CHAPITRE XIII.

Mechante action du sieur de la Rappinière.

Le Destin avoit grande impatience de sçavoir de sa chère l'Etoile par

quelle aventure elle s'etoit trouvée dans le bois où Saldagne l'avoit

prise, mais il avoit encore plus grande peur d'être suivi. Il ne songea

donc qu'à piquer sa bête, qui n'etoit pas fort bonne, et à presser de la

voix et d'une houssine qu'il rompit à un arbre le cheval de l'Etoile,

qui etoit une puissante haquenée[275]. Enfin, les deux jeunes amans se

rassurèrent, et, s'étant dit quelques douces tendresses (car il y avoit

lieu d'en dire après ce qui venoit d'arriver; et, pour moi, je n'en

doute point, quoique je n'en sçache rien de particulier); après donc

s'être bien attendri le coeur l'un à l'autre, l'Etoile fit sçavoir au

Destin tous les bons offices qu'elle avoit rendus à la Caverne: «Et je

crains bien, lui dit-elle, que son affliction ne la fasse malade, car je

n'en vis jamais une pareille. Pour moi, mon cher frère, vous pouvez bien

penser que j'eus autant besoin de consolation qu'elle, depuis que votre

valet, m'ayant amené un cheval de votre part, m'apprit que vous aviez

trouvé les ravisseurs d'Angelique et que vous en aviez eté fort

blessé.--Moi blessé! interrompit le Destin; je ne l'ai point eté ni en

danger de l'être, et je ne vous ai point envoyé de cheval: il y a

quelque mystère ici que je ne comprends point. Je me suis aussi tantôt

etonné de ce que vous m'avez si souvent demandé comment je me portois et

si je n'etois point incommodé d'aller si vite.--Vous me rejouissez et

m'affligez tout ensemble, lui dit l'Etoile; vos blessures m'avoient

donné une terrible inquietude, et ce que vous me venez de dire me fait

croire que votre valet a eté gagné par nos ennemis pour quelque mauvais

dessein qu'on a contre nous.--Il a plutôt eté gagné par quelqu'un qui

est trop de nos amis, lui dit le Destin. Je n'ai point d'ennemi que

Saldagne, mais ce ne peut être lui qui ait fait agir mon traître de

valet, puisque je sçais qu'il l'a battu quand il vous a trouvée.--Et

comment le sçavez-vous? lui demanda l'Etoile, car je ne me souviens pas

de vous en avoir rien dit.--Vous le sçaurez aussitôt que vous m'aurez

appris de quelle façon on vous a tirée dû Mans.--Je ne vous en puis

apprendre autre chose que ce que je vous viens de dire, reprit l'Etoile.

Le jour d'après que nous fûmes revenues au Mans, la Caverne et moi,

votre valet m'amena un cheval de votre part, et me dit, faisant fort

l'affligé, que vous aviez eté blessé par les ravissurs d'Angelique et

que vous me priiez de vous aller trouver. Je montai à cheval dès l'heure

même, encore qu'il fût bien tard; je couchai à cinq lieues du Mans, en

un lieu dont je ne sçais pas le nom, et le lendemain, à l'entrée d'un

bois, je me trouvai arrêtée par des personnes que je ne connoissois

point. Je vis battre votre valet et j'en fus fort touchée. Je vis jeter

fort rudement une femme de dessus un cheval, et je reconnus que c'etoit

ma compagne; mais le pitoyable état où je me trouvois et l'inquietude

que j'avois pour vous m'empêchèrent de songer davantage à elle. On me

mit en sa place, et on marcha jusqu'au soir; après avoir fait beaucoup

de chemin, le plus souvent au travers des champs, nous arrivâmes bien

avant dans la nuit auprès d'une gentilhommière[276], où je remarquai

qu'on ne nous voulut pas recevoir. Ce fut là que je reconnus Saldagne,

et sa vue acheva de me desesperer. Nous marchâmes encore long-temps, et

enfin on me fit entrer comme en cachette dans la maison d'où vous m'avez

heureusement tirée.»

[Note 275: On sait qu'on appeloit haquenée un cheval qui alloit

l'amble.]

[Note 276: Maison de campagne d'un gentilhomme.]

L'Etoile achevoit la relation de ses aventures quand le jour commença de

paroître. Ils se trouvèrent alors dans le grand chemin du Mans, et

pressèrent leurs bêtes plus fort qu'ils n'avoient fait encore, pour

gagner un bourg qu'ils voyoient devant eux. Le Destin souhaitoit

ardemment d'attraper son valet, pour decouvrir de quel ennemi, outre le

mechant Saldagne, ils avoient à se garder dans le pays; mais il n'y

avoit pas grande apparence qu'après le mechant tour qu'il lui avoit

fait, il se remît en lieu où il le pût trouver. Il apprenoit à sa chère

l'Etoile tout ce qu'il sçavoit de sa compagne Angelique, quand un homme

etendu de son long auprès d'une haie fit si grand'peur à leurs chevaux

que celui du Destin se deroba presque de dessous lui et celui de

mademoiselle de l'Etoile la jeta par terre. Le Destin, effrayé de sa

chute, l'alla relever aussi vite que le lui put permettre son cheval,

qui reculoit toujours ronflant, soufflant et bronchant comme un cheval

effarouché qu'il etoit. La demoiselle n'etoit point blessée; les chevaux

se rassurèrent, et le Destin alla voir si l'homme gisant etoit mort ou

endormi. On peut dire qu'il etoit l'un et l'autre, puisqu'il etoit si

ivre qu'encore qu'il ronflât bien fort, marque assurée qu'il etoit en

vie, le Destin eût bien de la peine à l'eveiller. Enfin, à force d'être

tiraillé, il ouvrit les yeux et se decouvrit au Destin pour être son

même valet qu'il avoit si grande envie de trouver. Le coquin, tout ivre

qu'il etoit, reconnut bientôt son maître, et se troubla si fort en le

voyant que le Destin ne douta plus de la trahison qu'il lui avoit faite,

dont il ne l'avoit encore que soupçonné. Il lui demanda pourquoi il

avoit dit à mademoiselle de l'Etoile qu'il etoit blessé; pourquoi il

l'avoit fait sortir du Mans; où il l'avoit voulu mener; qui lui avoit

donné un cheval. Mais il n'en put tirer la moindre parole, soit qu'il

fût trop ivre, ou qu'il le contrefît plus qu'il ne l'etoit. Le Destin se

mit en colère, lui donna quelques coups de plat d'epée, et, lui ayant

lié les mains du licol de son cheval, se servit de celui du cheval de

mademoiselle de l'Etoile pour mener en lesse le criminel. Il coupa une

branche d'arbre dont il se fit un bâton de taille considerable pour s'en

servir en temps et lieu, quand son valet refuseroit de marcher de bonne

grace. Il aida à sa demoiselle à monter à cheval; il monta sur le sien

et continua son chemin, son prisonnier à son côté en guise de limier.

Le bourg qu'avoit vu le Destin etoit le même d'où il etoit parti deux

jours devant et où il avoit laissé monsieur de la Garouffière et sa

compagnie, qui y etoit encore, à cause que madame Bouvillon avoit eté

malade d'un furieux colera morbus[277]. Quand le Destin y arriva, il n'y

trouva plus la Rancune, l'Olive et Ragotin, qui etoient retournés au

Mans. Pour Leandre, il ne quitta point sa chère Angelique. Je ne vous

dirai point de quelle façon elle reçut mademoiselle de l'Etoile.

[Note 277: Ces mots colera morbus se prenoient quelquefois alors

comme synonyme de colique violente.]

On peut aisement se figurer les caresses que se devoient faire deux

filles qui s'aimoient beaucoup, et même après les dangers où elles

s'etoient trouvées. Le Destin informa monsieur de la Garouffière du

succès de son voyage, et, après l'avoir quelque temps entretenu en

particulier, on fit entrer dans une chambre de l'hôtellerie le valet du

Destin. Là il fut interrogé de nouveau, et, sur ce qu'il voulut encore

faire le muet, on fit apporter un fusil pour lui serrer les pouces. A

l'aspect de la machine, il se mit à genoux, pleura bien fort, demanda

pardon à son maître et lui avoua que la Rappinière lui avoit fait faire

tout ce qu'il avoit fait et lui avoit promis en recompense de le prendre

à son service. On sçut aussi de lui que la Rappinière etoit en une

maison à deux lieues de là, qu'il avoit usurpée sur une pauvre veuve. Le

Destin parla encore en particulier à monsieur de la Garouffière, qui

envoya en même temps un laquais dire à la Rappinière qu'il le vînt

trouver pour une affaire de consequence. Ce conseiller de Rennes avoit

grand pouvoir sur ce prevôt du Mans. Il l'avoit empêché d'être roué en

Bretagne et l'avoit toujours protegé dans toutes les affaires

criminelles qu'il avoit eues. Ce n'est pas qu'il ne le connût pour un

grand scelerat, mais la femme de la Rappinière etoit un peu sa parente.

Le laquais qu'on avoit envoyé à la Rappinière le trouva prêt à monter à

cheval pour aller au Mans. Aussitôt qu'il eut appris que monsieur de la

Garouffière le demandoit, il partit pour le venir trouver. Cependant la

Garouffière, qui pretendoit fort au bel esprit, s'etoit fait apporter un

portefeuille, d'où il tira des vers de toutes les façons, tant bons que

mauvais. Il les lut au Destin, et ensuite une historiette qu'il avoit

traduite de l'espagnol, que vous allez lire dans le suivant chapitre.

Le Roman Comique · 第 64 / 265 题