CHAPITRE III.

L'Histoire de la Caverne.

Les deux comediennes que nous avons laissées dans la maison où Angelique

avoit eté enlevée n'avoient pas dormi davantage que le Destin.

Mademoiselle de l'Etoile s'etoit mise dans le même lit que la Caverne,

pour ne la laisser pas seule avec son desespoir, et pour tâcher de lui

persuader de ne s'affliger pas tant qu'elle faisoit. Enfin, jugeant

qu'une affliction si juste ne manquoit pas de raisons pour se defendre,

elle ne les combattit plus avec les siennes; mais, pour faire diversion,

elle se mit à se plaindre de sa mauvaise fortune aussi fort que sa

compagne faisoit de la sienne, et ainsi l'engagea adroitement à lui

conter ses aventures, d'autant plus aisement que la Caverne ne pouvoit

souffrir alors que quelqu'un se dît plus malheureux qu'elle. Elle

s'essuya donc les larmes qui lui mouilloient le visage en grande

abondance, et, soupirant une bonne fois pour n'avoir pas si tôt à y

retourner, elle commença ainsi son histoire:

Je suis née comedienne, fille d'un comedien, à qui je n'ai jamais ouï

dire qu'il eût des parens d'autre profession que de la sienne. Ma mère

etoit fille d'un marchand de Marseille, qui la donna à mon père en

mariage pour le recompenser d'avoir exposé sa vie pour sauver la sienne

qu'avoit attaquée à son avantage un officier des galères, aussi amoureux

de ma mère qu'il en etoit haï. Ce fut une bonne fortune pour mon père:

car on lui donna, sans qu'il la demandât, une femme jeune, belle et plus

riche qu'un comedien de campagne ne la pouvoit esperer. Son beau-père

fit ce qu'il put pour lui faire quitter sa profession, lui proposant et

plus d'honneur et plus de profit dans celle de marchand; mais ma mère,

qui etoit charmée de la comedie, empêcha mon père de la quitter. Il

n'avoit point de repugnance à suivre l'avis que lui donnoit le père de

sa femme, sçachant mieux qu'elle que la vie comique n'est pas si

heureuse qu'elle le paroît. Mon père sortit de Marseille un peu après

ses noces, emmena ma mère faire sa première campagne, qui en avoit plus

grande impatience que lui, et en fit en peu de temps une excellente

comedienne. Elle fut grosse dès la première année de son mariage, et

accoucha de moi derrière le théâtre. J'eus un frère un an après, que

j'aimois beaucoup et qui m'aimoit aussi. Notre troupe etoit composée de

notre famille et de trois comediens, dont l'un etoit marié avec une

comedienne qui jouoit les seconds rôles. Nous passions un jour de fête

par un bourg de Perigort, et ma mère, l'autre comedienne et moi etions

sur la charrette qui portoit notre bagage, et nos hommes nous

escortoient à pied, quand notre petite caravane fut attaquée par sept ou

huit vilains hommes, si ivres qu'ayant fait dessein de tirer en l'air un

coup d'arquebuze pour nous faire peur, j'en fus toute couverte de

dragées, et ma mère en fut blessée au bras. Ils saisirent mon père et

deux de ses camarades, devant qu'ils se pussent mettre en defense, et

les batirent cruellement. Mon frère et le plus jeune de nos comediens

s'enfuirent, et depuis ce temps-là je n'ai pas ouï parler de mon frère.

Les habitans du bourg se joignirent à ceux qui nous faisoient une si

grande violence, et firent retourner notre charrette sur ses pas. Ils

marchoient fièrement et à la hâte, comme des gens qui ont fait un grand

butin et le veulent mettre en sûreté, et ils faisoient un bruit à ne

s'entendre pas les uns les autres. Après une heure de chemin, ils nous

firent entrer dans un château, où, aussitôt que nous fûmes entrés, nous

ouïmes plusieurs personnes crier avec grande joie que les Bohemiens

etoient pris. Nous reconnûmes par là qu'on nous prenoit pour ce que nous

n'etions pas, et cela nous donna quelque consolation. La jument qui

traînoit notre charrette tomba morte de lassitude, ayant eté trop

pressée et trop battue. La comedienne à qui elle etoit, et qui la louoit

à la troupe, en fit des cris aussi pitoyables que si elle eût vu mourir

son mari. Ma mère en même temps s'evanouit de la douleur qu'elle sentoit

en son bras, et les cris que je fis pour elle furent encore plus grands

que ceux que la comedienne avoit faits pour la jument. Le bruit que nous

faisions, et que faisoient les brutaux et les ivrognes qui nous avoient

amenés, fit sortir d'une salle basse le seigneur du château, suivi de

quatre ou cinq casaques ou manteaux rouges de fort mauvaise mine[233].

Il demanda d'abord où etoient les voleurs de Bohemiens, et nous fit

grand'peur. Mais, ne voyant entre nous que des personnes blondes[234],

il demanda à mon père qui il etoit, et n'eut pas plutôt appris que nous

etions de malheureux comediens, qu'avec une impetuosité qui nous

surprit, et jurant de la plus furieuse façon que j'aie jamais ouï jurer,

il chargea à grands coups d'epée ceux qui nous avoient pris, qui

disparurent en un moment, les uns blessés, les autres fort effrayés. Il

fit delier mon père et ses compagnons, commanda qu'on menât les femmes

dans une chambre et qu'on mît nos hardes en lieu sûr. Des servantes se

presentèrent pour nous servir, et dressèrent un lit à ma mère, qui se

trouvoit fort mal de la blessure de son bras. Un homme qui avoit la mine

d'un maître d'hôtel nous vint faire des excuses de la part de son maître

de ce qui s'etoit passé. Il nous dit que les coquins qui s'etoient si

malheureusement mépris avoient eté chassés, la plupart battus ou

estropiés; que l'on alloit envoyer querir un chirurgien dans le prochain

bourg pour panser le bras de ma mère, et nous demanda instamment si l'on

ne nous avoit rien pris, nous conseillant de faire visiter nos hardes

pour sçavoir s'il y manquoit quelque chose.

[Note 233: La casaque rouge étoit l'uniforme des archers.]

[Note 234: Les Bohémiens ont la peau cuivrée et les cheveux noirs.

Tallemant raconte dans une note (Histor. de Saint-Germain Beaupré) que

madame Perrochel, une fois, chez madame de Rohan, voyant des portraits,

demanda de qui ils étoient. «Des princesses de Bohême, lui

dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle: ils sont blancs comme

neige.» Elle croyoit qu'il s'agissoit de Bohémiennes. Il parle en

plusieurs autres endroits de leurs cheveux noirs comme d'un caractère

bien connu de cette race. (Histor. de d'Alincourt, de M. du Bellay, roi

d'Yvetot.)]

A l'heure du souper on nous apporta à manger dans notre chambre; le

chirurgien qu'on avoit envoyé chercher arriva; ma mère fut pansée et se

coucha avec une violente fièvre. Le jour suivant, le seigneur du château

fit venir devant lui les comediens. Il s'informa de la santé de ma mère,

et dit qu'il ne vouloit pas la laisser sortir de chez lui qu'elle ne fût

guerie. Il eut la bonté de faire chercher dans les lieux d'alentour mon

frère et le jeune comedien qui s'etoient sauvés; ils ne se trouvèrent

point, et cela augmenta la fièvre de ma mère. On fit venir d'une petite

ville prochaine un medecin et un chirurgien plus experimenté que celui

qui l'avoit pansée la première fois. Et enfin les bons traitemens qu'on

nous fit nous firent bientôt oublier la violence qu'on nous avoit faite.

Ce gentilhomme chez qui nous etions etoit fort riche, plus craint

qu'aimé dans tout le pays, violent dans toutes ses actions comme un

gouverneur de place frontière[235], et qui avoit la reputation d'être

vaillant autant qu'on le pouvoit être. Il s'appeloit le baron de

Sigognac. Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis,

et en ce temps-là il etoit un vrai tyran de Perigord. Une compagnie de

bohemiens qui avoient logé sur ses terres avoient volé les chevaux d'un

haras qu'il avoit à une lieue de son château[236], et ses gens, qu'il

avoit envoyés après, s'etoient mepris à nos depens, comme je vous ai

dejà dit. Ma mère se guérit parfaitement, et mon père et ses camarades,

pour se montrer reconnoissans, autant que de pauvres comediens pouvoient

le faire, du bon traitement qu'on leur avoit fait, offrirent de jouer la

comedie dans le château tant que le baron de Sigognac l'auroit agreable.

Un grand page, âgé pour le moins de vingt-quatre ans, qui devoit être

sans doute le doyen des pages du royaume, et une manière de gentilhomme

suivant, apprirent les rôles de mon frère et du comedien qui s'etoit

enfui avec lui. Le bruit se repandit dans le pays qu'une troupe de

comediens devoient representer une comedie chez le baron de Sigognac.

Force noblesse perigourdine y fut conviée; et, lorsque le page sçut son

rôle, qui lui fut si difficile à apprendre qu'on fut contraint d'en

couper et de le reduire à deux vers, nous representâmes Roger et

Bradamante, du poète Garnier[237]. L'assemblée etoit fort belle, la

salle bien eclairée, le theâtre fort commode et la decoration accommodée

au sujet. Nous nous efforçâmes tous de bien faire, et nous y reussîmes.

Ma mère parût belle comme un ange, armée en amazone, et sortant d'une

maladie qui l'avoit un peu pâlie, son teint eclata plus que toutes les

lumières dont la salle etoit eclairée. Quelque grand sujet que j'aie

d'être fort triste, je ne puis songer à ce jour-là que je ne rie de la

plaisante façon dont le grand page s'acquitta de son rôle. Il ne faut

pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante; peut-être

que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien

rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y eût

veritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu

de chose. Il jouoit le page du vieil duc Aymon, et n'avoit que deux vers

à reciter en toute la pièce: c'est alors que ce vieillard s'emporte

terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point

epouser le fils de l'empereur[238], etant amoureuse de Roger. Le page

dit à son maître:

Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez;

Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.

Ce grand sot de page, encore que son rôle fût aisé à retenir, ne laissa

pas de le corrompre, et dit de fort mauvaise grâce et tremblant comme un

criminel:

Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,

Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes[239].

[Note 235: La Relation des grands jours d'Auvergne, de Fléchier,

nous montre quelles étoient les violences, les exactions, les tyrannies,

des gentilshommes et gouverneurs, même dans les provinces centrales,

comme l'Auvergne; il en devoit être ainsi à bien plus forte raison dans

les provinces frontières, dont la situation donnoit plus de sécurité aux

coupables, en cas de recherche. V., dans Tallemant, l'Histor. de

Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche; du duc de Brézé,

gouverneur de Brouage; du maréchal de la Meilleraye, gouverneur de

Nantes, etc., etc.; et ce qu'il raconte, dans celle de M. d'Alincourt,

de la mode despotique de certains gouverneurs de frontières. Ailleurs:

«Ce fut alors, dit-il de Courtenan, gouverneur de Mantes, qu'il fit le

petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans le Bigorre.»

(Histor. de Courtenan.)]

[Note 236: On peut voir dans les Recherches de Pasquier le récit de

la première apparition des Bohémiens aux portes de Paris, en 1427. Ils

reparurent au XVIe siècle, plus nombreux que jamais, et furent condamnés

au bannissement par les États de Blois en 1560. Au XVIIe siècle, leurs

apparitions furent plus rares et leurs bandes moins nombreuses; mais ils

continuèrent à signaler leur passage par des vols et des escroqueries,

malgré un nouvel arrêt contre eux, prononcé, par le Parlement de Paris

en 1612.]

[Note 237: Le vrai titre de la pièce est Bradamante, tragi-comédie,

(1582): elle présente, en certaines scènes, comme le drame moderne,

l'alliance du comique au sérieux (V. acte 2, sc. 2). Ce sujet étoit un

de ceux que traitoient le plus souvent et le plus volontiers nos vieux

poètes tragiques, comme l'attestent encore la Rodomontade de Méliglosse,

la Mort de Roger et la Mort de Bradamante, par un anonyme (1622); la

Bradamante de La Calprenède (1636), etc. On n'avoit pas eu beaucoup à

retrancher au rôle du page La Roque pour le réduire à deux vers, car il

n'en a que quatre ou cinq dans l'original; mais il avoit fallu plus

d'industrie pour faire jouer par six comédiens une pièce qui renferme

douze rôles d'hommes, sans parler des ambassadeurs.]

[Note 238: Léon, fils de l'empereur de Byzance (acte 2, sc. 2).]

[Note 239: Les Mémoires de la princesse Palatine citent un exemple

de distraction analogue, et encore plus plaisante, de la pari d'un

acteur jouant, dans le Médecin malgré lui, le rôle de Géronte (Lettre du

8 mars 1701). Il seroit facile de réunir bon nombre d'autres anecdotes

du même genre, plus ou moins authentiques.]

Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comedien qui faisoit le

personnage d'Aymon s'en eclata de rire et ne put plus representer un

vieillard en colère. Toute l'assistance n'en rit pas moins; et pour moi,

qui avois la tête passée dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le

monde et pour me faire voir, je pensai me laisser choir à force de rire.

Le maître de la maison, qui etoit de ces melancoliques qui ne rient que

rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire

dans le defaut de memoire de son page et dans sa mauvaise manière de

reciter des vers qu'il pensa crever à force de se contraindre à garder

un peu de gravité; mais enfin il falloit rire aussi fort que les autres,

et ses gens nous avouèrent qu'ils ne lui en avoient jamais vu tant

faire. Et, comme il s'etoit acquis une grande autorité dans le pays, il

n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou

par complaisance ou de bon courage.

«J'ai grand'peur, ajouta alors la Caverne, d'avoir fait ici comme ceux

qui disent: «Je m'en vais vous faire un conte qui vous fera mourir de

rire», et qui ne tiennent pas leur parole: car j'avoue que je vous ai

fait trop de fête de celui de mon page.--Non, lui repondit l'Etoile, je

l'ai trouvé tel que vous me l'aviez fait esperer. Il est bien vrai que

la chose peut avoir paru plus plaisante à ceux qui la virent qu'elle ne

le sera à ceux à qui on en fera le recit, la mauvaise action du page

servant beaucoup à la rendre telle, outre que le temps, le lieu et la

pente naturelle que nous avons à nous laisser aller au rire des autres

peuvent lui avoir donné des avantages qu'elle n'a pu avoir depuis.»

La Caverne ne fit pas davantage d'excuses pour son conte, et, reprenant

son histoire où elle l'avoit laissée: Après, continua-t-elle, que les

acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur faculté

risible, le baron de Sigognac voulut que son page reparût sur le theatre

pour y reparer sa faute, ou plutôt pour faire rire encore la compagnie;

mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien

faire, quelque commandement que lui fît un des plus rudes maîtres du

monde. Il prit la chose comme il etoit capable de la prendre,

c'est-à-dire fort mal; et son deplaisir, qui ne devoit être que très

leger, s'il eût eté raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur

qui nous pouvoit arriver. Notre comedie eut l'applaudissement de toute

l'assemblée. La farce divertit encore plus que la comedie, comme il

arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris[240]. Le baron de

Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de

plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore; chaque

gentilhomme se cotisa pour les comediens, selon qu'il eut l'ame

liberale; le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux

autres, et la comedie fut annoncée pour la premiere fête. Nous jouâmes

un mois durant devant cette noblesse perigourdine, regalés à l'envi des

hommes et des femmes, et même la troupe en profita de quelques habits

demi-usés. Le baron nous faisoit manger à sa table; ses gens nous

servoient avec empressement et nous disoient souvent qu'ils nous etoient

obligés de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trouvoient tout changé

depuis que la comedie l'avoit humanisé. Le page seul nous regardoit

comme ceux qui l'avoient perdu d'honneur, et le vers qu'il avoit

corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton,

lui recitoit à toute heure, lui etoit, toutes les fois qu'il en etoit

persecuté, un cruel coup de poignard, dont enfin il resolut de se venger

sur quelqu'un de notre troupe. Un jour que le baron de Sigognac avoit

fait une assemblée de ses voisins et de ses paysans pour delivrer ses

bois d'une grande quantité de loups qui s'y etoient adonnés, et dont le

pays etoit fort incommodé, mon père et ses camarades y portèrent chacun

une arquebuse, comme firent aussi tous les domestiques du baron. Le

mechant page en fut aussi, et, croyant avoir trouvé l'occasion qu'il

cherchoit d'executer le mauvais dessein qu'il avoit contre nous, il ne

vit pas plutôt mon père et ses camarades separés des autres, qui

rechargeoient leurs arquebuses et s'entrefournissoient l'un à l'autre de

la poudre et du plomb, qu'il leur tira la sienne de derriere un arbre et

perça mon malheureux père de deux balles. Ses compagnons, bien empêchés

à le soutenir, ne songèrent point d'abord à courir après cet assassin,

qui s'enfuit et depuis quitta le pays. A deux jours de là, mon père

mourut de sa blessure. Ma mère en pensa mourir de deplaisir, en retomba

malade, et j'en fus affligée autant qu'une fille de mon âge le pouvoit

être. La maladie de ma mère tirant en longueur, les comediens et les

comediennes de notre troupe prirent congé du baron de Sigognac et

allèrent quelque part ailleurs chercher à se remettre dans une autre

troupe. Ma mère fut malade plus de deux mois, et enfin elle se guerit,

après avoir reçu du baron de Sigognac des marques de generosité et de

bonté qui ne s'accordoient pas avec la reputation qu'il avoit dans le

pays d'être le plus grand tyran qui se soit jamais fait craindre dans un

pays où la plupart des gentilshommes se mêlent de l'être. Ses valets,

qui l'avoient toujours vu sans humanité et sans civilité, etoient

etonnés de le voir vivre avec nous de la manière la plus obligeante du

monde. On eût pu croire qu'il etoit amoureux de ma mère; mais il ne

parloit presque point à elle et n'entroit jamais dans notre chambre, où

il nous faisoit servir à manger depuis la mort de mon père. Il est bien

vrai qu'il envoyoit souvent sçavoir de ses nouvelles. On ne laissa pas

d'en medire dans le pays, ce que nous sçûmes depuis. Mais ma mère, ne

pouvant demeurer plus longtemps avec bienseance dans le château d'un

homme de cette condition-là, avoit dejà songé à en sortir et avoit fait

dessein de se retirer à Marseille chez son père. Elle le fit donc

sçavoir au baron de Sigognac, le remercia de tous les bienfaits que nous

en avions reçus, et le pria d'ajouter à toutes les obligations qu'elle

lui avoit dejà celle de lui faire avoir des montures pour elle et pour

moi jusqu'à je ne sçais quelle ville, et une charrette pour porter notre

petit bagage, qu'elle vouloit tâcher de vendre au premier marchand

qu'elle trouveroit, si peu qu'on lui en voulût donner. Le baron parut

fort surpris du dessein de ma mère, et elle ne fut pas peu surprise de

n'avoir pu tirer de lui ni un consentement ni un refus.

[Note 240: L'usage étoit, à l'époque où se passe l'histoire de la

Caverne, d'accompagner les grandes pièces d'une farce pour varier

l'amusement; cette coutume se perdit un peu plus tard, au moins à Paris.

«Aujourd'hui la farce est comme abolie», dit Scarron lui-même (2e part.,

ch. 8). Quand Molière vint s'établir à Paris avec sa troupe, en 1658,

l'hôtel de Bourgogne y avoit complétement renoncé, et ce fut lui qui la

rétablit d'abord devant le roi, puis pour le public. (Grimarest, Vie de

Molière.--Préf. des oeuv. de Molière, éd. 1682.) Mais cet usage subsista

encore quelque temps en province, où, d'ailleurs, la plupart des acteurs

réussissoient beaucoup mieux dans la farce que dans la comédie, comme

ceux que Fléchier vit à Clermont pendant les grands jours, «qui

estropioient Corneille, dit-il, mais qui représentoient assez bien le

burlesque.»]

Le jour d'après, le curé d'une des paroisses dont il etoit seigneur nous

vint voir dans notre chambre. Il etoit accompagné de sa nièce, une bonne

et agreable fille avec qui j'avois fait une grande connoissance. Nous

laissâmes son oncle et ma mère ensemble et allâmes nous promener dans le

jardin du château. Le curé fut long-temps en conversation avec ma mère

et ne la quitta qu'à l'heure du souper. Je la trouvai fort rêveuse; je

lui demandai deux ou trois fois ce qu'elle avoit, sans qu'elle me

repondît. Je la vis pleurer, et je me mis à pleurer aussi. Enfin, après

m'avoir fait fermer la porte de la chambre, elle me dit, pleurant encore

plus fort qu'elle n'avoit fait, que ce curé lui avoit appris que le

baron de Sigognac etoit eperdument amoureux d'elle, et lui avoit de plus

assuré qu'il l'estimoit si fort qu'il n'avoit jamais osé lui dire ou lui

faire dire qu'il l'aimât qu'en même temps il ne lui offrît de l'epouser.

En achevant de parler, ses soupirs et ses sanglots la pensèrent

suffoquer. Je lui demandai encore une fois ce qu'elle avoit. «Quoi! ma

fille! me dit-elle, ne vous en ai-je pas assez dit, pour vous faire voir

que je suis la plus malheureuse personne du monde?» Je lui dis que ce

n'etoit pas un si grand malheur à une comedienne que de devenir femme de

condition. «Ha! pauvre petite, me dit-elle, que tu parles bien comme une

jeune fille sans experience! S'il trompe ce bon curé pour me tromper,

ajouta-t-elle; s'il n'a pas dessein de m'epouser comme il me le veut

faire accroire, quelles violences ne dois-je pas craindre d'un homme

tout à fait esclave de ses passions! S'il veut veritablement m'epouser

et que j'y consente, quelle misère dans le monde approchera de la mienne

quand sa fantaisie sera passée, et combien pourra-t-il me haïr s'il se

repent un jour de m'avoir aimée! Non, non, ma fille, la bonne fortune ne

me vient pas chercher comme tu penses; mais un effroyable malheur, après

m'avoir ôté un mari qui m'aimoit et que j'aimois, m'en veut donner un

par force qui peut-être me haïra et m'obligera à le haïr.» Son

affliction, que je trouvois sans raison, augmenta si fort sa violence

qu'elle pensa etouffer pendant que je lui aidai à se deshabiller. Je la

consolois du mieux que je pouvois, et je me servois contre son deplaisir

de toutes les raisons dont une fille de mon âge etoit capable,

n'oubliant pas à lui dire que la manière obligeante et respectueuse dont

le moins caressant de tous les hommes avoit toujours vecu avec nous me

sembloit de bon presage, et surtout le peu de hardiesse qu'il avoit eue

à declarer sa passion à une femme d'une profession qui n'inspire pas

toujours le respect. Ma mère me laissa dire tout ce que je voulus, se

mit au lit fort affligée et s'y affligea toute la nuit au lieu de

dormir. Je voulus resister au sommeil; mais il fallut se rendre, et je

dormis autant qu'elle dormit peu. Elle se leva de bonne heure, et quand

je m'eveillai je la trouvai habillée et assez tranquille. J'etois bien

en peine de sçavoir quelle résolution elle avoit prise: car, pour vous

dire la verité, je flattois mon imagination de la future grandeur où

j'esperois de voir arriver ma mère si le baron de Sigognac parloit selon

ses veritables sentimens, et si ma mère pouvoit reduire les siens à lui

accorder ce qu'il vouloit obtenir d'elle. La pensée d'ouïr appeler ma

mère madame la baronne occupoit agreablement mon esprit, et l'ambition

s'emparoit peu à peu de ma jeune tête.

La Caverne contoit ainsi son histoire, et l'Etoile l'ecoutoit

attentivement, quand elles ouïrent marcher dans leur chambre, ce qui

leur sembla d'autant plus etrange qu'elles se souvenoient fort bien

d'avoir fermé leur porte au verrou. Cependant elles entendoient toujours

marcher. Elles demandèrent qui etoit là. On ne leur repondit rien, et un

moment après la Caverne vit au pied du lit, qui n'etoit point fermé, la

figure d'une personne qu'elle ouït soupirer, et qui, s'appuyant sur le

pied du lit, lui pressa les pieds. Elle se leva à demi pour voir de plus

près ce qui commençoit à lui faire peur, et, resolue à lui parler, elle

avança la tête dans la chambre, et ne vit plus rien. La moindre

compagnie donne quelquefois de l'assurance, mais quelquefois aussi la

peur ne diminue pas pour être partagée. La Caverne s'effraya de n'avoir

rien vu, et l'Etoile s'effraya de ce que la Caverne s'effrayoit. Elles

s'enfoncèrent dans leur lit, se couvrirent la tête de leur couverture et

se serrèrent l'une contre l'autre, ayant grand'peur, et ne s'osant

presque parler. Enfin la Caverne dit à l'Etoile que sa pauvre fille

etoit morte et que c'etoit son âme qui etoit venue soupirer auprès

d'elle. L'Etoile alloit peut-être lui repondre, quand elles entendirent

encore marcher dans la chambre. L'Etoile s'enfonça encore plus avant

dans le lit qu'elle n'avoit fait, et la Caverne, devenue plus hardie par

la pensée qu'elle avoit que c'etoit l'ame de sa fille, se leva encore

sur son lit comme elle avoit fait, et, voyant encore paroître la même

figure qui soupiroit encore et s'appuyoit sur ses pieds, elle avança la

main et en toucha une fort velue qui lui fit faire un cri effroyable et

la fit tomber sur le lit à la renverse. Dans le même temps elles ouïrent

aboyer dans leur chambre, comme quand un chien a peur la nuit de ce

qu'il rencontre. La Caverne fut encore assez hardie pour regarder ce que

c'etoit, et alors elle vit un grand levrier qui aboyoit contre elle.

Elle le menaça d'une voix forte, et il s'enfuit en aboyant vers un coin

de la chambre, où il disparut. La courageuse comedienne sortit hors du

lit, et, à la clarté de la lune qui perçoit les fenetres, elle

decouvrit, au coin de la chambre où le fantôme levrier avoit disparu,

une petite porte d'un petit escalier derobé. Il lui fut aisé de juger

que c'etoit un levrier de la maison qui etoit entré par là dans leur

chambre. Il avoit eu envie de se coucher sur leur lit, et, ne l'osant

faire sans le consentement de ceux qui y etoient couchés, avoit soupiré

en chien, et s'etoit appuyé des jambes de devant sur le lit, qui etoit

haut sur les siennes, comme sont tous les lits à l'antique, et s'etoit

caché dessous quand la Caverne avança la tête dans la chambre la

première fois. Elle n'ôta pas d'abord à l'Etoile la croyance qu'elle

avoit que c'etoit un esprit, et fut long-temps à lui faire comprendre

que c'etoit un levrier. Tout affligée qu'elle etoit, elle railla sa

compagne de sa poltronnerie, et remit la fin de son histoire à quelque

autre temps que le sommeil ne leur seroit pas si necessaire qu'il leur

etoit alors. La pointe du jour commençoit à paroître; elles

s'endormirent, et se levèrent sur les dix heures, qu'on les vint avertir

que le carrosse qui les devoit mener au Mans etoit prêt de partir quand

elles voudroient.

Le Roman Comique · 第 53 / 265 题