Le Destin trouve Leandre.
Le Destin cependant alloit de village en village, s'informant de ce
qu'il cherchoit et n'en apprenant aucunes nouvelles. Il battit un grand
pays, et ne s'arrêta point que sur les deux ou trois heures, que sa faim
et la lassitude de son cheval le firent retourner dans un gros bourg
qu'il venoit de quitter. Il y trouva une assez bonne hôtellerie, parce
qu'elle etoit sur le grand chemin, et n'oublia pas de s'informer si on
n'avoit point ouï parler d'une troupe de gens de cheval qui enlevoient
une femme. «Il y a un gentilhomme là-haut qui vous en peut dire des
nouvelles, dit le chirurgien du village, qui se trouva là; je crois,
ajouta-t-il, qu'il a eu quelques demêlés avec eux et en a eté maltraité.
Je lui viens d'appliquer un cataplasme anodin et resolutif sur une
tumeur livide qu'il a sur les vertèbres du col, et je lui ai pansé une
grande plaie qu'on lui a faite à l'occiput. Je l'ai voulu saigner, parce
qu'il a le corps tout couvert de contusions, mais il n'a pas voulu; il
en a pourtant bien besoin. Il faut qu'il ait fait quelque lourde chute
et qu'il ait eté excedé de coups.» Ce chirurgien de village prenoit tant
de plaisir à debiter les termes de son art qu'encore que le Destin l'eût
quitté et qu'il ne fût ecouté de personne, il continua longtemps le
discours qu'il avoit commencé[241], jusqu'à tant que l'on le vint querir
pour saigner une femme qui se mouroit d'une apoplexie.
[Note 241: Molière n'est pas le seul ni le premier qui se soit moqué
des médecins d'alors. Indépendamment de Boileau, et de La Fontaine,
Scarron, dans ce passage et dans plusieurs autres (V. l. 1, ch. 14, p.
128; l. 2, ch. 9); Barclay, dans Euphormion; Cyrano de Bergerac dans sa
Lettre contre les médecins, etc., l'ont fait presque dans les mêmes
termes que Molière. On peut voir ce qu'en dit La Bruyère (De quelques
usages). Cf. aussi l'Ombre de Molière, comédie de Brécourt, 1674, etc.,
etc. Les médecins se discréditoient eux-mêmes par leurs querelles et
leurs discussions, et, en se traitant entre eux de charlatans et
d'imposteurs, ils apprenoient aux autres à les traiter de même. V.
Lettres de Gui-Patin.]
Cependant le Destin montoit dans la chambre de celui dont le chirurgien
lui avoit parlé. Il y trouva un jeune homme bien vêtu, qui avoit la tête
bandée, et qui s'etoit couché sur un lit pour reposer. Le Destin lui
voulut faire des excuses de ce qu'il etoit entré dans sa chambre devant
que d'avoir sceu s'il l'auroit agreable: mais il fut bien surpris quand,
aux premières paroles de son compliment, l'autre se leva de son lit et
le vint embrasser, se faisant connoître à lui pour son valet Leandre,
qui l'avoit quitté depuis quatre ou cinq jours sans prendre congé de
lui, et que la Caverne croyoit être le ravisseur de sa fille. Le Destin
ne sçavoit de quelle façon il lui devoit parler, le voyant bien vêtu et
de fort bonne mine. Pendant qu'il le considera, Leandre eut le temps de
se rassurer, car il avoit paru d'abord fort interdit. «J'ai beaucoup de
confusion, dit-il au Destin, de n'avoir pas eu pour vous toute la
sincerité que je devois avoir, vous estimant comme je fais; mais vous
excuserez un jeune homme sans experience, qui, devant que de vous bien
connoître, vous croyoit fait comme le sont d'ordinaire ceux de votre
profession, et qui n'osoit pas vous confier un secret d'où depend tout
le bonheur de sa vie.» Le Destin lui dit qu'il ne pouvoit sçavoir que de
lui-même en quoi il lui avoit manqué de sincerité. «J'ai bien d'autres
choses à vous apprendre, si peut-être vous ne les sçavez dejà, lui
repondit Leandre; mais auparavant il faut que je sçache ce qui vous
amène ici.» Le Destin lui conta de quelle façon Angelique avoit été
enlevée; il lui dit qu'il couroit après ses ravisseurs, et qu'il avoit
appris, en entrant dans l'hôtellerie, qu'il les avoit trouvés et lui en
pourroit apprendre des nouvelles. «Il est vrai que je les ai trouvés,
lui repondit Leandre en soupirant, et que j'ai fait contre eux ce qu'un
homme seul pouvoit faire contre plusieurs; mais, mon epée s'etant rompue
dans le corps du premier que j'ai blessé, je n'ai pu rien faire pour le
service de mademoiselle Angelique, ni mourir en la servant, comme
j'etois resolu à l'un ou à l'autre evenement. Ils m'ont mis en l'etat où
vous me voyez. J'ai été etourdi du coup d'estramaçon que j'ai reçu sur
la tête; ils m'ont cru mort, et ont passé outre à grand hâte. Voilà tout
ce que je sçais de mademoiselle Angelique. J'attends ici un valet qui
vous en apprendra davantage: il les a suivis de loin, après m'avoir aidé
à reprendre mon cheval, qu'ils m'ont peut-être laissé à cause qu'il ne
valoit pas grand chose.» Le Destin lui demanda pourquoi il l'avoit
quitté sans l'en avertir, d'où il venoit et qui il etoit, ne doutant
plus qu'il ne lui eût caché son nom et sa condition. Leandre lui avoua
qu'il en etoit quelque chose, et, s'etant recouché à cause que les coups
qu'il avoit reçus lui faisoient beaucoup de douleur, le Destin s'assit
sur le pied du lit, et Leandre lui dit ce que vous allez lire dans le
suivant chapitre.