CHAPITRE XII.

Qui divertira peut-être aussi peu que le precedent.

Verville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient

des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de

la brutalité de son frère Saint-Far et de la vertu de sa femme à la

souffrir; il exagera la felicité dont il jouissoit en possedant la

sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de

Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien

cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours

un fort malhonnête homme et fort dangereux, et lui promit, si

mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son

possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et

de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer.

«Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez

mon père et chez je ne sçais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que

lui, et qui n'est pas maître en sa maison, etant cadet des cadets. Il

faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon père et

nous le souffrons à cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus,

quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous

veniez demain avec moi; je sçais où je vous mettrai; vous n'y serez vu

que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer

Saldagne, et on l'eclairera de si près qu'il ne fera rien que nous ne le

sçachions.» Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui

donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec

le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit

heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son hôtellerie et se

coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit

etat de partir de grand matin pour retourner chez son père.

Ils partirent à l'heure arrêtée, et, durant trois lieues qu'ils firent

ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularités qu'ils n'avoient pas

eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit

marié dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, à

cinq cents pas du château du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y fût

secretement, et lui promit de le revenir trouver bientôt. Il n'y avoit

pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitté quand il le vint

retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses à lui

dire. Le Destin pâlit et s'affligea par avance, et Verville, par avance,

lui fit esperer un remède au malheur qu'il lui alloit apprendre. «En

mettant pied à terre, lui dit-il, j'ai trouvé Saldagne, que l'on portoit

à quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui à une

lieue d'ici et l'a tout brisé; il m'a dit qu'il avoit à me parler, et

m'a prié de le venir trouver dans sa chambre aussitôt qu'un chirurgien

qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foulée de sa chute.

Lorsque nous avons eté seuls: «Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revèle

toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes

censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur à ma folie. Ensuite de

cela il m'a avoué qu'il avoit enlevé une comedienne[274] dont il avoit

eté toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularités de

cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que

je vous ai dit être de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en

toute la province, et avoit eté obligé de le quitter et d'emmener avec

lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son

entreprise, à cause qu'un de ses frères, qui se mêloit de faire des

convois de faux sel, etoit guetté par les archers des gabelles et avoit

besoin de ses amis pour se mettre à couvert. Tellement, m'a-t-il dit,

que, n'osant paroître dans la moindre ville, à cause que mon affaire a

fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai prié ma soeur,

votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron

d'Arques, dont je redoute la severité, et je vous conjure, puisque je ne

la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du

monde, de me prêter le vôtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la

terre que j'ai en Bretagne, où je me ferai porter aussitôt que je

pourrai monter à cheval. Il m'a demandé si je ne lui pourrois point

donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout étourdi qu'il est, il

voit bien qu'il est bien difficile à trois hommes de mener loin une

fille enlevée sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose

fort aisée, ce qu'il a cru bientôt, comme les fous espèrent facilement.

Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est

fort fidèle. Je lui ferai dire à Saldagne qu'il aura avec lui un homme

de resolution de ses amis, ce sera vous; votre maîtresse en sera

avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite à la

clarté de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra

s'arrêter; mon valet tâchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui

est fort aisé; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la

demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous êtes dejà

allé après, il les menera par un chemin contraire au vôtre.»

[Note 274: Il y a beaucoup d'enlèvements soit dans le Roman comique

proprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont

intercalées. On aimeroît à voir dans les premiers une satire ou une

parodie comme Sorel en a fait en passant dans Le Berger extravagant

(liv. II), s'ils n'étoient racontés si sérieusement; mais il faut

simplement y voir une influence des romans héroïques à laquelle n'ont

pas su se dérober Scarron et son continuateur. Dans le Cyrus, Mandane

est enlevée quatre fois, et par quatre amoureux différents, ou même huit

fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'écrie-t-il: «Voilà une beauté qui a

passé par bien des mains!» (Hér. de rom.). Et, dans Le Parnasse réformé,

Guéret, se ressouvenant de cet abus des enlèvements, prononce cet arrêt:

«Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes

qui auront eté enlevées plus d'une fois.» (Art. 19.) Sarrazin a fait une

ballade pour chanter la mode des enlèvements par amour. Il faut dire que

les chroniqueurs du XVIIe siècle justifient sur ce point les romanciers

du reproche d'invraisemblance.]

Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa

Verville, dont le valet, qu'il avoit envoyé querir, entra à l'heure même

dans la chambre. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils avoient à faire.

Verville fut enfermé le reste du jour avec le Destin, ayant peine à le

quitter après une si longue absence, qui possible devoit être bientôt

suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera

de voir Verville à Bourbon, où il devoit aller, et où le Destin lui

promit de faire aller sa troupe.

La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assigné avec le valet de

Verville; les deux valets de Saldagne n'y manquèrent pas, et Verville

lui-même leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous

la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer,

et la violence qu'ils se firent à ne se parler point. A demi-lieue de

là, l'Etoile commença de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage

jusqu'à un bourg distant de deux lieues, où l'on lui fit esperer qu'elle

se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de

Verville et le Destin en faisoient fort les empêchés pour preparer les

valets de Saldagne à ne trouver pas etrange que l'on s'arrêtât si près

du lieu d'où ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on

demanda à loger dans l'hôtellerie, qui heureusement se trouva pleine

d'hôtes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la

malade à la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurité. Elle se

coucha tout habillée et pria qu'on la laissât reposer seulement une

heure, et dit qu'après cela elle croyoit pouvoir monter à cheval. Les

valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissèrent tout faire au valet

de Verville, qui etoit chargé des ordres de leur maître, et

s'attachèrent bientôt à quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands

qu'eux. Les uns et les autres se mirent à boire sans songer à tout le

reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup

avec eux pour les mettre en train, et, sous prétexte d'aller voir

comment se portoit la malade pour partir le plus tôt qu'elle le

pourroit, il l'alla faire remonter à cheval, et le Destin aussi, qu'il

informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna à ses buveurs, leur

dit qu'il avoit trouvé leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe

qu'elle seroit bientôt en etat de monter à cheval. Il leur dit aussi que

le Destin s'etoit jeté sur un lit, et puis se mit à boire et à porter

des santés aux deux valets de Saldagne, qui avoient dejà la leur fort

endommagée. Ils burent avec excès, s'enivrèrent de même et ne purent

jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent

gâté les lits où on les eût couchés. Le valet de Verville fit l'ivrogne,

et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de

Saldagne, leur disant d'un visage fort affligé que leur demoiselle

s'etoit sauvée, qu'il avoit fait partir après son camarade, et qu'il

falloit monter à cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut

plus d'une heure à leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je

crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'hôtellerie

s'etoit enivrée cette nuit-là, jusqu'à l'hôtesse et aux servantes, on ne

songea seulement pas à s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa

demoiselle, et même je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que

si on ne les eût jamais vus.

Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville

fait l'inquieté et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces

deux ivrognes ne s'en hâtent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa

chère mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouvée et ne

doutant point que le valet de Verville n'eût fait prendre à ceux de

Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire,

et ils etoient dans un grand chemin aisé à suivre et qui les conduisoit

à un village où nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre.

Le Roman Comique · 第 63 / 265 题