Histoire de Leandre.
Je suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province.
J'espère un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente,
pourvu que mon père meure: car, encore qu'il y ait quatre-vingts ans
qu'il fait enrager tous ceux qui dependent de lui ou qui ont affaire à
lui, il se porte si bien qu'il y a plus à craindre pour moi qu'il ne
meure jamais qu'à esperer que je lui succède un jour en trois fort
belles terres qui sont tout son bien. Il me veut faire conseiller au
Parlement de Bretagne contre mon inclination, et c'est pour cela qu'il
m'a fait etudier de bonne heure. J'etois ecolier à la Flèche quand votre
troupe y vint representer. Je vis mademoiselle Angelique, et j'en devins
tellement amoureux que je ne pus plus faire autre chose que de l'aimer.
Je fis bien davantage, j'eus l'assurance de lui dire que je l'aimois;
elle ne s'en offensa point; je lui écrivis, elle reçut ma lettre et ne
m'en fit pas plus mauvais visage. Depuis ce temps-là une maladie qui fit
garder la chambre à mademoiselle de la Caverne, pendant que vous fûtes à
la Flèche, facilita beaucoup les conversations que sa fille et moi eûmes
ensemble. Elle les auroit sans doute empêchées, trop sevère comme elle
est pour être d'une profession qui semble dispenser du scrupule et de la
severité ceux qui la suivent. Depuis que je devins amoureux de sa fille,
je n'allai plus au collége et ne manquai pas un jour d'aller à la
comedie. Les pères jesuites me voulurent remettre dans mon devoir; mais
je ne voulus plus obeir à de si mal-plaisans maîtres, après avoir choisi
la plus charmante maîtresse du monde. Votre valet fut tué à la porte de
la comedie par des ecoliers bretons, qui firent cette année-là beaucoup
de desordre à la Flèche, parce qu'ils y etoient en grand nombre et que
le vin y fut à bon marché[242]. Cela fut cause en partie que vous
quittâtes la Flèche pour aller à Angers. Je ne dis point adieu à
mademoiselle Angélique, sa mère ne la perdant point de vue. Tout ce que
je pus faire, ce fut de paroître devant elle, en la voyant partir, le
desespoir peint sur le visage et les yeux mouillés de larmes. Un regard
triste qu'elle me jeta me pensa faire mourir. Je m'enfermai dans ma
chambre; je pleurai le reste du jour et toute la nuit; et, dès le matin,
changeant mon habit en celui de mon valet, qui etoit de ma taille, je le
laissai à la Flèche pour prendre mon equipage d'ecolier et lui laissai
une lettre pour un fermier de mon père qui me donne de l'argent quand je
lui en demande, avec ordre de me venir trouver à Angers. J'en pris le
chemin après vous et vous attrapai à Duretail[243], où plusieurs
personnes de condition qui y couroient le cerf vous arrêtèrent sept ou
huit jours. Je vous offris mon service, et vous me prîtes pour votre
valet, soit que vous fussiez incommodé de n'en avoir point, ou que ma
mine et mon visage, qui peut-être ne vous deplurent pas, vous
obligeassent à me prendre. Mes cheveux, que j'avois fait couper fort
courts, me rendirent meconnaissable à ceux qui m'avoient vu souvent
auprès de mademoiselle Angelique, outre que le mechant habit de mon
valet que j'avois pris pour me deguiser me rendoient bien different de
ce que je paraissois avec le mien, qui etoit plus beau que ne l'est
d'ordinaire celui d'un ecolier. Je fus d'abord reconnu de mademoiselle
Angelique, qui m'avoua depuis qu'elle n'avoit point douté que la passion
que j'avois pour elle ne fût très violente, puisque je quittois tout
pour la suivre. Elle fut assez genereuse pour m'en vouloir dissuader et
pour me faire retrouver ma raison, qu'elle voyoit bien que j'avois
perdue. Elle me fit long-temps eprouver des rigueurs qui eussent
refroidi un moins amoureux que moi. Mais enfin, à force de l'aimer, je
l'engageai à m'aimer autant que je l'aimois. Comme vous avez l'ame d'une
personne de condition qui l'auroit fort belle, vous reconnûtes bientôt
que je n'avois pas celle d'un valet. Je gagnai vos bonnes graces, je me
mis bien dans l'esprit de tous les messieurs de votre troupe, et même je
ne fus pas haï de la Rancune, qui passe parmi vous pour n'aimer personne
et pour haïr tout le monde.
[Note 242: On peut lire dans une foule d'écrivains du temps le récit
des prouesses en ce genre de messieurs les écoliers. Sorel, dans
Francion (liv. 4, etc.), nous parle au long et au large de leur
turbulence, et Tristan nous raconte, dans le Page disgracié, une lutte
terrible aux environs de Bordeaux entre les écoliers de la ville et des
paysans, dont vingt ou vingt-cinq restèrent morts sur le carreau, sans
compter les blessés (ch. 38 et 39). Souvent même ils se faisoient
tire-laines pendant la nuit, quoiqu'il ne faille pas croire aveuglément
à tout ce qu'on en rapporte: car, dit l'auteur des Caquets de
l'accouchée, «une infinité de vagabonds et de courreurs..., pillent,
voilent, destroussent..., et, qui pis est, ils empruntent le nom des
escoliers et font semblant d'estre de leur cabale» (p. 70, éd. Foumier,
chez Jannet).--Quoi qu'il en soit, les armes offensives, et en
particulier les épées et les pistolets, furent sévèrement interdites aux
écoliers par le règlement général pour la police de Paris du 30 mars
1635, qui avoit déjà été précédé d'autres ordonnances particulières dans
le même sens en 1604, 1619, 1621 et 1623. On prit contre eux de
nouvelles mesures encore plus rigoureuses, qui montrent combien ils
étoient dangereux pour la sûreté publique: ainsi il leur fut fait
défense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues passé cinq
heures du soir en hiver et neuf heures en été.]
[Note 243: Petite ville d'Anjou, à quatre lieues d'Angers et à deux
et demie de La Flèche.]
Je ne perdrai point le temps à vous redire tout ce que deux jeunes
personnes qui s'entr'aiment se sont pu dire toutes les fois qu'elles se
sont trouvées ensemble, vous le sçavez assez par vous-même; je vous
dirai seulement que mademoiselle de la Caverne, se doutant de notre
intelligence, ou plutôt n'en doutant plus, defendit à sa fille de me
parler; que sa fille ne lui obeït pas, et que, l'ayant surprise qui
m'ecrivoit, elle la traita si cruellement, et en public et en
particulier, que je n'eus pas depuis grande peine à la faire resoudre de
se laisser enlever. Je ne crains point de vous l'avouer, vous
connoissant genereux autant qu'on le peut être, et amoureux pour le
moins autant que moi. Le Destin rougit à ces dernières paroles de
Leandre, qui continua son discours et dit au Destin qu'il n'avoit quitté
la compagnie que pour s'aller mettre en etat d'executer son dessein;
qu'un fermier de son père lui avoit promis de lui donner de l'argent, et
qu'il esperoit encore d'en recevoir à Saint-Malo du fils d'un marchand
de qui l'amitié lui etoit assurée, et qui etoit depuis peu maître de son
bien par la mort de ses parents. Il ajouta que par le moyen de son ami
il esperoit de passer facilement en Angleterre, et là de faire sa paix
avec son père sans exposer à sa colère mademoiselle Angelique, contre
laquelle, vraisemblablement, aussi bien que contre sa mère, il auroit
exercé toutes sortes d'actes d'hostilité, avec tout l'avantage qu'un
homme riche et de condition peut avoir sur deux pauvres comediennes. Le
Destin fit avouer à Leandre qu'à cause de sa jeunesse et de sa condition
son père n'auroit pas manqué d'accuser de rapt mademoiselle de la
Caverne; il ne tâcha point de lui faire oublier son amour, sçachant bien
que les personnes qui aiment ne sont pas capables de croire d'autres
conseils que ceux de leur passion et sont plus à plaindre qu'à blâmer;
mais il desapprouva fort le dessein qu'il avoit de se sauver en
Angleterre, et lui representa ce qu'on pourroit s'imaginer de deux
jeunes personnes ensemble qui seroient dans un pays etranger, les
fatigues et les hasards d'un voyage par mer, la difficulté de recouvrer
de l'argent s'il leur arrivoit d'en manquer, et enfin les entreprises
que feroient faire sur eux et la beauté de mademoiselle Angelique et la
jeunesse de l'un et de l'autre. Leandre ne defendit point une mauvaise
cause; il demanda encore une fois pardon au Destin de s'être si
long-temps caché de lui, et le Destin lui promit qu'il se serviroit de
tout le pouvoir qu'il croyoit avoir sur l'esprit de mademoiselle de la
Caverne pour le lui rendre favorable. Il lui dit encore que, s'il etoit
tout à fait resolu à n'avoir jamais d'autre femme que mademoiselle
Angelique, il ne devoit point quitter la troupe. Il lui representa que
cependant son père pouvoit mourir, ou sa passion se ralentir, ou
peut-être se passer. Leandre s'ecria là-dessus que cela n'arriveroit
jamais. «Eh bien donc! dit le Destin, de peur que cela n'arrive à votre
maîtresse, ne la perdez point de vue, faites la comedie avec nous; vous
n'êtes pas le seul qui la ferez et qui pourriez faire quelque chose de
meilleur. Ecrivez à votre père, faites-lui croire que vous êtes à la
guerre, et tâchez d'en tirer de l'argent[244]. Cependant je vivrai avec
vous comme avec un frère, et tâcherai par là de vous faire oublier les
mauvais traitements que vous pouvez avoir reçus de moi tandis que je
n'ai pas connu ce que vous étiez.» Leandre se fût jeté à ses pieds si la
douleur que les coups qu'il avoit reçus lui faisoient sentir par tout
son corps lui eût permis de le faire. Il le remercia au moins en des
termes si obligeans, et lui fit des protestations d'amitié si tendres,
qu'il en fut aimé dès ce temps-là autant qu'un honnête homme le peut
être d'un autre. Ils parlèrent ensuite de chercher mademoiselle
Angelique; mais une grande rumeur qu'ils entendirent interrompit leur
conversation et fit descendre le Destin dans la cuisine de l'hôtellerie,
où il se passoit ce que vous allez voir dans le suivant chapitre.
[Note 244: C'étoient là des expédients reçus même dans la bonne
société, et dont on ne songeoit pas à se scandaliser beaucoup, comme le
prouvent les Historiettes de Tallemant et les comédies de Molière.]