'osant pas encore baiser Sophie

de toute sa force, se recompensa sur ses mains, qu'il baisa mille fois

l'une après l'autre. Sophie pouvoit à peine suffire à toutes les

embrassades et à tous les complimens qu'on lui fit. Le comte italien, en

faisant le sien comme les autres, lui voulut parler des pretentions

qu'il avoit sur elle, comme lui ayant eté promise par son père et par sa

mère. Dom Carlos, qui l'ouït, en quitta une des mains de Sophie, qu'il

baisoit alors avidement, et, portant la sienne à son epée, qu'on lui

venoit de rendre, se mit en une posture qui fit peur à tout le monde,

et, jurant à faire abimer la ville de Valence, fit bien connoître que

toutes les puissances humaines ne lui oteroient pas Sophie, si elle-même

ne lui defendoit de songer davantage en elle; mais elle declara qu'elle

n'auroit jamais d'autre mari que son cher dom Carlos, et conjura son

père et sa mère de le trouver bon, ou de se resoudre à la voir enfermer

dans un couvent pour toute sa vie. Ses parens lui laissèrent la liberté

de choisir tel mari qu'elle voudrait, et le comte italien, dès le jour

même, prit la poste pour l'Italie ou pour tout autre pays où il voulut

aller. Sophie conta toutes ses aventures, qui furent admirées de tout le

monde. Un courrier alla porter la nouvelle de cette grande merveille à

l'empereur, qui conserva à dom Carlos, après qu'il auroit epousé Sophie,

la vice-royauté de Valence et tous les bienfaits que cette vaillante

fille avoit merités sous le nom de dom Fernand, et donna à ce

bienheureux amant une principauté dont ses descendans jouissent encore.

La ville de Valence fit la dépense des noces avec toute sorte de

magnificence, et Dorothée, qui reprit ses habits de femme en même temps

que Sophie, fut mariée en même temps qu'elle avec un cavalier proche

parent de dom Carlos.

Le Roman Comique · 第 70 / 265 题