CHAPITRE XI.

Des moins divertissans du present volume.

Il etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par

le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point à

connoître que Leandre fût son maître, et mademoiselle Angelique fit

l'etonnée de le voir si bien vêtu, et fit par adresse ce que la Rancune

et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit à mademoiselle

Angelique et à son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, où

et comment il l'avoit trouvée, lorsque Ragotin entra, menant le Destin

comme en triomphe, ou plutôt le traînant après soi, parcequ'il n'alloit

pas assez vite au gré de son esprit chaud. Le Destin et Angelique

s'embrassèrent avec de grands temoignages d'amitié, et avec cette

tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, après une

longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent

ensemble par une rencontre inopinée. Leandre et elle ne se caressèrent

que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se

regardèrent, remettant le reste à la première entrevue particulière.

Cependant le valet de Leandre commença sa narration, et dit à son

maître, comme s'il eût parlé à son ami, qu'après qu'il l'eut quitté pour

suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit prié, il ne les

avoit perdus de vue qu'à la couchée, et le lendemain jusqu'à un bois, à

l'entrée duquel il avoit eté etonné d'y trouver mademoiselle Angelique

seule, à pied et fort eplorée. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il

etoit ami de Leandre et que c'etoit à sa prière qu'il la suivoit, elle

s'etoit fort consolée et l'avoit conjuré de la conduire au Mans ou de la

mener auprès de Leandre, s'il sçavoit où le trouver. «C'est,

continua-t-il, à mademoiselle à vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient

l'ont ainsi abandonnée: car je ne lui en ai osé parler, la voyant si

affligée pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu

souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.»

Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre

de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car

que pouvoit-on se figurer d'une fille enlevée avec tant de violence, et

rendue ou bien abandonnée si facilement, et sans que les ravisseurs y

fussent forcés? Mademoiselle Angelique pria qu'on fît en sorte qu'elle

se pût coucher; mais, l'hôtellerie etant pleine, le bon curé lui fit

donner une chambre chez sa soeur[273], qui logeoit dans la maison

voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays.

Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est

pourquoi le Destin et Leandre l'allèrent trouver aussitôt qu'ils sçurent

qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle fût bien aise que le Destin

fût confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le

Destin eut pitié de sa confusion, et, pour l'occuper à autre chose qu'à

se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur

avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte:

[Note 273: Pour la justification de ces bons rapports que Scarron

établit entre des comédiens et des gens d'église, on peut consulter

Chappuzeau (Le théât. fr., liv. 3, 5): leur assiduité (des acteurs) aux

exercices pieux. De même les acteurs nomades que nous montre Rojas dans

le Voyage amusant, au milieu de leur vie peu réglée, sont dévots,

assistent à la messe et font partie de confréries pieuses. V. aussi plus

loin une de nos notes, 3e part, du Rom. com., ch. 6.]

«Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mère et la

mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison où nous

etions, nous en vîmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la

campagne, et entrer par là cinq ou six hommes qui se saisirent de moi,

sans presque regarder ma mère, et m'emportèrent demi-morte de frayeur

jusque auprès de leurs chevaux. Ma mère, que vous sçavez être une des

plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier

qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer

de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons à son aide.

Celui qui le secourut, et qui fut assez lâche pour battre ma mère; comme

je l'en ouïs vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne

s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous

marchâmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions

passé par des lieux habités, mes cris etoient capables de les faire

arrêter; mais ils se detournèrent autant qu'ils purent de tous les

villages qu'ils trouvèrent, à la reserve d'un hameau, dont je reveillai

tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha

de moi, et ne m'eut pas sitôt regardée au visage que, faisant un grand

cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura à

mon avis près d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enragé

que j'etois affligée. Il juroit à faire peur à tous ceux qui

l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur

conseil tumultueux finit, et je ne sçais ce qu'on y avoit resolu. On se

remit à marcher, et je commençai à n'être plus traitée si

respectueusement que je l'avois eté. Ils me querelloient toutes les fois

qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi,

comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enlevée comme

vous avez vu avec un habit de theâtre, et, pour le cacher, ils m'avoient

couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvèrent un homme sur le chemin,

de qui ils s'informèrent de quelque chose. Je fus bien etonnée de voir

que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me

reconnoître, ce qu'il fit aussitôt que mon habit, que je decouvris

exprès et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en même temps

qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant

tant d'epées tirées sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui

qui me tenoit embrassée sur son cheval, et, quand je revins de mon

evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes

cris en redoublèrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de

blessé, prirent leur chemin à travers les champs et s'arrêtèrent hier

dans un village, où ils couchèrent comme des gens de guerre. Ce matin, à

l'entrée d'un bois, ils ont rencontré un homme qui conduisoit une

demoiselle à cheval. Ils l'ont demasquée, l'ont reconnue, et, avec toute

la joie que font paroître ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont

emmenée, après avoir donné quelques coups à celui qui la conduisoit.

Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me

sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avancé

cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit paroître le

maître des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit

parlant de moi: «Fais mettre pied à terre à cette crieuse.» Il fut obéi;

ils me laissèrent, se derobèrent à ma vue, et je me trouvai seule et à

pied. L'effroi que j'eus de me voir seule eût eté capable de me faire

mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin,

comme il vous a dit, ne m'eût trouvée. Vous savez tout le reste; mais,

continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir

dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi preferée ressemble à votre

soeur ma compagne, a même son de voix, et que je ne sçais qu'en croire:

car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris

depuis que Leandre vous a quitté, et je ne puis m'ôter de l'esprit que

ce ne soit lui-même.--Que me dites-vous là! dit alors le Destin, fort

inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut,

continua-t-elle, se tromper à la ressemblance des personnes, mais j'ai

grand'peur de ne m'être pas trompée.--J'en ai grand'peur aussi, repartit

le Destin, le visage tout changé, et je crois avoir un ennemi dans la

province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis à l'entrée de

ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier

quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici

pour determiner ce que j'aurai à faire selon les nouvelles qu'il

m'apprendra.»

Comme il achevoit ces paroles, il s'ouït appeler dans la rue; il regarda

par la fenêtre, et vit M. de la Garouffière qui etoit revenu de sa

visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire à lui

communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble,

qui eurent ainsi la liberté de se caresser après une fâcheuse absence et

de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je

crois qu'il y eût eu bien du plaisir à les entendre, mais il vaut mieux

pour eux que leur entrevue ait eté secrète. Cependant le Destin

demandoit à la Garouffière ce qu'il desiroit de lui. «Connoissez-vous un

gentilhomme nommé Verville et est-il de vos amis? lui dit la

Garouffière.--C'est la personne du monde à qui je suis le plus obligé et

que j'honore le plus, et je crois n'en être pas haï, dit le Destin.--Je

le crois, repartit la Garouffière; je l'ai vu aujourd'hui chez le

gentilhomme que j'etois allé voir; en dînant on a parlé de vous, et

Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions

sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai

donnée que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que

vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires où il

est.»

Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et,

s'etant informé du lieu où il trouveroit Verville, se resolut d'y aller,

esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il

ne doutoit point être l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il

n'eût aussi entre ses mains sa chère l'Etoile, s'il etoit vrai que ce

fût elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de

retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille

retrouvée, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprès, ou que

quelqu'un d'eux reviendroit lui-même lui dire en quel etat seroit

mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffière du chemin qu'il

devoit prendre et du nom du bourg où il devoit trouver Verville; il fit

promettre au curé que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu'à tant

qu'on la vînt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers

le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas à propos d'aller

chercher lui-même Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le

pays, ne se rencontrât avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc

dans une mechante hôtellerie, d'où il envoya un petit garçon dire à M.

de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhaité de voir le

demandoit. Verville le vint trouver, se jeta à son col et le tint

long-temps embrassé sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse.

Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup

et qui se rencontrent après avoir cru qu'elles ne se verroient jamais,

et passons au suivant chapitre.

Le Roman Comique · 第 62 / 265 题