Combat à coups de poings. Mort de l'hôte et autres choses memorables.
Deux hommes, l'un vêtu de noir comme un magister de village, et l'autre
de gris, qui avoit bien la mine d'un sergent[245], se tenoient aux
cheveux et à la barbe et s'entredonnoient de temps en temps des coups de
poings d'une très cruelle manière. L'un et l'autre etoient ce que leurs
habits et leur mine vouloient qu'ils fussent. Le vêtu de noir, magister
de village, etoit frère du curé, et le vêtu de gris, sergent du même
village, etoit frère de l'hôte. Cet hôte etoit alors dans une chambre à
côté de la cuisine prêt à rendre l'ame, d'une fièvre chaude qui lui
avoit si fort troublé l'esprit qu'il s'etoit cassé la tête contre une
muraille; et sa blessure, jointe à sa fièvre, l'avoit mis si bas
qu'alors que sa frenesie le quitta, il se vit contraint de quitter la
vie, qu'il regrettoit peut-être moins que son argent mal acquis. Il
avoit porté les armes long-temps, et etoit enfin revenu dans son village
chargé d'ans et de si peu de probité qu'on pouvoit dire qu'il en avoit
encore moins que d'argent, quoiqu'il fût extrêmement pauvre. Mais, comme
les femmes se prennent souvent par où elles devroient moins se laisser
prendre, ses cheveux de drille[246] plus longs que ceux des autres
paysans du village, ses sermens à la soldate, une plume herissée qu'il
mettoit les fêtes[247], quand il ne pleuvoit point, et une epée rouillée
qui lui battoit de vieilles bottes, encore qu'il n'eût point de cheval,
tout cela donna dans la vue d'une vieille veuve qui tenoit hôtellerie.
Elle avoit eté recherchée par les plus riches fermiers du pays, non tant
pour sa beauté que pour le bien qu'elle avoit amassé avec son defunt
mari à vendre bien cher et à faire mauvaise mesure de vin et d'avoine.
Elle avoit constamment resisté à tous ses pretendans; mais enfin un
vieil soldat avoit triomphé d'une vieille hôtesse. Le visage de cette
nymphe tavernière etoit le plus petit, et son ventre etoit le plus grand
du Maine, quoique cette province abonde en personnes ventrues. Je laisse
aux naturalistes le soin d'en chercher la raison, aussi bien que de la
graisse des chapons du pays. Pour revenir à cette grosse petite femme,
qu'il me semble que je vois toutes les fois que j'y songe, elle se maria
avec son soldat sans en parler à ses parens, et, après avoir achevé de
vieillir avec lui et bien souffert aussi, elle eut le plaisir de le voir
mourir la tête cassée, ce qu'elle attribuoit à un juste jugement de
Dieu, parcequ'il avoit souvent joué à casser la sienne. Quand le Destin
entra dans la cuisine de l'hôtellerie, cette hôtesse et sa servante
aidoient au vieil curé du bourg à separer les combattans, qui s'etoient
cramponnés comme deux vaisseaux; mais les menaces du Destin et
l'autorité avec laquelle il parla achevèrent ce que les exhortations du
bon pasteur n'avoient pu faire, et les deux mortels ennemis se
separèrent crachant la moitié de leurs dents sanglantes, saignant du
nez, et le menton et la tête pelés. Le curé etoit honnête homme et
sçavoit bien son monde. Il remercia le Destin fort civilement, et le
Destin, pour lui faire plaisir, fit embrasser en bonne amitié ceux qui
un moment auparavant ne s'embrassoient que pour s'etrangler. Pendant
l'accommodement, l'hôte acheva son obscure destinée, sans en avertir ses
amis; tellement qu'on trouva qu'il n'y avoit plus qu'à l'ensevelir,
quand on entra dans sa chambre après que la paix fut conclue. Le curé
fit des prières sur le mort, et les fit bonnes, car il les fit courtes.
Son vicaire le vint relayer, et cependant la veuve s'avisa de hurler, et
le fit avec beaucoup d'ostentation et de vanité. Le frère du mort fit
semblant d'être triste ou le fut veritablement, et les valets et
servantes s'en acquittèrent presque aussi bien que lui. Le curé suivit
le Destin dans sa chambre, lui faisant des offres de service. Il en fit
autant à Leandre, et ils le retinrent à manger avec eux. Le Destin, qui
n'avoit pas mangé de tout le jour et avoit fait beaucoup d'exercice,
mangea très avidement. Leandre se reput d'amoureuses pensées plus que de
viandes, et le curé parla plus qu'il ne mangea; il leur fit cent contes
plaisans de l'avarice du defunt, et leur apprit les plaisans differens
que cette passion dominante lui avoit fait avoir, tant avec sa femme
qu'avec ses voisins. Il leur fit le recit entre autres d'un voyage qu'il
avoit fait à Laval avec sa femme, au retour duquel, le cheval qui les
portoit tous deux s'etant déferré de deux pieds, et, qui pis est, les
fers s'etant perdus, il laissa sa femme tenant son cheval par la bride
au pied d'un arbre, et retourna jusqu'à Laval, cherchant exactement ses
fers partout où il crut avoir passé; mais il perdit sa peine, tandis que
sa femme pensa perdre patience à l'attendre: car il etoit retourné sur
ses pas de deux grandes lieues, et elle commençoit d'en être en peine
quand elle le vit revenir les pieds nus, tenant ses bottes et ses
chausses dans ses mains. Elle s'etonna fort de cette nouveauté; mais
elle n'osa lui en demander la raison, tant, à force d'obeir à la guerre,
il s'etoit rendu capable de bien commander dans sa maison. Elle n'osa
pas même repartir, quand il la fit dechausser aussi, ni lui en demander
le sujet. Elle se douta seulement que ce pouvoit être par devotion. Il
fit prendre à sa femme son cheval par la bride, marchant derrière pour
le hâter, et ainsi l'homme et la femme sans chaussure, et le cheval
déferré de deux pieds, après avoir bien souffert, gagnèrent la maison
bien avant dans la nuit, les uns et les autres fort las, et l'hôte et
l'hôtesse ayant les pieds si ecorchés qu'ils furent près de quinze jours
sans pouvoir presque marcher. Jamais il ne se sceut si bon gré de
quelque autre chose qu'il eût faite; et, quand il y songeoit, il disoit
en riant à sa femme que, s'ils ne se fussent dechaussés en revenant de
Laval, ils en eussent eu pour deux paires de souliers, outre deux fers
d'un cheval. Le Destin et Leandre ne s'emurent pas beaucoup du conte que
le curé leur donnoit pour bon, soit qu'ils ne le trouvassent pas si
plaisant qu'il leur avoit dit, ou qu'ils ne fussent pas alors en humeur
de rire. Le curé, qui etoit grand parleur, n'en voulut pas demeurer là,
et, s'adressant au Destin, lui dit que ce qu'il venoit d'entendre ne
valoit pas ce qu'il avoit encore à lui dire de la belle manière dont le
defunt s'etoit preparé à la mort. «Il y a quatre ou cinq jours,
ajouta-t-il, qu'il sçait bien qu'il n'en peut échapper. Il ne s'est
jamais plus tourmenté de son menage; il a eu regret à tous les oeufs
frais qu'il a mangés pendant sa maladie. Il a voulu sçavoir à quoi
monteroit son enterrement, et même l'a voulu marchander avec moi le jour
que je l'ai confessé[248]. Enfin, pour achever comme il avoit commencé,
deux heures devant que de mourir, il ordonna devant moi à sa femme de
l'ensevelir dans un certain vieil drap de sa connoissance qui avoit plus
de cent trous. Sa femme lui representa qu'il y seroit fort mal enseveli;
il s'opiniâtra à n'en vouloir point d'autre. Sa femme ne pouvoit y
consentir, et, parcequ'elle le voyoit en etat de ne la pouvoir battre,
elle soutint son opinion plus vigoureusement qu'elle n'avoit jamais fait
avec lui, sans pourtant sortir du respect qu'une honnête femme doit à un
mari, fâcheux ou non. Elle lui demanda enfin comment il pourroit
paroître dans la vallée de Josaphat, un mechant drap tout troué sur les
épaules, et en quel equipage il pensoit ressusciter. Le malade s'en mit
en colère, et, jurant comme il avoit accoutumé en sa santé: «Eh morbleu!
vilaine, s'ecria-t-il, je ne veux point ressusciter.» J'eus autant de
peine à m'empêcher de rire qu'à lui faire comprendre qu'il avoit offensé
Dieu, se mettant en colère, et plus encore par ce qu'il avoit dit à sa
femme, qui etoit en quelque façon une impiété. Il en fit un acte de
contrition tel quel, et encore lui fallut-il donner parole qu'il ne
seroit point enseveli dans un autre drap que celui qu'il avoit choisi.
Mon frère, qui s'etoit eclaté de rire quand il avoit renoncé si
hautement et si clairement à sa resurrection, ne pouvoit s'empêcher d'en
rire encore toutes les fois qu'il y songeoit. Le frère du defunt s'en
etoit formalisé, et, de paroles en paroles, mon frère et lui, tous deux
aussi brutaux l'un que l'autre, s'etoient entre-harpés après s'être
donné mille coups de poings, et se battroient peut-être encore si on ne
les avoit separés. Le curé acheva ainsi sa relation, adressant sa parole
au Destin, parceque Leandre ne lui donnoit pas grande attention. Il prit
congé des comediens, après leur avoir encore offert son service, et le
Destin tâcha de consoler l'affligé Leandre, lui donnant les meilleures
esperances dont il se put aviser. Tout brisé qu'etoit le pauvre garçon,
il regardoit de temps en temps par la fenêtre pour voir si son valet ne
venoit point, comme s'il en eût dû venir plus tôt. Mais, quand on attend
quelqu'un avec impatience, les plus sages sont assez sots pour regarder
souvent du côté qu'il doit venir. Et je finirai par là mon sixième
chapitre.
[Note 245: Le sergent correspondoit à peu près à l'huissier
d'aujourd'hui: c'étoit un officier subalterne de la justice, chargé de
faire exécuter ses ordres, en employant, au besoin, l'aide des recors.
Les sergents n'avoient guère meilleure réputation que les prévôts et
autres officiers de justice.]
[Note 246: C'est-à-dire de coureur, vaurien, vagabond. Ce terme
s'est conservé jusqu'à nos jours dans le langage populaire.]
[Note 247: On peut voir par les estampes du temps combien cette mode
étoit répandue, en dehors même des cavaliers et des fanfarons, à qui
cette habitude avoit acquis le surnom de Plumets (Dict. de Fur.). Les
gens du bel air portoient de longues plumes blanches sur leurs chapeaux.
«Voudriez-vous, faquins, dit Mascarille à ses porteurs, que j'exposasse
l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse?»
(Précieuses ridic., sc. 8.) La Fontaine raille aussi ce plumail et ces
aigrettes, dans le Combat des rats et des belettes (liv. 4, fab. 6).--V.
également Somaize, Procès des Précieuses (1660), p. 51; Récit de la
farce des Précieuses, Anvers, 1660, in-12, p. 19, et les couplets de La
Sablière:
Votre audace est sans seconde, etc.