CHAPITRE X.

Comment madame Bouvillon ne put resister à une tentation et eut une

bosse au front.

Le carrosse, qui avoit à faire une grande journée, fut prêt de bonne

heure. Les sept personnes qui l'emplissoient à bonne mesure s'y

entassèrent; il partit, et à dix pas de l'hôtellerie l'essieu se rompit

par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il eût

eté responsable de la durée d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse

un à un et reprendre le chemin de l'hôtellerie. Les habitans du carrosse

echoué furent fort embarrassés quand on leur dit qu'en tout le pays il

n'y avoit point de charron plus près que celui d'un gros bourg à trois

lieues de là. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien

que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant.

La Bouvillon, qui s'etoit conservé une grande autorité sur son fils,

parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter

sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire

monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite à un vieil oncle

qu'elle avoit, curé du même bourg où on etoit allé chercher un charron.

Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat

et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie.

L'hôtesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et

ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'hôtellerie, se

trouvant un peu fatiguée ou feignant de l'être, outre que sa taille

ronde ne lui permettoit pas de monter même sur un âne, quand on en

auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante

au Destin le prier de venir dîner avec elle, et en attendant le dîner se

recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelle,

et d'un collet de point de Gênes de son fils[270] se fit une cornette.

Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para;

enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin eût

bien voulu dîner en liberté avec ses camarades; mais comment eût-il

refusé sa très humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir

pour dîner aussitôt que l'on eût servi? Le Destin fut surpris de la voir

si gaillardement vêtue. Elle le reçut d'un visage riant, lui prit les

mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manière qui vouloit

dire quelque chose. Il songeoit moins à dîner qu'au sujet pourquoi il en

avoit eté prié; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne

mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne sçavoit que lui dire,

outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit

que trop ingenieuse à trouver matière de parler. Quand une personne qui

parle beaucoup se rencontre tête à tête avec une autre qui ne parle

guère et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant

d'autrui par soi-même et voyant qu'on n'a point reparti à ce qu'elle a

avancé comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce

qu'elle a dit n'a pas assez plu à son indifferent auditeur; elle veut

reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore

moins que ce qu'elle a dejà dit, et ne deparle point tant qu'on a de

l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve

de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils

s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on

puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se

peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur

auprès d'un autre qui lui aura rompu le dé et le voudra faire auditeur

par force. J'appuie cette reflexion-là sur plusieurs experiences, et

même je ne sçais si je ne suis point de ceux que je blâme. Pour la

non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui

ait jamais eté; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se

repondoit. La taciturnité du Destin lui faisant beau jeu, et ayant

dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce

qui se passoit dans la ville de Laval, où elle faisoit sa demeure, lui

en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de

famille entière qu'elle ne tirât du mal qu'elle en disoit matière de

dire du bien d'elle, protestant à chaque defaut qu'elle remarquoit en

son prochain que, pour elle, encore qu'elle eût plusieurs defauts, elle

n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifié au

commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut obligé de

sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: «Cela est fort

plaisant», ou: «Cela est fort etrange»; et le plus souvent il dit l'un

et l'autre fort mal à propos.

[Note 270: La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gênes, point

de Venise, point de Raguse,--commencée vers la fin du XVIe siècle, se

prolongea jusqu'à la fin du XVIIe. «On portoit en ce temps-là, dit

Saint-Simon en parlant de l'année 1640, force points de Gênes, qui

étoient extrêmement chers. C'étoit la grande parure et la parure de tout

âge.» Les choses en vinrent si loin qu'on fut obligé de refréner ce luxe

par l'édit du 27 novembre 1660. V. Molière, Ecole des Maris, act. 2, sc.

9, et la Revolte des passemens, dans le 1er vol. des Var. hist. et

litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gênes que portoit le fils

de madame Bouvillon étoit sans doute un «de ces grands collets jusqu'au

nombril pendants» dont parle Sganarelle.]

On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit

asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa

sortir celles de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre

tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que le Destin

y avoit pris garde, lui dit: «Voyez un peu cette etourdie qui a fermé la

porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plaît, lui repondit le

Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrêtant; mais

vous sçavez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils

peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on

voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait

des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela,

dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la

medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le

Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sçait bien le peu de

proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre

condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la

porte?--Je ne dis pas cela[271], dit la Bouvillon en l'allant fermer au

verrou: car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle

est fermée ou non, et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se

puisse ouvrir que de notre consentement.» L'ayant fait comme elle

l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et

ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien à penser de quelle

façon il se tireroit à son honneur de la bataille que vraisemblablement

elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col

et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix

livres de tetons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son

sein, le reste etant distribué à poids egal sous ses deux aisselles. Sa

mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les

devergondées), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et

l'un et l'autre ensemble auroient été pris de loin pour un tapabor[272]

d'écarlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la

Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse à penser de

quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bête dans le dos, et, se

remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle

pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en

tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au defaut du

pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit

combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la

porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'eût voulu rompre et

criant au Destin qu'il ouvrît promptement. Le Destin tira sa main du dos

suant de la Bouvillon pour aller ouvrir à Ragotin, qui faisoit toujours

un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez

adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose

qui le fit broncher et se choqua la tête contre un banc assez rudement

pour en être quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris

son mouchoir à la hâte, alla ouvrir à l'impetueux Ragotin, qui en même

temps, poussant la porte de l'autre côté de toute sa force, la fit

donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le

nez ecaché et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle

cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre

excuse, et, sautant et repetant: «Mademoiselle Angelique est trouvée,

mademoiselle Angelique est ici», pensa mettre en colère le Destin, qui

appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa

maîtresse et n'en pouvoit être entendu, à cause du bruit de Ragotin.

Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le

Destin et elle reparèrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte

trop rudement poussée avoit fait à la pauvre dame. Quelque impatience

qu'eût le Destin de sçavoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point

son impetuosité, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne fût

lavé et essuyé et la bosse de son front bandée, non sans appeler souvent

Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour

le faire venir où il avoit envie de le conduire.

[Note 271: Est-ce à Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunté la

répétition de son fameux «Je ne dis pas cela?»]

[Note 272: Espèce de bonnet à l'angloise, qui servoit pour le jour

et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage.

(Dict. de Leroux et de Furetière.) Scarron, dans le Virgile travesti

(liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espèces de couvre-chefs

qu'il énumère.

Ce mot de tapabor, comme celui de tabar (manteau), venoit probablement

de l'espagnol tapar (courir), en provençal tapa. V. Rev. fr., nouv.

série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.]

Le Roman Comique · 第 61 / 265 题