Des moins divertissans du present volume.
Il etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par
le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point à
connoître que Leandre fût son maître, et mademoiselle Angelique fit
l'etonnée de le voir si bien vêtu, et fit par adresse ce que la Rancune
et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit à mademoiselle
Angelique et à son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, où
et comment il l'avoit trouvée, lorsque Ragotin entra, menant le Destin
comme en triomphe, ou plutôt le traînant après soi, parcequ'il n'alloit
pas assez vite au gré de son esprit chaud. Le Destin et Angelique
s'embrassèrent avec de grands temoignages d'amitié, et avec cette
tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, après une
longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent
ensemble par une rencontre inopinée. Leandre et elle ne se caressèrent
que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se
regardèrent, remettant le reste à la première entrevue particulière.
Cependant le valet de Leandre commença sa narration, et dit à son
maître, comme s'il eût parlé à son ami, qu'après qu'il l'eut quitté pour
suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit prié, il ne les
avoit perdus de vue qu'à la couchée, et le lendemain jusqu'à un bois, à
l'entrée duquel il avoit eté etonné d'y trouver mademoiselle Angelique
seule, à pied et fort eplorée. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il
etoit ami de Leandre et que c'etoit à sa prière qu'il la suivoit, elle
s'etoit fort consolée et l'avoit conjuré de la conduire au Mans ou de la
mener auprès de Leandre, s'il sçavoit où le trouver. «C'est,
continua-t-il, à mademoiselle à vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient
l'ont ainsi abandonnée: car je ne lui en ai osé parler, la voyant si
affligée pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu
souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.»
Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre
de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car
que pouvoit-on se figurer d'une fille enlevée avec tant de violence, et
rendue ou bien abandonnée si facilement, et sans que les ravisseurs y
fussent forcés? Mademoiselle Angelique pria qu'on fît en sorte qu'elle
se pût coucher; mais, l'hôtellerie etant pleine, le bon curé lui fit
donner une chambre chez sa soeur[273], qui logeoit dans la maison
voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays.
Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est
pourquoi le Destin et Leandre l'allèrent trouver aussitôt qu'ils sçurent
qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle fût bien aise que le Destin
fût confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le
Destin eut pitié de sa confusion, et, pour l'occuper à autre chose qu'à
se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur
avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte:
[Note 273: Pour la justification de ces bons rapports que Scarron
établit entre des comédiens et des gens d'église, on peut consulter
Chappuzeau (Le théât. fr., liv. 3, 5): leur assiduité (des acteurs) aux
exercices pieux. De même les acteurs nomades que nous montre Rojas dans
le Voyage amusant, au milieu de leur vie peu réglée, sont dévots,
assistent à la messe et font partie de confréries pieuses. V. aussi plus
loin une de nos notes, 3e part, du Rom. com., ch. 6.]
«Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mère et la
mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison où nous
etions, nous en vîmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la
campagne, et entrer par là cinq ou six hommes qui se saisirent de moi,
sans presque regarder ma mère, et m'emportèrent demi-morte de frayeur
jusque auprès de leurs chevaux. Ma mère, que vous sçavez être une des
plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier
qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer
de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons à son aide.
Celui qui le secourut, et qui fut assez lâche pour battre ma mère; comme
je l'en ouïs vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne
s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous
marchâmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions
passé par des lieux habités, mes cris etoient capables de les faire
arrêter; mais ils se detournèrent autant qu'ils purent de tous les
villages qu'ils trouvèrent, à la reserve d'un hameau, dont je reveillai
tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha
de moi, et ne m'eut pas sitôt regardée au visage que, faisant un grand
cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura à
mon avis près d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enragé
que j'etois affligée. Il juroit à faire peur à tous ceux qui
l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur
conseil tumultueux finit, et je ne sçais ce qu'on y avoit resolu. On se
remit à marcher, et je commençai à n'être plus traitée si
respectueusement que je l'avois eté. Ils me querelloient toutes les fois
qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi,
comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enlevée comme
vous avez vu avec un habit de theâtre, et, pour le cacher, ils m'avoient
couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvèrent un homme sur le chemin,
de qui ils s'informèrent de quelque chose. Je fus bien etonnée de voir
que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me
reconnoître, ce qu'il fit aussitôt que mon habit, que je decouvris
exprès et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en même temps
qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant
tant d'epées tirées sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui
qui me tenoit embrassée sur son cheval, et, quand je revins de mon
evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes
cris en redoublèrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de
blessé, prirent leur chemin à travers les champs et s'arrêtèrent hier
dans un village, où ils couchèrent comme des gens de guerre. Ce matin, à
l'entrée d'un bois, ils ont rencontré un homme qui conduisoit une
demoiselle à cheval. Ils l'ont demasquée, l'ont reconnue, et, avec toute
la joie que font paroître ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont
emmenée, après avoir donné quelques coups à celui qui la conduisoit.
Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me
sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avancé
cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit paroître le
maître des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit
parlant de moi: «Fais mettre pied à terre à cette crieuse.» Il fut obéi;
ils me laissèrent, se derobèrent à ma vue, et je me trouvai seule et à
pied. L'effroi que j'eus de me voir seule eût eté capable de me faire
mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin,
comme il vous a dit, ne m'eût trouvée. Vous savez tout le reste; mais,
continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir
dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi preferée ressemble à votre
soeur ma compagne, a même son de voix, et que je ne sçais qu'en croire:
car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris
depuis que Leandre vous a quitté, et je ne puis m'ôter de l'esprit que
ce ne soit lui-même.--Que me dites-vous là! dit alors le Destin, fort
inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut,
continua-t-elle, se tromper à la ressemblance des personnes, mais j'ai
grand'peur de ne m'être pas trompée.--J'en ai grand'peur aussi, repartit
le Destin, le visage tout changé, et je crois avoir un ennemi dans la
province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis à l'entrée de
ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier
quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici
pour determiner ce que j'aurai à faire selon les nouvelles qu'il
m'apprendra.»
Comme il achevoit ces paroles, il s'ouït appeler dans la rue; il regarda
par la fenêtre, et vit M. de la Garouffière qui etoit revenu de sa
visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire à lui
communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble,
qui eurent ainsi la liberté de se caresser après une fâcheuse absence et
de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je
crois qu'il y eût eu bien du plaisir à les entendre, mais il vaut mieux
pour eux que leur entrevue ait eté secrète. Cependant le Destin
demandoit à la Garouffière ce qu'il desiroit de lui. «Connoissez-vous un
gentilhomme nommé Verville et est-il de vos amis? lui dit la
Garouffière.--C'est la personne du monde à qui je suis le plus obligé et
que j'honore le plus, et je crois n'en être pas haï, dit le Destin.--Je
le crois, repartit la Garouffière; je l'ai vu aujourd'hui chez le
gentilhomme que j'etois allé voir; en dînant on a parlé de vous, et
Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions
sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai
donnée que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que
vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires où il
est.»
Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et,
s'etant informé du lieu où il trouveroit Verville, se resolut d'y aller,
esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il
ne doutoit point être l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il
n'eût aussi entre ses mains sa chère l'Etoile, s'il etoit vrai que ce
fût elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de
retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille
retrouvée, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprès, ou que
quelqu'un d'eux reviendroit lui-même lui dire en quel etat seroit
mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffière du chemin qu'il
devoit prendre et du nom du bourg où il devoit trouver Verville; il fit
promettre au curé que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu'à tant
qu'on la vînt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers
le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas à propos d'aller
chercher lui-même Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le
pays, ne se rencontrât avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc
dans une mechante hôtellerie, d'où il envoya un petit garçon dire à M.
de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhaité de voir le
demandoit. Verville le vint trouver, se jeta à son col et le tint
long-temps embrassé sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse.
Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup
et qui se rencontrent après avoir cru qu'elles ne se verroient jamais,
et passons au suivant chapitre.