Comment madame Bouvillon ne put resister à une tentation et eut une
bosse au front.
Le carrosse, qui avoit à faire une grande journée, fut prêt de bonne
heure. Les sept personnes qui l'emplissoient à bonne mesure s'y
entassèrent; il partit, et à dix pas de l'hôtellerie l'essieu se rompit
par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il eût
eté responsable de la durée d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse
un à un et reprendre le chemin de l'hôtellerie. Les habitans du carrosse
echoué furent fort embarrassés quand on leur dit qu'en tout le pays il
n'y avoit point de charron plus près que celui d'un gros bourg à trois
lieues de là. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien
que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant.
La Bouvillon, qui s'etoit conservé une grande autorité sur son fils,
parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter
sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire
monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite à un vieil oncle
qu'elle avoit, curé du même bourg où on etoit allé chercher un charron.
Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat
et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie.
L'hôtesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et
ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'hôtellerie, se
trouvant un peu fatiguée ou feignant de l'être, outre que sa taille
ronde ne lui permettoit pas de monter même sur un âne, quand on en
auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante
au Destin le prier de venir dîner avec elle, et en attendant le dîner se
recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelle,
et d'un collet de point de Gênes de son fils[270] se fit une cornette.
Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para;
enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin eût
bien voulu dîner en liberté avec ses camarades; mais comment eût-il
refusé sa très humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir
pour dîner aussitôt que l'on eût servi? Le Destin fut surpris de la voir
si gaillardement vêtue. Elle le reçut d'un visage riant, lui prit les
mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manière qui vouloit
dire quelque chose. Il songeoit moins à dîner qu'au sujet pourquoi il en
avoit eté prié; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne
mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne sçavoit que lui dire,
outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit
que trop ingenieuse à trouver matière de parler. Quand une personne qui
parle beaucoup se rencontre tête à tête avec une autre qui ne parle
guère et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant
d'autrui par soi-même et voyant qu'on n'a point reparti à ce qu'elle a
avancé comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce
qu'elle a dit n'a pas assez plu à son indifferent auditeur; elle veut
reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore
moins que ce qu'elle a dejà dit, et ne deparle point tant qu'on a de
l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve
de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils
s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on
puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se
peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur
auprès d'un autre qui lui aura rompu le dé et le voudra faire auditeur
par force. J'appuie cette reflexion-là sur plusieurs experiences, et
même je ne sçais si je ne suis point de ceux que je blâme. Pour la
non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui
ait jamais eté; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se
repondoit. La taciturnité du Destin lui faisant beau jeu, et ayant
dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce
qui se passoit dans la ville de Laval, où elle faisoit sa demeure, lui
en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de
famille entière qu'elle ne tirât du mal qu'elle en disoit matière de
dire du bien d'elle, protestant à chaque defaut qu'elle remarquoit en
son prochain que, pour elle, encore qu'elle eût plusieurs defauts, elle
n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifié au
commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut obligé de
sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: «Cela est fort
plaisant», ou: «Cela est fort etrange»; et le plus souvent il dit l'un
et l'autre fort mal à propos.
[Note 270: La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gênes, point
de Venise, point de Raguse,--commencée vers la fin du XVIe siècle, se
prolongea jusqu'à la fin du XVIIe. «On portoit en ce temps-là, dit
Saint-Simon en parlant de l'année 1640, force points de Gênes, qui
étoient extrêmement chers. C'étoit la grande parure et la parure de tout
âge.» Les choses en vinrent si loin qu'on fut obligé de refréner ce luxe
par l'édit du 27 novembre 1660. V. Molière, Ecole des Maris, act. 2, sc.
9, et la Revolte des passemens, dans le 1er vol. des Var. hist. et
litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gênes que portoit le fils
de madame Bouvillon étoit sans doute un «de ces grands collets jusqu'au
nombril pendants» dont parle Sganarelle.]
On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit
asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa
sortir celles de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre
tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que le Destin
y avoit pris garde, lui dit: «Voyez un peu cette etourdie qui a fermé la
porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plaît, lui repondit le
Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrêtant; mais
vous sçavez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils
peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on
voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait
des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela,
dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la
medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le
Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sçait bien le peu de
proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre
condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la
porte?--Je ne dis pas cela[271], dit la Bouvillon en l'allant fermer au
verrou: car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle
est fermée ou non, et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se
puisse ouvrir que de notre consentement.» L'ayant fait comme elle
l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et
ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien à penser de quelle
façon il se tireroit à son honneur de la bataille que vraisemblablement
elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col
et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix
livres de tetons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son
sein, le reste etant distribué à poids egal sous ses deux aisselles. Sa
mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les
devergondées), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et
l'un et l'autre ensemble auroient été pris de loin pour un tapabor[272]
d'écarlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la
Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse à penser de
quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bête dans le dos, et, se
remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle
pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en
tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au defaut du
pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit
combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la
porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'eût voulu rompre et
criant au Destin qu'il ouvrît promptement. Le Destin tira sa main du dos
suant de la Bouvillon pour aller ouvrir à Ragotin, qui faisoit toujours
un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez
adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose
qui le fit broncher et se choqua la tête contre un banc assez rudement
pour en être quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris
son mouchoir à la hâte, alla ouvrir à l'impetueux Ragotin, qui en même
temps, poussant la porte de l'autre côté de toute sa force, la fit
donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le
nez ecaché et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle
cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre
excuse, et, sautant et repetant: «Mademoiselle Angelique est trouvée,
mademoiselle Angelique est ici», pensa mettre en colère le Destin, qui
appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa
maîtresse et n'en pouvoit être entendu, à cause du bruit de Ragotin.
Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le
Destin et elle reparèrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte
trop rudement poussée avoit fait à la pauvre dame. Quelque impatience
qu'eût le Destin de sçavoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point
son impetuosité, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne fût
lavé et essuyé et la bosse de son front bandée, non sans appeler souvent
Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour
le faire venir où il avoit envie de le conduire.
[Note 271: Est-ce à Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunté la
répétition de son fameux «Je ne dis pas cela?»]
[Note 272: Espèce de bonnet à l'angloise, qui servoit pour le jour
et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage.
(Dict. de Leroux et de Furetière.) Scarron, dans le Virgile travesti
(liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espèces de couvre-chefs
qu'il énumère.
Ce mot de tapabor, comme celui de tabar (manteau), venoit probablement
de l'espagnol tapar (courir), en provençal tapa. V. Rev. fr., nouv.
série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.]